Angoulême 2017 : Prix « Couilles au cul » et Prix Schlingo ou les fulgurances du Off of Off

30 janvier 2017 2 commentaires
  • Au 37 de la rue Hergé, les festivaliers passent leurs heures bleues et noires à l’abri des lieux officiels où cartons et badges sont de rigueur. Ils y assistent à la remise du Prix « Couilles au cul » qui récompense le courage artistique et au « Prix Schlingo », le Prix Gros Nez du Off, loin des récompenses compassées de la cage aux Fauves.
Angoulême 2017 : Prix « Couilles au cul » et Prix Schlingo ou les fulgurances du Off of Off
Le bar du Off of Off, sis Square Wolinski, dans la Maison Isabelle

Au 35 de la rue Hergé, la Maison Isabelle abrite l’un des hauts lieux underground du Festival d’Angoulême. Elle ne reçoit pas la visite des ministres et des candidats à la présidence de la République. Elle abrite les marginaux du FIBD, les « non officiels », les gros nez pas assez chics pour les lambris du théâtre, qui préfèrent au champagne le rouge qui tache (mais du Saint-Émilion quand même, on n’est pas des sauvages !). C’est un endroit alambiqué, tortueux, où l’on peut se désaltérer jusqu’à pas d’heure dans le jardin de la maison, rebaptisé « square Wolinski », manger un sandwich et une gaufre de Bruxelles, puis s’échapper par l’impasse Schlingo qui donne sur la rue du Sauvage.

Dans le couloir d’entrée jusqu’au deuxième, on peut voir une exposition Vaughn Bodé, le « roi-lézard », dessinateur-culte de la bande dessinée underground américaine, né en 1941 à Syracuse (USA), et de passage à Angoulême en janvier 1975 (la même année que Will Eisner et Harvey Kurtzman cornaqués par David Pascal). Le jeune prodige décède en juillet de la même année.

Le voici ramené à notre souvenir 42 ans après les premiers « concerts de dessin » qu’il a donnés à Angoulême et jusqu’au Louvre à Paris, par la grâce de son fils Mark, un graffeur réputé qui prolonge sur les murs son univers graphique.

Yves Poinot, président du 0ff of Off avec Mark Bodé

Au premier encore, une exposition de la grande dessinatrice turque Ramize Erer et de ses amis des magazines LeMan et Bayan Yanı.

Prix Couilles au cul et Prix Schlingo

Que vient faire là cette dessinatrice turque ? Recevoir le fameux prix « Couilles au cul ». Ce prix, on s’en souvient, entendait répondre à la démission du FIBD qui avait annoncé aux moments des attentats de Charlie Hebdo un « Prix du courage artistique », remis aux dessinateurs assassinés, pour mieux y renoncer l’année suivante : « Lors de la présentation du programme de la 43e édition du Festival International de la bande dessinée d’Angoulême, Franck Bondoux (directeur du FIBD) et Marika Bret (DRH de Charlie Hebdo) annonçaient qu’ils ajournaient la remise d’un nouveau prix décerné à la liberté d’expression, estimé « trop dangereux pour le Lauréat » dit le communiqué. Yan Lindingre, le rédacteur en chef de Fluide Glacial et l’Association Off of Off d’Angoulême pensaient le contraire :« Ce prix du « courage artistique » est une petite goutte d’eau dans l’océan des drames que le monde traverse, mais c’est une petite goutte qui nous coûte peu, et qui peut permettre à un artiste de mieux se faire connaître et trouver des opportunités professionnelles qui amélioreront son quotidien. L’idée de récompenser une dessinatrice courageuse qui doit se battre pour publier, faire face à des menaces, nous a paru de bon aloi… à un moment où les femmes restent minoritaires dans la liste des candidats au Grand Prix du FIBD 2016. » Cette lauréate est cette année Ramize Erer.

Née en 1963, Ramize Erer est diplômée de l’Académie des beaux-arts d’Istanbul. En 1990, elle publie "Sans Moustache", le premier de ses cinq albums à résonance féministe avec son héroïne Kötü Kiz, c’est-à-dire « La Mauvaise Fille ». Dessinatrice vedette de Radikal pendant plus de dix ans, elle a dû fuir la Turquie après la prise de contrôle de cet hebdomadaire politique réputé par des intérêts proches du pouvoir. Elle habite désormais à Paris où elle est la correspondante du journal Karşı. Entre Paris et Istanbul, elle est la rédactrice en chef du seul journal de bande dessinée réalisé uniquement par des filles : Bayan Yanı (depuis mars 2011), ce qui en Turquie est une véritable gageure. Elle collabore très tôt au journal satirique LeMan lancé par son compagnon Tuncay Akgün.

"Je dédie ce prix à ma mère qui m’a appris à être féministe et à Georges Wolinski qui a accueilli ma famille" a déclaré Ramize Erer.

Tuncay Akgün (né en 1962) était également présent. Ancien rédacteur en chef du mythique journal de bande dessinée Gırgır, Akgün était le bras droit intrépide de son fondateur Oğuz Aral. Après l’arrêt de ce titre, il travaille brièvement Fırt et Avni, puis fonde le magazine Limon avec Şükrü Yavuz, Mehmet Çağçağ et Suat Gönülay, et enfin LeMan avec Mehmet Çağçağ qui devient l’un des magazines politiques les plus influents de Turquie.

Dans la foulée, il crée avec Ramize Erer le journal Bayan Yanı ou encore Harakiri avec M. Kutlukhan Perker (mai 2010), en hommage à la publication française créée par Cavanna et le Professeur Choron. Ce mensuel du groupe LeMan n’a paru que le temps de trois numéros, interdit par la censure turque pour "obscénité", parce qu’il invitait le lecteur à avoir "des liaisons extraconjugales" ou encore parce qu’il incitait le peuple turc à "la paresse et à l’aventurisme". Akgün était d’ailleurs un ami personnel de Georges Wolinski. Homme de presse et dessinateur émérite, on lui doit notamment le scénario d’une histoire de l’Empire ottoman, Ottomanya (2010), dessinée par Kemal Aratan.

Ramize a reçu des mains de Yan Lindingre, le prix « Couilles au cul » sous la forme d’une paire de coucougnettes, d’une décoration assortie et d’une boîte de bouteilles de la « Cuvée couilles au cul », un Saint-Émilion de 2015.

Ramize Erer (en bas à droite) aux côtés de Tuncay Akgün avec les parrenaires du prix Couilles au Cul Yan Lindingre (Fluide Glacial, à dr.) et Didier Pasamonik (ActuaBD.com, à g.)

Quant au 9e Prix Schlingo 2017, il a été remis par Florence Cestac à Gab pour "Jésus" (éditions Zelium) un album issu d’une campagne de financement participatif. Il s’agit d’une parodie de l’hagiographie de Jésus vue au travers d’une vision « hallucinatoire et psycho-masturbo-gélatineuse ». Le trophée représente une sorte de gracieux Milou en train de déféquer. Il est remis avec son lot de pinard. On est loin de l’atmosphère guindée du théâtre… D’ailleurs, une fois les prix remis, chacun fonce au bar…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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