« BD et numérique : où en est la France ? » : Épisode 2 - Makma fête ses 20 ans !

20 avril 2021 0 Interviews par François RISSEL
Classification : tout public
  • À l'occasion des 20 ans du label bordelais Makma, un studio de dessin, mais aussi de traduction, de lettrage et de mise-en-page, nous avons eu envie de revenir avec ses deux fondateurs, Edmond Tourriol et Stephan Boschat, sur le parcours de cette jolie aventure éditoriale et humaine. Ils évoquent pour nous la genèse de Makma, leurs intentions et leurs objectifs depuis 20 ans, leurs rapports personnels à la bande dessinée, mais également, l'émergence remarquable du webtoon en France depuis quelques années dont ils sont parmi les prestataires les plus actifs. Rencontre avec deux pionniers de la bande dessinée numérique en France et grands amateurs de super-héros en tous genres.

Nous célébrons aujourd’hui les 20 ans de votre studio. Comment a t-il été créé et comment est ce qu’il a évolué ?

Stephan Boschat : Au départ, nous sommes plusieurs à avoir répondu à l’appel de Edmond qui cherchait des gens pour faire un peu le Marvel à la française. Un groupe de jeunes à la sortie des études qui voulaient vivre en racontant ses propres histoires. On a vécu une période associative puis on s’est rendus compte que si l’on voulait vivre de la BD, il fallait que l’on soit pris au sérieux par les éditeurs en créant notre propre structure. C’est comme ça qu’est né Makma. À l’origine on s’appelait Clark & Cie, en hommage à Clark Kent. Notre capacité à créer des histoires à été mise au service d’entreprises qui avaient besoin de l’image pour communiquer. Cela nous a permis de gagner un peu d’argent.

La philosophie de l’entreprise est organisée autour de deux esprits : l’un était de vouloir tout faire pour vivre de la BD, en créant des prestations qui gravitent autour de nos univers. L’autre, c’était l’entraide : créer un collectif où l’entraide était très importante et où chacun apportait aux autres. On a tiré notre offre dans pleins de directions différentes afin de séduire un maximum d’éditeurs.

« BD et numérique : où en est la France ? » : Épisode 2 - Makma fête ses 20 ans !

Edmond Tourriol : Makma a été officiellement créée en avril 2001. On avait une petite expérience de créateur de bande dessinée, notamment grâce au fanzine. On était persuadé que ces premiers pas en amateurs allaient vite se transformer en un projet professionnel concret. On a voulu devenir éditeur et on s’est ramassés (rires). Cette première tentative était un échec et nous a coûté l’essentiel de notre capital.

On a dépensé beaucoup d’argent… pour apprendre, au final. On a beaucoup appris de nos échecs. Par la suite, j’ai fait énormément de recherches et de prospections et ça n’a mené à rien. Alors que j’étais sur le point d’abandonner, plusieurs évènements se sont passés en Septembre 2001 : les attentats, c’est terrible à dire, ont généré une chaine surprenante d’évènements qui a fait que j’ai pu devenir traducteur de comics notamment grâce à mon ami Jérôme Wicky, le meilleur traducteur de comics français de tous les temps. Il m’a recommandé auprès de Semic, un éditeur spécialisé en Comics. Alors que l’on était sur le point d’abandonner le projet, on à eu ce premier contact sérieux avec un éditeur qui nous a peu peu ouvert la porte aux autres. On a expliqué que non seulement on faisait de la traduction, mais que l’on était aussi capable de faire du lettrage, de la relecture, des couleurs etc… C’est là qu’on a commencé à percer.

Green Lantern série dont le traducteur officiel en France est Edmond Tourriol

L’ADN de Makma c’est les comics et les mangas, mais pas la BD Franco-Belge, pour quelle raison ?

ET : Culturellement c’est même beaucoup plus les comics que les mangas. Personnellement, j’ai appris à lire dans les comics, et ce n’est pas une figure de style. Petit, je voulais être scénariste de BD de super-héros. J’ai toujours voulu faire ça.

SB : Mon ADN à moi, il n’est pas que comics, j’ai grandi autant avec le Franco-Belge qu’avec les BD de super-héros. Je lisais,grâce à mon oncle, des illustrés de petit format comme Akim et des X-Men, Spécial Strange etc… J’ai lu tout ça et ce qui m’a nourri paradoxalement c’est la bande dessinée de super-héros, mais franco-belge. Pour moi, Thorgal est une référence en matière de super-héros.

L’équipe Makma en 2007 au FIBD

ET : On a créé Makma pour raconter nos histoires. Or, une partie de notre boulot a longtemps était de traduire les histoires des autres et plus encore. Cela représente toujours une énorme partie du travail de Makma. On a fabriqué notre bateau qui nous a permis d’aller voguer sur les mers de la création.

Aujourd’hui, quelles sont les activités et les service offerts par Makma ? Dans quelle mesure vous assistez à l’évolution du marché de là où vous êtes ?

ET : Aujourd’hui, tout ce qui touche à la bande dessinée, on le fait : le scénario, le dessin, le character design, la couleur, le lettrage, etc. Mais également la traduction, mais dans absolument toutes les langues !On traduit notamment beaucoup beaucoup de webtoons. On a vécu un tremblement de terre en 2011 quand Urban Comics a été créé. Ils ont racheté les droits de DC comics à Panini et les lignes ont bougé. On a bossé d’un seul coup, à fond, et on s’est mis à la fois à traduire et lettrer autant pour Urban et pour Panini.

SB : Avant 2011, je travaillais à plein temps, comme Edmond jusqu’en 2008. J’ai décidé de prendre un congé parental en 2011 pendant lequel j’ai pu consacrer plus de temps à Makma. Au mois de mars, j’ai eu l’opportunité de travailler sur l’adaptation en manga d’un jeu vidéo («  Amours sucrés ») et en juin, nous avons fait le premier test de lettrage pour Urban Comics. À ce moment là, j’ai pu libérer l’essentiel de mon temps. Tout s’est fait en même temps. J’ai arrêté de dormir (rires).

Je me suis entouré au sein de Makma, de gens qui avaient les mêmes envies que moi, et il est vrai qu’avec une équipe, vous avancez toujours plus vite et toujours plus fort. Il suffit de dire que vous existez et que vous pouvez le faire. Il ne faut jamais dire non et toujours s’organiser pour faire les choses. On aime la BD, on aime cette culture de la création de nouveaux projets. La force de Makma, c’est que, si on a besoin de dix personnes autour d’un projet, eh bien, on les trouve. On a développé des maillons entre des gens qui, sur le papier, n’étaient pas faits pour travailler ensemble.

Stephan Boschat en dédicace.

Comment le studio Makma se positionne t-il sur le webtoon aujourd’hui ? Vous travaillez avec la plupart des acteurs présents sur le marché aujourd’hui ?

ET : Alors pas vraiment. On ne travaille qu’avec ceux qui ont les moyens de se payer nos services. Nous avons environ 150 collaborateurs, qui sont à la fois salariés pour certains et en free-lance pour d’autres. Récemment, nous avons recruté beaucoup de traducteurs du coréen vers le français et vers l’allemand, c’est un marché que nous souhaitons intensément développer. Sur le webtoon, l’évolution du phénomène est palpitante pour nous, car nous sommes aux premières loges. C’est une nouvelle vague qui déferle sur l’Europe entre autres depuis l’arrivée de Naver. Nous avons eu la chance d’être présents et bien identifiés comme des spécialistes d’adaptation de BD étrangère en français. Nous avons d’ailleurs imaginé notre propre webtoon, qui s’appelle Z United. On a eu 4000 abonnés en 24 heures, ce qui est hallucinant !

SB : Un webtoon, c’est simplement des images que l’on scrolle à la verticale. On est à la frontière de plusieurs univers : les jeunes générations sont habituées à ce genre de format. On a un nouveau support, un nouveau terrain de jeu, un tout nouveau marché en somme. Tous les médias se nourrissent les uns des autres, le webtoon est une nouvelle manière de raconter des histoires. Autant pour l’adaptation que pour la création, c’est une véritable aubaine. Vous avez un contact direct avec votre public, ce qui est fascinant. On va continuer à faire du manga, du comics, du franco-belge et en plus, maintenant, on va faire du webtoon !

Vous ne pensez que le webtoon peut empiéter sur un marché qui n’est pas si extensible ?

ET : Le marché français du webtoon est très jeune, les habitudes n’ont pas eu le temps de s’installer, et le lectorat l’est également. Les lecteurs de Naver ne lisaient pour la plupart pas de webtoon il y a un an ! C’est un marché très jeune qui n’était pas rentable au point que d’autres éditeurs s’y intéressent.

SB : Je pense que le marché au contraire est plutôt infini. Le physique impose d’aller dans un lieu ou tu vas acheter ou commander ton livre. Il y a dans le webtoon une immédiateté que l’on a très peu vue ailleurs. On arrive avec des outils, et la seule limite qui demeure, c’est la création. Je pense que pour ceux qui veulent créer et transmettre c’est une opportunité rêvée, et c’est maintenant qu’il faut en profiter. Chaque plateforme va vouloir créer et persister dans l’originalité ce qui va produire une offre d’une grande diversité.

Pourquoi est ce que la France est en retard sur les usages du numérique en bande dessinée ?

ET : En dehors de la Corée et des États Unis, il n’y a pas grand chose, en fait : nous ne sommes pas tellement en retard si on regarde le reste du monde. Le marché de la BD en France est colossal : il est bien supérieur au marché américain. Aux USA, les usages du numérique en bande dessinée sont plus assurés grâce au site Comixology. Ils ont formés les gens à lire des BD numériques depuis une dizaine d’années. Or, en France, ça n’a jamais décollé, car les lecteurs ont une véritable culture du livre-papier. TLa plupart des éditeurs de livres-papier se sont mis à investir massivement dans le webtoon. C’est significatif.

SB : Les webtoons en Corée sont fabriqués en digital native, ils ont été créés pour ce support, ce qui fait toute la différence. Le premier réflexe que l’on a eu en France, c’était d’adapter les créations existantes pour les transposer vers le numérique. Cela pervertit l’expérience webtoon telle qu’elle existe aujourd’hui.

L’équipe de Makma à ses débuts

(par François RISSEL)

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