Alessandro Barbucci (1/2) : « "Les Soeurs Grémillet" est une série qui traite avec fantaisie des secrets enfouis au sein de chaque famille »

11 juillet 2020 0 commentaire
  • Le co-auteur de "SkyDoll" et d'"Ekhö" publie une nouvelle série chez Dupuis : une chronique familiale centrée sur trois sœurs, nimbée d'un peu de fantastique. L'auteur nous entraîne dans ses coulisses...

Alessandro Barbucci (1/2) : « "Les Soeurs Grémillet" est une série qui traite avec fantaisie des secrets enfouis au sein de chaque famille »Comment est né le projet des Sœurs Grémillet ? Vous avez déjà travaillé avec Giovanni Di Grégorio sur Monster Allergy.

À la base, je voulais réaliser un projet à nouveau centré sur un lectorat jeune et féminin. Ma fille grandit, et je voulais lui montrer une part de mon travail qu’elle pourrait apprécier. En ressortant les Witch, j’ai trouvé que la série avait un peu vieilli en dix ans, et j’ai donc souhaité me relancer dans une série plus orientée vers le franco-belge.

J’ai donc imaginé trois pistes, avant de me focaliser sur ma première idée qui me semblait la plus porteuse. C’est en parlant avec Giovanni que je me suis rendu que c’était l’auteur parfait pour collaborer àce projet. Il a grandi avec ses trois sœurs, et avait plein d’anecdotes à raconter à ce sujet. Et surtout, il a grandi dans une famille très matriarcale, comme cela peut l’être dans le sud de l’Italie. Comme moi, il était intéressé par les secrets que chaque famille a enfoui, même si cela n’est parfois pas connu de ses membres les plus jeunes. Pour sa part, cela touchait par exemple à sa propre grand-mère qui, en son temps, avait fui ses parents étant jeune. Bref, nous sommes donc partis sur la base d’aventures qui se dérouleraient autour des secrets que chaque famille renferme et ne délivre pas au premier abord.

On retrouve un mélange de fantaisie et de réalité familiale au sein de cette série.

Au début, mon idée était de traiter le série avec plus de Fantasy, mais le sujet était finalement si important, qu’introduire trop de magie n’avait pas de sens. Dans le même temps, je ne voulais pas tomber dans le travers opposé : réaliser juste des tranches de vie à la manière d’un roman graphique. Nous avons juste ajouté des faits inexpliqués, ou étranges, pour maintenir un peu de cette magie dans les rêves et les prémonitions de l’une de nos héroïnes, Sarah. Cela se retrouve d’ailleurs au début du récit, dans le rêve qu’elle réalise.

L’intrigue de ce premier tome, on parle d’amour, de rêves, de secrets.... Ce sont des thématiques qui vous touchent particulièrement ?

Ce sont des sujets qui nous parlent réellement, à Giovanni et moi : nous y croyons, et je dirais même que Giovanni est littéralement passionné par sa propre famille. À nos yeux, il est important de savoir d’où l’on vient pour comprendre qui nous sommes. Pour ma part, ma mère est née pendant la Seconde Guerre mondiale et nos grands-parents ont vécu cette dure période. Ce n’est pas un sujet drôle, mais c’est important pour Giovanni et moi de à transmettre à la génération de nos propres enfants qui vivent un peu dans le coton alors que leurs grands-parents ont traversé des montagnes pour construire le bien-être de leur famille.

En en parlant autour de nous, nous nous sommes rendus compte que cette thématique parlait à tous : tout le monde a vécu ou connaît des secrets enfouis dans sa famille. Nous étions dès lors convaincus du potentiel de ce sujet.

En montrant le quotidien de ces trois sœurs, vous démontrez qu’elles s’aiment autant qu’elles se gênent

Comme je l’expliquais, Giovanni a grandi entouré de ses trois sœurs et il avait plein de gags et d’anecdotes à raconter, tirés de sa jeunesse. Nous voulions surtout évoquer le sujet des constellations familiales, que Giovanni a fort étudié : cela traite des traumatismes vécus par la famille, et de l’héritage que l’on transmet souvent malgré nous. Avec le risque de commettre des mêmes erreurs que nos ancêtres quand on n’a pas appris ce qu’il ont vécu, car ce que l’on connaît est enfoui sous le sceau du secret.

Comment avez-vous choisi de différencier graphiquement vos trois sœurs ?

La génétique m’a effectivement un peu limité dans le graphisme des trois sœurs. J’ai alors surtout joué sur la couleur des cheveux. On peut d’ailleurs être frères ou sœurs sans trop se ressembler : pour ma part, j’ai les cheveux noirs et les yeux marrons, tandis que mon frère est blond aux yeux verts. J’ai donc tenté qu’elles se ressemblent tout en osant les différencier.

Avec une large pagination, le découpage et la mise en pages sont très différents de ce que vous aviez dans Ekhö ou dans d’autres de vos précédentes séries

En travaillant sur le projet, j’avais repris ce que nous avions réalisé sur les Witch, qui bénéficiait d’une composition de pages hybride entre le graphic novel et le manga. Un choix volontaire car le public auquel nous adressions la série est très réceptif aux mangas, un type de narration qui s’intéresse d’ailleurs plus aux sentiments que la BD franco-belge. Même dix ans plus tard, je me suis rendu compte que ce constat demeurait : c’est un âge où l’on lit plus une histoire pour ses sentiments que son intrigue. J’ai donc choisi d’adopter le même type de mise en page.

En réalisant les pages, je me suis donc efforcé d’avoir une composition aérée qui me permettait de placer de beaux décors et de permettre aux personnages et aux lecteurs de respirer. Cela nécessitait dès lors de ne pas utiliser trop de cases par planche, et pas trop de bulles non plus. Mais si nous voulions raconter les mêmes choses en terme de densité de récit, il fallait alors rajouter des pages. Ce que nous avons fait avec joie, car je dois avouer que j’aime avoir un volume plus imposant en main, comme un gros roman. Ce format m’a donc procuré du plaisir, comme si cet ouvrage était un chaînon manquant entre la bande dessinée et le roman que les lectrices et les lecteurs peuvent ranger aux côtés de leurs Harry Potter : j’aime à penser que les lecteurs de cette tranche d’âge mélangent les BD et les romans dans leur bibliothèque, et qu’ils fonctionnent par affinité.

Tant dans votre dessin que dans vos couleurs, on ressent un souci du détail, de la nuance. Cette sensibilité est-elle lié à la thématique ?

J’ai choisi d’utiliser un crayon très fin. Sur SkyDoll, mais nous avions la volonté que le trait reste net. Mais pour Les Sœurs Grémillet, je souhaitais volontairement laisser la chaleur du crayon, avec ses imperfections. Par la suite, j’ai travaillé avec un lavis d’aquarelle grise afin de placer les lumières, avant de travailler les couleurs à l’informatique. Je voulais volontairement donner un aspect plus artistique à cette série, ce qui convenait d’ailleurs à mon éditeur chez Dupuis, Frédéric Niffle.

C’est effectivement la première fois que vous travaillez avec les Éditions Dupuis. Pour cette tranche d’âge, la prépublication dans Le Journal Spirou vous a poussé dans cette direction ?

La prépublication est effectivement une chouette opportunité, et avec les retours dont nous bénéficions, on peut vraiment parler d’une belle expérience pour le moment. Mais ce qui n’est pas ce qui a motivé initialement mon choix d’éditeur.
En fait, mon ami Nob me parlait de Dupuis en beaucoup de bien, et surtout de Frédéric Niffle. Frédéric et moi, nous nous étions déjà salués, mais sans jamais avoir vraiment parlé. C’est donc l’occasion de faire plus ample connaissance, et je dois avouer que son approche m’a séduit.

En toute transparence, on m’avait fait de meilleures propositions dans d’autres maisons, mais je ressentais qu’ils étaient plus intéressé à m’attirer chez eux, qu’à réaliser le projet. Or pour moi, il est beaucoup plus important que le projet soit bien entouré et que je sois bien conseillé pour le mener à bien, plutôt qu’on soigne ma petite personne. Par le passé, je me suis déjà senti roulé pour des projets qui ont été signés sans être analysés et qui ont fini par se planter.

Dans le cas des Sœurs Grémillet, je cherchais un éditeur qui s’implique, qui critique, quitte à m’imposer de prendre du recul. Frédéric a su trouver cette place, analysant minutieusement chaque planche, quitte à me demander parfois de redessiner des pages. Sur le coup, ce n’est pas agréable à entendre, mais avec le recul, j’ai trouvé qu’à chaque fois, c’était justifié. Sa présence tout au long de l’histoire a donc été très bénéfique.

Le prochain tome continuera-t-il à dévoiler les secrets de la famille ou allez-vous vous diriger dans une autre direction ?

Le tome deux sera centré sur Cassiopée, la sœur du milieu. Comme on a pu s’en rendre compte dans le premier tome, son âge et son caractère focalisent son attention sur les garçons. On va aussi quitter la ville et se retrouver à la campagne. Ce sera l’occasion de parler des grands-parents. Les enfants imaginent toujours que leurs aïeux ont eu une vie en ligne droite : une rencontre avec l’amour de leur vie sur les bancs de l’école, puis le parfait amour avant les enfants nageant dans le bonheur. Cassiopée va ainsi découvrir que la réalité est assez éloignée de cet « idéal ». Elle va aussi comprendre qu’elle va devoir apprendre à gérer ses propres sentiments.

De manière générale, nous allons donc continuer à confirmer la structure de la série, afin de bénéficier de la dynamique générée par les trois sœurs, mais aussi accentuer leurs différences. Côté fantastique, nous irons dans une vieille ruine, habitée par un fantôme. Mais chut ! Je ne vous en dis pas plus…

Sur combien de tomes se déroulera l’histoire ?

Nous voulons suivre l’évolution personnelle de chaque sœur, sans vraiment parler de cycle. J’aime que chaque tome soit auto-conclusif, comme c’est d’ailleurs le cas avec Ekhö. Comme les lecteurs, je n’aime pas en tant qu’auteur qu’on interrompe un récit en son milieu, lorsqu’on arrive à la fin d’un album. Je trouve agréable de sortir d’un livre lorsqu’il est terminé, et que le lecteur a pu le lire du début à la fin.

Vous marquez une différence avec une autre de vos séries ?

Ah ah, touché ! Bien sûr, SkyDoll est tout l’inverse : une série ouverte à l’infini ! D’ailleurs très en décalage par rapport au monde actuel de l’édition qui fonctionne en diptyque ou en triptyque. Pourtant, je peux vous affirmer que nous cherchons à boucler la série : le tome 5 de SkyDoll sera le dernier. Nous y travaillons…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Les premières amours de Cassiopée

(par Charles-Louis Detournay)

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La suite de cette interview mardi, avec Ekhö, monde miroir.

Lire également notre chronique de cet album :

- Les Sœurs Grémillet, T1 : Le Rêve de Sarah – Par Alessandro Barbucci et Giovanni Di Gregorio – Dupuis

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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