Festival International de la BD d’Angoulême : En attendant les élections, les dissensions s’enracinent

3 mars 2017 5 commentaires
  • La trêve à Angoulême aura été de courte durée. La bataille des communiqués a repris entre L’Association du FIBD, 9eART+ et une nouvelle association des financeurs du FIBD impulsée par le Ministère de la Culture. L’affrontement est inévitable et, tandis que les uns scrutent l’échéance électorale des législatives en espérant que la situation reste dans l’état, d’autres se positionnent sur un potentiel appel d’offre. Résumé pour ceux qui auraient raté des épisodes…

Cela leur pendait au nez : une association des financeurs de la BD à Angoulême s’est constituée à l’instigation du Ministère de la culture pour répondre à l’immobilisme de la situation à Angoulême où l’Association du Festival International de la BD à Angoulême joue depuis des années la politique du fait accompli, imposant à ses partenaires ses décisions de façon unilatérale et une politique à sens unique.

Cette association « sans but lucratif » de Loi 1901 qui affirme avoir créé le FIBD il y a plus de quarante ans (on verra plus loin que tous n’ont pas cette version des choses), a décidé de communiquer cette année. Elle est composée de 70 membres cooptés par un noyau d’anciens adhérents parmi lesquels on trouve des collectionneurs de BD, des journalistes spécialisés dans le 9e art, des acteurs de la vie associative locale, voire des enfants des membres fondateurs de l’association à l’origine qui n’ont qu’une connaissance limitée de la bande dessinée, et en tout cas aucune compétence pour l’organisation d’un événement culturel comme le FIBD qui est devenu une vraie « machine » culturelle.

Festival International de la BD d'Angoulême : En attendant les élections, les dissensions s'enracinent
Lors de la cérémonie des Grands Prix en janvier 2017. Cosey, Grand Prix d’Angoulême 2018, Stéphane Beaujean, directeur artistique du FIBD, Francis Groux, fondateur du FIBD (devant Franck Bondoux, caché) et Céline Bagot, responsable de la communication du FIBD.L’ambiance n’est pas au beau fixe...
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

L’association du FIBD, prenant la mesure de son incompétence, a confié pour dix ans (renouvelés tacitement, on est dans la seconde période) à un professionnel de l’événement dans une structure appellée 9eArt°, créée spécialement avec des membres du personnel du FIBD naguère géré directement par l’Association et dirigée par un spécialiste de l’événement sportif, Franck Bondoux, directeur délégué du FIBD. Ce manager est assisté d’un directeur artistique, Stéphane Beaujean, et d’une équipe relativement réduite pour organiser un événement aussi important.

Quatre millions d’euros de budget

Selon le directeur du FIBD, son budget est d’environ 4 millions d’euros financé à 46 % par des fonds publics et 54 % par des fonds privés. Par fonds publics, on entend la Ville d’Angoulême, l’Agglomération du Grand Angoulême, le Département et la Région. Dans les fonds privés, il y a les sponsors, mais aussi, pour une part importante, le chiffre d’affaires généré par les stands des éditeurs et autres activités présentes sur le FIBD, mais aussi les tickets d’entrée que paient les visiteurs.
Le fond de l’affaire est que ni les financeurs publics, ni les financeurs privés n’ont la main sur l’usage qui est fait de leur argent : la stratégie commerciale et la communication du FIBD, de même que sa ligne artistique, sont décidés par 9eArt+, le seul opérateur du FIBD. Ni les élus, ni les éditeurs, ni les auteurs ne sont partie prenante de ces décisions.

L’édition 2016 du FIBD, en raison des scandales suscités par une sélection « sexiste » et par une remise des prix désastreuse, avait fait ressortir non seulement les insuffisances du FIBD (notamment au niveau de la communication) mais surtout le ressentiment accumulé pendant des années par les élus, les éditeurs et les auteurs face à une situation sur laquelle ils n’avaient aucune prise : changement du système des prix relativement illisible, élection du Grand Prix dans des conditions chaotiques, dissolution unilatérale de l’Académie des Grands Prix, tentative de privatisation des marques, etc. Jusqu’ici, 9eArt+ avait réussi à bien neutraliser les différentes pressions et influences pour préserver son indépendance.

Pour la première fois, l’Association du FIBD communique : location d’une boutique éphémère en centre-ville, création d’un logo, matériel de communication... C’est que l’heure est grave !
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Moralisation et appel d’offre

Mais depuis 2016, la situation a changé. La moralisation de la vie publique, mais aussi une plus grande rigueur dans les budgets notamment au niveau des régions, ont poussé les acteurs publics à se montrer plus exigeants en ce qui concerne l’usage qui est fait de leur argent. La règle exige par exemple un appel d’offre en bonne et due forme pour tout usage de fonds publics. C’est ce que fait par exemple La Cité de la bande dessinée d’Angoulême dont les comptes sont publiés chaque année et consultables par tout un chacun. « Pas question, répond 9eArt+ dont le mandat vient de l’Association du FIBD, nous sommes une entreprise privée. »

Du côté des éditeurs, dont les frais de présence à chaque festival se comptent en dizaines de milliers d’euros, et même en centaines de milliers d’euros si on raisonne en cumul année après année, on n’a pas davantage de prise. Les auteurs, dont bon nombre sont dans une situation précaire, ont l’impression d’être traités comme des volailles en batterie, alors qu’une grande partie du public vient pour les rencontrer. N’oublions pas les visiteurs qui paient cher leur billet d’entrée : jusqu’à 19 € par personne, par exemple, pour un seul jour le dimanche…

Suite aux événements de 2016, les financeurs publics, les éditeurs et les auteurs ont fait appel au Ministère de la Culture pour dénouer une situation inextricable : l’Association dirigée par Delphine Groux, dont la seule qualité connue dans la bande dessinée est d’être la fille de son père, Francis Groux, l’un des fondateurs (avec Jean Mardikian et Claude Moliterni) du FIBD, s’appuie sur un contrat d’exclusivité signé par son père pour dix ans, en principe renouvelable pour dix autres années - une durée rarement vue pour un contrat de prestation - avec un prestataire, 9eArt+, intransigeant face à des financeurs et des partenaires impuissants.

Face à face

Le Ministère a nommé un médiateur qui a rencontré tous les acteurs du dossier et qui a recommandé de créer une instance de gestion, L’Association pour le Développement de la BD à Angoulême (ADBDA) composée de représentants des collectivités publiques et des organisations professionnelles (éditeurs, auteurs…), de La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, de L’École européenne supérieure de l’image, du syndicat mixte du pôle image Magelis (les entreprises qui vivent de l’image dans la région), de la Chambre de commerce et d’industrie d’Angoulême et du Centre national du Livre. Dans un communique publié le 21 février 2017, cette association a nommé comme président Bruno Racine, énarque, ancien président de la Bibliothèque Nationale de France, ancien directeur des Affaires Culturelles de la Ville de Paris sous Jacques Chirac, ancien membre du cabinet d’Alain Juppé au Ministère des Affaires étrangères. Une pointure qui indique à quel point ce dossier est pris au sérieux.

Que va faire Bruno Racine ? Difficile à dire. Du côté de l’Association et du FIBD qui signent un communiqué de presse en commun, on hurle à l’atteinte à l’indépendance artistique : « Au-delà des déclarations de bonnes intentions, cette association qui prétend passer des conventions avec la structure organisatrice du Festival, n’offre pas les conditions à même de garantir l’indépendance éditoriale de celui-ci. » Elle affirme sa primauté sur la gestion du FIBD : « Être acteur ou partenaire d’un événement ne donne pas pour autant de droit à le diriger. »

Delphine Groux, présidente de l’Association du FIBD.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Cet argument d’autorité a fait bondir le fondateur du FIBD Jean Mardikian qui rappelle sur sa page Facebook que cette association n’est pas la seule fondatrice de l’événement : « En tant qu’initiateur en 1972 d’une quinzaine de la lecture et en tant que co-fondateur en 1974 du Salon International de la Bande Dessinée devenu Festival, témoigne-t-il, je me permets un rappel historique : une association de passionnés et d’amateurs éclairés n’est pas à l’origine du FIBD actuel. La Ville d’Angoulême est créatrice de cet événement et elle peut en être fière. L’association du SIBD n’a vu le jour qu’en 1976 pour en faciliter sa gestion quotidienne. Pour sa première en 1974, l’initiative en revient à deux conseillers municipaux, Francis Groux, président de la Commission Enseignement, Jeunesse et Culture, et moi-même, un maire-adjoint à la Culture pour la première fois dans l’histoire de la municipalité. Nous nous sommes appuyés sur le concours du regretté Claude Moliterni parfaitement reconnu du monde de la Bande Dessinée. Lecteurs, libraires, population charentaise et surtout la réunion des compétences éditoriales de France, de Belgique et d’Italie, ont donné l’élan inouï de la manifestation. »

BD Marketing

Autre réaction, le toujours aussi éruptif Jean-Christophe Menu qui assène sur sa page Facebook sa vision des choses : « Voilà une fois de plus tout remis en question par une coalition gouvernement - politiques locaux - gros éditeurs, qui cherchent à prendre la mainmise sur la direction artistique. Sous couvert d’une nouvelle association du Ministère de la Culture, c’est la BD marketing qui cherche à re-rentrer par la porte de derrière. Voilà des années que certains éditeurs mainstream prédateurs […] cherchent à détruire la politique de direction artistique exigeante menée par le festival depuis nombre d’années, au profit de la foire à la dédicace et à la saucisse de leurs rêves de jackpot… » Dans une diatribe dirigée contre Guy Delcourt, PDG des éditions Delcourt et président de la section BD du Syndicat National de l’Édition, ennemi déclaré de la gouvernance actuelle du FIBD, il déclare : « Qu’Eric Lambé et Philippe de Pierpont aient pu avoir le Fauve d’Or cette année étrangle ces gros éditeurs de Blondes et de Blagues à Toto. »

Jean-Christophe Menu contre les marchands du temple...
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

« Indépendance artistique » contre « BD Marketing », tel serait le résumé de la situation ? Nous ne le pensons pas. Un appel d’offre qui confronterait précisément les projets commerciaux ET artistiques en faveur d’une promotion de la bande dessinée qui profite à tous dans une gouvernance financièrement vertueuse nous semble une chose parfaitement envisageable.

Le groupe « Angoulême, la Renaissance » cornaqué par Patrick Mardikian, le fils du fondateur du FIBD, déjà organisateur d’événements et notamment du Festival du Film à Angoulême, avance une proposition émanant d’une structure composée de professionnels de l’évènementiel culturel, d’auteurs anciens Grand Prix de la Ville d’Angoulême et de spécialistes de la bande dessinée, salue quant à lui la création de l’ADBDA et appelle à une action en ce sens dans un communiqué : « Il nous paraît aujourd’hui indispensable de lancer un appel à projets, à partir d’un cahier des charges établi par l’ADBDA, afin que les meilleures propositions puissent émerger en toute transparence et en toute légitimité pour que le Festival d’Angoulême continue à porter haut et fort le secteur de la bande dessinée sous toutes ses formes, toutes ses composantes et reprenne sa place d’étendard de la profession. »

Qui doit brandir « l’étendard de la profession » ? Telle est la question. En ce qui nous concerne, nous avons cherché à entrer en contact avec Monsieur Bruno Racine pour connaître sa position sur le sujet. Sans succès jusqu’ici. Les échéances électorales en ligne de mire y sont sans doute pour quelque chose…

Patrick et Jean Mardikian.
Photo : Laurent Melikian.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Bruno Racine. En médaillon : DR. En survol : Georges Seguin (Okki) - Coommons Wikipedia.

 
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5 Messages :
  • dont la seule qualité connue dans la bande dessinée est d’être la fille de son père... cornaqué par le fils du fondateur du FIBD...

    La société est gangrénée par le népotisme. Faire valoir le mérite donnerait de meilleurs résultats, on pourrait avoir les personnes les plus compétentes aux postes décisionnaires plutôt que des pistonnés.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 3 mars 2017 à  12:33 :

      Personnellement, je n’ai rien contre les "filles de..." et les "fils de...", du moment qu’ils sont mis en concurrence et qu’ils sont compétents.

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      • Répondu par Zot ! le 4 mars 2017 à  13:21 :

        Pierre Pascal a aussi beaucoup contribué aux premiers salons...

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      • Répondu le 6 mars 2017 à  07:15 :

        Entièrement d’accord avec vous et si l’éducation "des fils ou filles de…" a été bien faite, elle peut se montrer fructueuse.

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        • Répondu par Zot ! le 6 mars 2017 à  22:20 :

          J’ai assisté au discours de la Miss à la Maison de l’ORTF....
          Une simple question, l’association est à but non lucratif, ok, mais ses responsables sont ils rémunérés ??

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