Le Bug de Bilal

4 décembre 2017 7 commentaires
  • Après Nikopol, le Sommeil du Monstre et le Coup de sang, voici la nouvelle série d’Enki Bilal. L’auteur-cinéaste part d’une hypothèse glaçante : la subtilisation de toutes les données numériques de la planète qui se retrouvent étrangement logées dans la tête d’un astronaute de retour de Mars. Captivant !

Il a donc fallu attendre trois ans après La Couleur de l’air, conclusion de la trilogie du Coup de sang, pour qu’Enki Bilal revienne à la bande dessinée. L’auteur se partageant entre l’illustration, le cinéma, la bande dessinée et d’autres projets, la crainte de ne plus voir de nouveautés sortir en librairie menaçait… Mais Bilal reste profondément amateur de narration, et la bande dessinée lui permet de s’affranchir de tellement de limites qu’on le voit mal mettre ce média de côté.

Le Bug de Bilal

Sa nouvelle série s’intitule Bug, un titre-coup de poing qui profile le danger planétaire du basculement au tout-numérique. Une fois de plus, Bilal nous entraîne dans un avenir proche, en 2041. En une fraction de seconde, notre environnement numérique disparaît, comme aspiré par une force irrépressible. Dans le même temps, une mission spatiale revient de Mars. Mais lorsque l’équipage de l’ISS tente de pénétrer ce vaisseau qui ne répond plus aux appels, ils découvrent que tous ses membres sont décédés… sauf un homme, Kameron ! Il a résisté à l’alien qui s’est invité dans son corps.

Cet extra-terrestre en forme de cafard, de « bug », est-il lié à la mystérieuse dénumérisation de la Terre ? En tout cas, Kameron est capable d’avoir accès à l’ensemble des contenus volés sur les ordinateurs et autres mémoires informatiques. Cet homme seul se retrouve malgré lui embarqué dans l’œil d’un cyclone planétaire : tous veulent détenir les informations qu’il possède, alors que Kameron ne désire rien de plus que de retrouver sa fille. Cet intérêt fait d’elle une cible de choix pour les truands de tous bords, surtout dans une planète retournée au chaos en quelques heures…

« Ma volonté première n’était pas de dénoncer de l’emprise du numérique sur nos cerveaux, nous explique Enki Bilal, Mais bien d’évoquer le bug, ce qui se passerait si tous les outils que nous avons mis en place venaient à tous s’arrêter d’un seul coup. En vingt-quatre heures, le chaos règnerait sur la planète et votre voisin viendrait défoncer votre porte avec une arme. Je ne propose pas une vision du futur, car les personnages sont d’ailleurs habillés comme nous à peu de chose près, mais je ne voulais pas non plus traiter du présent, et plus précisément de l’actualité liée à l’islamisme, au conflit des religions et à l’obscurantisme. En plaçant ainsi une belle mosquée à côté de Notre Dame de Paris, je veux démontrer que la tolérance et l’apaisement règnent dans le récit que je propose. »

« J’ai repeint des vues issues de Google Earth, afin de contaminer mon récit avec des éléments authentiques »

Après un démarrage en trombe, le temps de comprendre le postulat de base du récit, Bug s’avère très rapidement passionnant sur un double niveau : tout d’abord, le destin de Kameron, séparé de sa famille, et qui doit affronter la somme des connaissances qu’il possède maintenant ; puis la transformation du monde touché par cette dénumérisation.

Chaque case donne l’occasion de mieux comprendre ce basculement des valeurs fondamentales de cette société finalement assez proche de la nôtre. Et si l’on sourit en lisant les pages d’un journal écrit par des Geeks qui n’ont plus accès au dictionnaire orthographique, la tension qui se dégage du récit monte crescendo, avant de culminer dans le final de ce premier tome.

« Je voulais revenir à une narration évoquant un futur plus plausible, explique l’auteur, Par rapport à ma précédente trilogie Coup de sang, mais également car le sujet l’exigeait. J’ai donc voulu commencer avec une scène presque banale, une jeune fille qui vient voir sa mère car elle a un problème de réseaux avec son smartphone. »

Derrière le suspense de la disparition des données numériques, la crédibilisation de ce « Bug » est remarquablement bien traitée par Bilal. Chaque case propose soit d’avancer dans l’intrigue, soit d’évoquer les conséquences mondiales de la dénumérisation. Tel que par exemple cet anti-jeunisme suscité par la recherche désespérée de vieilles personnes qui ont encore la mémoire du pré-tout-numérique, afin qu’elles puissent expliquer comment l’on vivait auparavant. Ou encore le fait de rétablir d’anciennes technologies, comme les émissions télés hertziennes ou encore les voitures dénuées d’ordinateur de bord. Alors que Bilal a contribué à populariser l’anticipation en bande dessinée, il démontre ici les limites d’un progrès technologique incontrôlé.

Le récit prend une dimension supplémentaire lorsqu’il prend un tour "polar". Un personnage apparemment calme et posé se révèle un dangereux psychopathe, dont les décisions sont mues par des raisons échappant au commun des mortels, si ce n’est cette obsession pour Gemma, la fille de Kameron. Ce suspense se double d’une course contre la mort, ou plutôt contre le virus, car sur le corps de Kameron, une grande tâche bleue grandit inexorablement…

« J’ai créé le personnage d’Amin, car il fallait un amoureux à mon héroïne Gemma. Mais très rapidement, je me suis rendu compte que ce personnage ne me revenait pas. Et j’ai finalement compris que j’étais revenu au jeune homme mystérieux présent dans mes premiers albums avec Pierre Christin : Le Vaisseau de ierre, La Croisière des oubliées, La Ville qui n’existait pas et Les Phalanges de l’ordre noir. Or Pierre [Christin] et moi ne pouvions plus le voir en peinture, et nous l’avions d’ailleurs éjecté de Partie de chasse. »

« Je ne voulais donc pas me le coltiner tout au long de Bug, et je me suis décidé à le faire mourir, ce qui devait créer une surprise pour le lecteur. Finalement, en voulant éviter la facilité, j’ai transformé Amin pour créer un malaise et installer un danger dans mon intrigue, ce qui m’a permis de parvenir à l’ambiance de polar que je voulais réaliser. C’est pour cela que j’apprécie tellement de débuter un récit sans en contrôler tous les éléments, pour créer de la surprise, pour le lecteur et surtout pour moi. »

Graphiquement, Bilal continue d’investir la page blanche par un processus créatif désormais bien au point : chaque case est réalisée séparément avant d’être remontée dans l’album, une forme de montage proche du cinéma, l’auteur étant le metteur en scène de son album. Cela explique les ellipses importantes que l’on retrouve parfois entre deux cases. Tout au long des 85 pages, le récit se révèle donc très dense, se focalisant tantôt sur les personnages, tantôt sur les anonymes qui subissent les conséquences du Bug.

« Je réalise toujours un story-board initial, détaille Enki Bilal, Mais je peins toujours mes cases indépendamment, afin de maintenir de mon envie de dessiner pour chacune d’elles. Ensuite, je les scanne, je les réduis, les agrandis ou les recadre, avant de les agencer sur ma planche, comme on monte les plans d’une séquence cinématographique, parfois en invertissant deux cases par rapport à mon idée originelle. »

Chaque case est donc très travaillée, et le lecteur désireux de profiter de cette minutie graphique pourra porter son choix sur l’édition limitée en grand format (30 €) doté d’un grand tiré-à-part. En effet, une fois n’est pas coutume, l’album standard dispose d’un format plus réduit que les précédents, à l’exemple des intégrales précédemment publiées chez Casterman.

La version limitée en grand format

« Initialement, je pensais réaliser un gros one-shot de 180 pages, continue Bilal, Avec mon éditeur Benoît Mouchart, nous sommes très rapidement tombés d’accord sur ce format, légèrement plus petit que ceux des précédents albums. Et lorsque j’étais en pleine réalisation, je me suis rendu compte que je ne pourrais pas me limiter à un seul album avec un thème aussi porteur, au risque de ne pas aller au fond du sujet. »

« De plus, continue-t-il, J’avais le sentiment qu’après une lecture de trois ou quatre heures de ce gros one-shot, le lecteur aurait eu les réponses aux quelques questions narratives que je posais, et pourrait passer à autre chose. Je trouve en revanche qu’une série génère de la maturation et de la frustration. Par la césure que j’ai choisie, le lecteur peut alors vivre pleinement la thématique du récit et la faire tourner dans sa tête. Si cela ne lui a pas plu, il n’achètera pas le deuxième tome, mais si cela lui a convenu, cela permet d’ouvrir des nouvelles portes et de prolonger la réflexion au-delà de la lecture. Je pense d’ailleurs que deux tomes ne suffiront pas. Je voudrais également monter une série télévisée à ce sujet. Nous sommes en contact avec des producteurs. » À suivre, donc…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
7 Messages :
  • Le Bug de Bilal
    4 décembre 11:57, par HF

    Si Bilal a un bug, ce n’est pas au niveau du dessin... Plus qu’éprouvé !
    Alors, oui, c’est bien... Mais bon, ça lasse un peu, alors c’est clair que, pour une fois, un one shot aurait été le bienvenu pour dynamiser l’ensemble. Assez fan de l’auteur, j’avoue avoir été assez déçu par le sentiment d’enlisement à la lecture de ces dernières trilogies. Clairement, c’est sans doute très personnel devenu rébarbatif cette systématicité du format chez Bilal.

    C’est pas parce que ça collait bien pour Nikopol que ça le fait pour tout et c’est pas parce que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes qu’on en a pas marre qu’on nous en serve !

    Répondre à ce message

  • Le Bug de Bilal
    4 décembre 13:42, par Polo

    D’un album à l’autre, rien ne ressemble autant à une case de Bilal qu’une autre case de Bilal. Univers graphique hyper-déterminé, voire fermé. C’est peut-être ce qui nous empêche de voir ceci : ses récits présentent souvent de judicieux éclairages sur des problématiques très contemporaines et les points de vue qu’il y développe sont généralement assez visionnaires.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Laurent Colonnier le 4 décembre à  17:56 :

      Ca fait un sacré bout de temps que ce que fait Bilal est au-delà du médiocre.

      Répondre à ce message

      • Répondu par lartigau le 4 décembre à  20:04 :

        Eh bien si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres, comme disait ma grand-mère.

        Et puis c’est peut-être vous qui avez évolué.

        Au-delà de quoi ?

        Répondre à ce message

  • Le Bug de Bilal
    4 décembre 16:46, par Grégoire

    Bilal semblait graphiquement inspiré dans sa dernière trilogie. Les idées étaient là, mais il les mettait en forme avec de belles erreurs de dessin (anatomie, etc). La touche colorée de Bilal ne suffisait pas pour lisser le tout ! Bilal semble être revenu à plus de rigueur, et les planches du nouvel album me plaisent.
    Par contre, je ne comprends pas le choix de Casterman de le publier en format « roman graphique ». Les planches de Bilal méritent un format normal. Ah, vous me direz que l’on peut acheter le tirage grand format … Bof… Encore un album au format enquiquinant … difficile à mettre dans sa bibliothèque !
    Du coup, je n’ai pas fort envie de l’acheter …

    Répondre à ce message

    • Répondu le 4 décembre à  23:15 :

      On le trouvera sans doute à la médiathèque, et des copains vont peut-être me le prêter. Bilal vend ses peintures cher (il devient un des artistes français vivant les plus cotés), il n’a pas besoin de mes quinze euros...même si je sais que son éditeur ne lui en laissera qu’un !

      Répondre à ce message

  • Le Bug de Bilal
    7 décembre 16:40, par La plume occulte

    La qualité version franco-belge file un mauvais coton.Il devient moins évident,et ce de plus en plus souvent,d’en goûter le sel dans ce qu’il y a de plus élémentaire.
    Aimer la BD c’est aimer ce qu’elle est,pas ce qu’on voudrait qu’elle soit.Sauf à considérer que la BD,l’art séquentiel,n’est pas un langage mature et affirmé,qui n’a rien a envier aux autres.
    Pour mille raisons le franco-belge devient bancal,poussif,ce qui ne sied guère à son standing,lui qui déjà est le plus illustratif et le moins narratif des grands pôles de production mondiaux du genre.Ses qualités sont ailleurs mais quand même, il y a un minimum,le beau papier et le carton ne peuvent pas tout masquer !La mauvaise appréhension de l’outil numérique,qui n’est qu’un outil,n’arrange rien.

    Si même des auteurs aussi expérimentés que Bilal se laissent aller ça ne promet rien de bon.Sur ses dernières prestations Bilal bugge à n’en plus finir,c’est approximations et flottements à tous les étages.

    A cette cadence on va finir par croire qu’il cherche à accumuler les nominations et recevoir tous les prix possibles.

    Répondre à ce message