20 ans au Lombard, c’est Signé !

  • Le Lombard fête en grandes pompes l'anniversaire de sa collection d'auteurs avec ce qui constitue sans doute la meilleure collaboration entre Yves H. et Hermann dans un thriller fantastique terrifiant, "Station 16". Mais aussi en procédant à la réédition du chef d'œuvre de François Boucq, "La Femme du Magicien" et d'une nouvelle collaboration inédite entre Boucq et le célèbre écrivain de polars américain Charyn. Cinq autres albums-clés de cette collection sont attendus pour 2014.

Voici vingt ans, Le Lombard lançait une collection proposant à ses auteurs “un écrin pour leurs récréations les plus créatives, un écrin qui revendique fièrement leur signature” : la collection Signé.

Depuis le début des années 1970, les grands auteurs belges cherchaient à s’émanciper du format imposé par les éditeurs depuis les années 1960 : des séries de 46 planches avec un héros récurrent. Il faut dire qu’avec le lancement de la collection des Romans (A Suivre) par Casterman en 1975, et le grand renouveau de la bande dessinée française autour de Charlie Mensuel (1969), L’Écho des Savanes (1972), Métal Hurlant et Fluide Glacial (1975), les paradigmes avaient quelque peu changé.

Le Lombard avait amorcé sa révolution en 1984 avec la collection Histoires et Légendes qui accueillait entre autres À la Recherche de Peter Pan de Cosey ou encore Celui qui est né deux fois de Derib. Dupuis l’avait imité avec Aire Libre en 1988, imposant de son côté une marque et une ligne éditoriale particulièrement forte. Le Lombard se devait de rebondir avec un nouveau label : ce fut Signé (1994).

Ce prolongement du duel Spirou-Tintin lui permettait de rencontrer les envies créatives de ses grands auteurs et de mettre en avant leur singularité. Quelques récits firent date, comme Western de Van Hamme & Rosinski, La Douceur de l’enfer d’Olivier Grenson et de très beaux albums d’Hermann, comme Caatinga qui fut d’ailleurs l’un des premiers titres de la collection.

20 ans au Lombard, c'est Signé !

Station 16 : un thriller fantastique bien mené

C’est au duo d’auteurs parmi les plus prolifiques de la collection qu’il revient de lancer cet anniversaire : Hermann & Yves H. nous entraînent dans la Nouvelle-Zemble, une région désertique et glacée au nord de la Russie, qui avait été le théâtre d’essais nucléaires d’une puissance effroyable. 40 ans plus tard, une patrouille de soldats découvre dans la région une base scientifique désaffectée, qui semble animée d’une vie inquiétante. Le groupe fait un saut dans le temps et se retrouve au milieu de scientifiques soviétiques qui mènent des expériences atroces sur les êtres humains...

« J’adore le fantastique, l’étrange, l’idée qu’une réalité (presque) invisible sous-tend la réalité apparente, nous explique le scénariste Yves H. Laquelle ne serait qu’une sorte d’écran opaque qui dissimulerait une autre réalité plus inquiétante. Comme nos actes en société dissimulent notre vraie nature, un peu à l’image du Doppelgänger en vogue dans la littérature du XIXe siècle. Car l’idée que je me fais du fantastique repose uniquement sur l’énigme que reste à mes yeux l’être humain. Il est et demeure bien plus inquiétant que tous les extraterrestres ou les monstres verts réunis. Mon fantastique est en effet mâtiné d’une touche de cynisme puisque c’est la zone d’ombre qui est en chaque homme que j’aime explorer et qui l’alimente. Comme c’est le cas pour mon père, mon regard sur le bipède n’est pas toujours très amène. »

En effet, cet étrange récit mené tambour battant n’est pas tendre avec l’homme. Aux prises avec une situation déstabilisante et terrifiante, le récit lui donne une image qui mêle héroïsme et stupidité à suivre les ordres, altruisme mais aussi une utilisation parfaitement horrible de cobayes humains.

« Comme le disait Hitchcock, une bonne histoire, c’est avant tout un bon méchant, continue le scénariste. Alors, bien sûr, il est impossible de développer la psychologie d’un tel personnage sur un récit de 52 ou 54 pages. Il faut donc se concentrer sur ses actes pour faire avancer le récit au détriment d’une réelle épaisseur psychologique, au risque d’en faire une caricature. Dans le cas de Tretiakov, mes références ne sont pas littéraires mais historiques : je pense au fameux docteur Mengele [1]mais il y en a eu d’autres, souvent bien pires encore...

Je pense aussi qu’une dictature comme le fut l’URSS désinhibe la face cachée de l’homme. Et que certains spécimens voient leurs pulsions sinistres légitimées par un système politique répressif et violent. Pour moi, Tretiakov est un monstre humain qui a pu s’exprimer pleinement dans le cadre du système pseudo-scientifique soviétique. Dans notre société, il aurait sans doute été une sorte d’Andras Pandy [2], condamné et mis au ban de la société ; dans un système comme l’URSS, il est intégré au système et investi d’une mission. Cela semble improbable à nos yeux d’Occidentaux incrédules et pourtant l’histoire est pleine de caricatures monstrueuses qui semblent sorties de romans de série B. Je crois aussi qu’il n’y a qu’une marge très étroite entre ce que nos esprits cartésiens considèrent comme une caricature et la réalité. Et c’est cela qui fait froid dans le dos ! »

Ce site de multiples expériences nucléaires russes devient donc le théâtre d’un jeu spatio-temporel dont on finit presque par perdre le fil, tant on prend plaisir à se laisser mener par le bout du nez. Parfois, l’exercice manque un peu en crédibilité, mais on comprend bien que l’objet du récit est de susciter l’effroi tout en démêlant l’écheveau des couches multiples de l’intrigue. Il ’est également surprenant de voir pour la première fois Hermann se lancer dans des doubles-pages très graphiques !

« Il m’a bien dit que c’était la première et la dernière fois qu’il s’y essayait !, nous avoue Yves H. Oui, c’est moi qui ai insisté et il a accepté, à contrecœur. J’ai eu cette idée car l’Arctique est à mon sens une région qui se prête à merveille à cette représentation graphique. Tout y est dépouillé, linéaire, presqu’irréel : la ligne d’horizon, la banquise, ses ciels limpides. Et la base abandonnée au milieu de nulle part, perdue dans ce désert blanc et sous ce ciel écrasant. Je trouvais que ces longues cases étirées soulignaient l’impression d’abandon, d’être hors du monde, que les hommes devaient ressentir lorsqu’ils débarquaient là-bas. Cela génère un sentiment d’oppression qui, alimenté par l’étrangeté des événements qui surviennent, conduit à l’horreur. Et puis, il faut dire que c’est graphiquement très plaisant ! »

Ce album plutôt bien construit est une fois de plus magnifiquement servi par le somptueux dessin et les couleurs caractéristiques d’Hermann. C’est sans doute la meilleure collaboration du père et du fils depuis le début de leur collaboration. Un album qui illustre l’inventivité créatrice revendiqué par la collection Signé !

Boucq et Charyn, du début à la fin

Comme nous vous l’avions expliqué, François Boucq est passé au Lombard avec la majorité de son catalogue. Après la réédition de l’exceptionnel Bouche du Diable, c’est une autre collaboration avec Charyn que la collection Signé met en avant à l’occasion de ce vingtième anniversaire : La Femme du magicien.

Ce Prix du meilleur album au festival d’Angoulême de 1986 n’a rien perdu de sa force : un extraordinaire mélange de romance et de folie, de fantasmes et de dure réalité, d’harmonie et de solitude. Un récit à (re)-découvrir sans retenue.

Le Lombard annonce d’autres sorties en 2014 à l’occasion de ce jubilé : Kas & Galandon pour la suite de La Fille de Paname, Babouche, Dorison & Herzet pour une fuite éperdue hors des tranchées, Le Chant de cygne, Hausman & Dubois reviendront également avec Le Capitaine Trèfle, un savoureux mélange de féérie et de récit de pirates. La Guerre de 14 sera également commémorée avec Le Soldat de Jouvray & Efa, tandis que l’année se terminera comme elle a commencé, avec une collaboration entre Boucq & Charyn, mais dans le cadre d’une nouveauté cette fois : Little Tulip.

La collection Signé appose sans conteste sa marque sur la riche production qui s’annonce pour l’année 2014.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire également notre interview d’Hermann & Yves H. : « "Retour au Congo" pastiche Tintin, mais sans le plagier ! »

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- La Femme du Magicien chez Amazon ou à la FNAC

Lire notre précédente interview d’Hermann & Yves H. : « Nous pourrions continuer Bernard Prince … ou Comanche » ainsi que notre article Hermann revient à Bernard Prince

Hermann sur ActuaBD, c’est aussi :
- les chroniques du Diables des sept mers et des albums de Jeremiah tomes 27 et 30.
- la remise du Prix Diagonale 2009
- deux interviews réalisées par Nicolas Anspach : " je ne me prends pas pour un artiste !" (nov 2007) et "Dans Caatinga, des paysans forment un mélange de ’Robin des Bois’ et de criminels impitoyables…" (janv 1997)
- une vision globale de son parcours : Hermann à livre ouvert

Visiter le site d’Hermann

Photo : © CL Detournay

 
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5 Messages :
  • 20 ans au Lombard, c’est Signé !
    23 janvier 2014 10:04

    "Le Lombard avait amorcé sa révolution en 1984 avec la collection Histoires et Légendes"
    Le tout premier album de la collection etait L’ombre du corbeau de Comes, des 1981.

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    • Répondu par Bob le 23 janvier 2014 à  14:20 :

      Je trouve un peu dommage de consacrer les deux tiers de l’article à l’album d’Herman et Yves H dans un article sur les 20 ans de la collection Signé.
      Vous me direz qu’en même temps Hermann à lui seul doit représenter une bonne partie du catalogue de signé.
      Mais ne serait-ce pas l’occasion de faire une rétrospective sur cette collection, les albums qui ont marqué, des albums où des auteurs se sont révélés comme Labiano avec Mister Georges. Une petite évocation du changement de maquette surtout celui de 2008, qui a relancé la collection.
      Les attentes des auteurs ou de l’auditeur pour cette collection.
      Enfin je m’avance et tout cela est peut-être prévu pour un prochain article...
      N’est-ce pas ?

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      • Répondu par Charles-Louis Detournay le 23 janvier 2014 à  18:01 :

        2014 est encore jeune, laissez-nous le temps de profiter de cette année Signé ;-)

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  • Un nouveau Boucq et Charyn ?
    23 janvier 2014 14:13, par Jacques

    C’est un bonne nouvelle, mais assez étonnante. François Boucq a souvent expliqué qu’il n’avait pas adoré leurs premiers travaux en tandem.

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    • Répondu le 23 janvier 2014 à  21:20 :

      D’accord avec vous, je trouve cela assez étrange aussi. J’avais vu en personne il y très longtemps Charyn en interview/dédicace et s’il déclarait sa passion pour le médium bande dessinée il ne faisait aucun mystère non plus que le "courant" entre Boucq et lui ne passait pas. Étrange...

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