Alessandro Barbucci (2/2) : « "Ekhö" dévoile au public français une de mes facettes : l’humour »

14 juillet 2020 0 commentaire
  • Seconde partie de notre entretien avec le talentueux auteur italien Alessandro Barbucci pour évoquer la série qu'il réalise avec Christophe Arleston chez Soleil : "Ekhö, monde-miroir", une vision parodique et pleine de fantaisie de notre société contemporaine.

Alessandro Barbucci (2/2) : « "Ekhö" dévoile au public français une de mes facettes : l'humour »Après votre longue collaboration, est-ce que vous soumettez des idées, de pays par exemple, à Christophe Arleston ?

À chaque fois, Christophe et moi, nous nous retrouvons pour dessiner le pays qui sera la destination de Fourmille, et par-là même, au centre du prochain album d’Ekhö. Cette séance nous sert de brainstorming, même s’il a déjà préparé tout cela avec pas mal d’éléments en amont. Pour vous donner un exemple : dans le tome 9, Christophe avait proposé qu’on aille en Afrique pour suivre Grace, la secrétaire de l’Agence Gratule, qui allait y retrouver un membre de sa famille. Comme tout le monde s’attendait à ce que ce soit Grace, j’ai alors proposé que ce soit plutôt Fourmille qui y retrouve un cousin africain. Christophe l’a noté et a finalement repris l’idée, profitant de la chose pour en faire une blague au début de l’album.

Effectivement, on connaît finalement peu de choses sur le passé de votre héroïne principale. Ce dernier tome apporte donc pas mal de révélations sur cet aspect…

En réalité, j’avais pensé à la chanteuse Jain dont ma propre fille est une grande fan. Elle passe pour une pure parisienne, mais elle a effectivement grandi en Afrique, ce qui lui confère certainement une part de son originalité. Et comme Fourmille est une jeune femme également très originale, cette origine pourrait par exemple justifier une partie de sa personnalité hors normes. Bien entendu, ce n’est que la face émergée de l’iceberg. Presque toutes les idées viennent de Christophe, mais comme je peux en glisser, il en tient souvent compte.

Effectivement, Christophe est « fourmillant » d’idées, et il aime rebondir sur les idées ou les dessins qu’on lui propose…

Bien vu ! (rires) En effet, Christophe n’est pas le style à déposer son scénario chez l’éditeur, et à passer à autre chose. Il aime que la réalisation de l’album soit vivante et fluide, avec une vraie interaction avec le dessinateur. Et c’est vrai que cela donne des résultats exceptionnels : lorsqu’on lit un Trolls de Troy, on respire vraiment son amitié avec Jean-Louis [Mourier !

Avec vous, ce n’est pas le même type de relation qu’avec Jean-Louis, mais en plus dix ans de collaboration, vous avez composé votre propre symphonie, différente des Trolls, mais tout aussi particulière.

Nous sommes deux personnes très différentes, mais nous partageons ce point commun d’un humour très enfantin. On peut rire de sujets coquins, comme des gamins. Dit comme cela, cela peut sembler vulgaire, mais c’est tout le contraire. On est comme des gamins qui rougissent en voyant la maîtresse de l’école se pencher. Nous avons donc gardé cette part d’innocence de la prime enfance : on aime faire les cons, comme dans les films de Mel Brooks, un genre d’humour décomplexé.

Vous avez d’ailleurs poussé le bouchon un peu plus loin cette fois-ci, notamment dans la séquence de la banane ?

Oulà, rien qu’à penser à la banane, je suis mort de rire ! C’est complètement débile, ma femme m’a d’ailleurs demandé ce qui nous était passé par la tête, mais cela me fait rire, tout simplement. Même si on en rigole comme deux crétins, Christophe est content car j’arrive à le restituer sur le papier exactement comme il l’aurait voulu. Or, être un dessinateur humoristique reste assez compliqué. Heureusement que j’ai travaillé intensivement dans ce registre avant de passer en France. Or, je ne l’avais pas encore vraiment montré au public français. Ekhö m’a donc permis de dévoiler cette autre facette de mon métier : l’humour !

Nous avons pu penser qu’après les difficultés rencontrées sur Lord of Burger, vous vouliez interrompre votre production dans le registre de l’humour !

Lord of Burger ne s’est pas planté, cela a d’ailleurs plutôt bien fonctionné, mais pas autant que l’éditeur le voulait. Nous avons vendu 16.000 exemplaires du premier tome, mais Glénat imaginait qu’en réunissant nos deux noms, nous allions en vendre beaucoup plus. Ils ont donc modifié le format de parution, et par ce biais, ils ont tué la série. Il faut garder le positif : nous avons aimé notre collaboration, et c’est pour cela que nous avons continué. Donc merci à Lord of Burger qui nous a permis de réaliser Ekhö, monde miroir.

L’avantage d’Ekhö est que vous pouvez changer de cadre à chaque tome. Donnez-vous tout de même l’impulsion, pour dessiner les ambiances qui vous plaisent ?

Christophe n’a pas besoin qu’on lui donne des idées, car il en regorge ! Mais c’est vrai que je glisse quelques pistes de temps en temps. Je voulais ainsi revenir à New-York, car il y avait plein de lieux emblématiques que nous n’avions pas pu dessiner dans le premier tome. Et j’étais ravi de dessiner Barcelone où j’habite, au point que j’ai sans doute mis trop de détails, mais je connais si bien la ville que c’était un véritable plaisir. Le choix d’un lien ne conditionne d’ailleurs en rien le déroulé de l’album, car il y a encore des centaines de sujets qu’on peut évoquer. Le concept de la série est tellement riche ! On a la chance de pouvoir opérer un réel choix pour déterminer ce qui conviendra le mieux à l’album. On ne place finalement que 10% de ce que nous pourrions réellement exploiter.

Votre plaisir consiste donc à détourner le format original pour le transformer avec votre vision fantaisiste ?

Notre volonté première est de faire rêver et voyager le lecteur. Nous jouons donc en permanence sur la subtilité entre la Fantasy et le réalisme, un art difficile où j’admire la dextérité de Jean-Louis. Je regarde souvent ce qu’il a réalisé dans les Trolls de Troy, car ce qu’il réalise est toujours crédible. Je m’inspire donc de lui, car je veux m’assurer de maintenir cette crédibilité, comme on peut la retrouver dans cette autre série de Christophe. Je ne veux donc pas étaler des prouesses graphiques, mais m’assurer de faire voyager le lecteur, pour qu’il se retrouve lui-même dans cet univers fantaisiste, mais crédible.

Le tirage de tête de cet album...

Vous n’êtes pourtant pas avare en détails ?!

Beaucoup des lecteurs de la série adorent effectivement se perdre dans les détails des planches, ce qui me pousse à en mettre. Et pour un livre à 14-15 €, vous pourrez le relire trois-quatre fois, vous allez toujours retrouver des éléments complémentaires. J’adore donner au lecteur, mais en tant que professionnel, il faut savoir aussi doser son effort pour ne pas alourdir la narration. J’en reparlais encore avec Christophe à propos du tome 10 : nous avons démarré avec le marché de Shanghai, avec beaucoup de décors, mais nous avons besoin par la suite de quelques pages plus estompées en décor.

Il faut donc donner de l’air au récit, pour insuffler un rythme narratif à l’album, mais aussi visuel. Il ne sert à rien de bombarder le lecteur d’informations en permanence. Je renie pas ce que j’ai fait étant jeune, mais avec la maturité, j’ai appris à me contrôler, à analyser mon travail, à mieux gérer cela dans mes albums actuels.

... et l’une de ses planches.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Ekhö, monde miroir, T9 : Abidjan-Nairobi Express par Arleston et Barbucci - Soleil.

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Tous les visuels sont : ©Editions Soleil, 2019 – Arleston, Barbucci
Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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