Bande dessinée numérique : nouvelles pratiques, nouvelles règles

12 avril 2009 6 commentaires
  • Chaque jour, la bande dessinée numérique conquiert un peu plus de terrain. Le marché se crée petit à petit, de nouveaux supports proposent chaque jour de nouvelles bandes dessinées à la lecture. Mais la vraie révolution sera dans les pratiques de création, dans l’attitude que les créateurs peuvent avoir par rapport à ces supports.
Bande dessinée numérique : nouvelles pratiques, nouvelles règles
Lucky Luke sur Ave ! Comics. La version numérique de l’album a fait 50.000 euros de chiffre d’affaire
DR

Claude de Saint-Vincent, directeur général de Média-Participations (Dupuis, Dargaud, Lombard, Kana…) n’en faisait même plus un mystère lors du récent Salon du Livre de Paris : Le dernier Lucky Luke de Achdé & Gerra a fait 50.000 euros de chiffre d’affaire dans sa version numérique, soit 10.000 albums téléchargés. Il confirme que son groupe travaille sur des solutions numériques de lecture et que deux auteurs ayant travaillé séparément sur ces projets ont trouvé au final des solutions très semblables.

L’offre commerciale commence à se structurer et la bibliothèque numérique s’étend avec des catalogues disponibles sur Relay.com ou LeKiosque.fr au prix moyen de 4,90 euros par album (contre 10-12 euros pour une version papier). Des mangas sont également disponibles sur la toile à 2,90 euros contre environ 5 euros en librairie. Un auteur indépendant Bj de Bjbjbj.net proposait récemment une bande dessinée inédite de 24 pages pour trois euros. Pour faire la promotion de son site, il tenta de faire du buzz, contacta un forum pour brancher des internautes. Laissant un message promotionnel sur un site BD, il fut fort mal reçu par des internautes qui n’appréciaient pas son travail. Il décida d’arrêter sa publication et de rembourser ses abonnés, en attendant de trouver une solution plus viable.

Il ne faut pas oublier que ces prix incluent une TVA incluse de 19,6% au lieu de 5,5% sur le livre. LeKiosque.fr a offert le dernier Lanfeust en exclusivité, tandis que le dernier Épervier a eu les faveurs de Relay.com avec un affichage conséquent en guise de lancement.

Claudia Zimmer (Ave ! Comics) : "La qualité des écrans évolue de jour en jour"
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Des gros éditeurs, mais aussi des petits, comme Des Ronds dans l’O, proposent leurs catalogues sur ces supports. D’une manière ou d’une autre, tout le monde veut y être.

Le calcul de Aymeric Baugin, PDG de HDS Digital, la filiale de Lagardère qui gère Relay.com, est très simple : « Les 200.000 inscrits au service de téléchargement de magazines de Relay.com découvrent depuis le début de cette année notre offre pilote de téléchargement de Livres et de BD sur PC/Mac. Les premiers résultats nous encouragent à développer notre offre et à positionner durablement Relay.com comme Retailer de divers contenus numériques, dont la bande dessinée. En ce sens, le lancement de L’Épervier et l’arrivée du catalogue de Soleil sur notre plateforme marque l’accélération de notre développement  ». Rendez-vous dans quelques mois pour savoir si l’opération a marché.

Relay.com. Ils ont lancé L’Epervier en exclusivité.
Capture d’écran

Le téléphone aussi

Sur le téléphone aussi, l’offre se multiplie. Aquafadas développe des solutions de lecture déclinables aussi bien sur PC que sur Iphone et revendique « entre 5 et 10.000  » téléchargements du fameux dernier Lucky Luke sur son portail « Ave ! Comics ».

Au Salon du Livre, SFR proposait gratuitement sous forme de tests à la lecture des mangas francophones issus du catalogue Pika, sans même réfléchir au modèle économique, juste pour voir quelle attractivité pourrait avoir le produit.

Le téléphone semble avoir les faveurs de l’industrie de la BD en raison du fait que c’est pour le moment le seul support mobile qui permette une lecture en couleur en haute définition susceptible également d’offrir une rémunération simple et balisée sans risque de piratage. Les écrans tactiles, des moteurs de lecture adaptés, ont considérablement amélioré le confort de lecteur des bandes dessinées.

Mobilire propose déjà sur votre portable Léonard est un génie, licence Dargaud, Les Blondes ou Trolls de Troy, licences Soleil.

Mobilire développe aussi des solutions de lecture de BD sur portables
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Comme il l’indique dans son entretien à notre collaborateur Thierry Lemaire, Patrick Abry, le patron de Xiao Pan a choisi Choyooz, marque ombrelle de ExtraLive, une société qui a développé des solutions de jeux vidéo pour le téléphone mobile et qui propose depuis peu un portail « BD Manga Store ».

Alain Kahn, le patron de Pika, réfléchit également à ces développements. Le patron de cette filiale du groupe Hachette Livres (Lagardère Groupe) faisait observer qu’au Japon, le marché du manga sur le téléphone était quatre fois plus important que celui de son usage sur PC et constitue aujourd’hui 4% du « Manga Size Market »qui serait de 5 milliards de dollars…

Les enjeux techniques dépassent d’ailleurs le seul téléphone portable. Au Salon, un écran géant utilisant SFR BD Player permettait de feuilleter en haute définition une BD avec une facilité déconcertante. L’argument est souvent : « prendriez-vous votre ordinateur pour lire au lit ? » Le jour où les e-books prendront des couleurs (c’est techniquement déjà une réalité), le format et le poids d’un album, le tout connecté à une bibliothèque en ligne par le truchement d’un abonnement téléphonique, le futur lecteur de BD pourra très bien de se passer du papier !

Le Kiosque.fr. Chaque jour, la bédéthèque disponible s’agrandit.
Capture d’écran. DR.

Piratage

La faveur des éditeurs pour le réseau téléphonique est justifié par le piratage, au cœur de nos débats parlementaires en ce moment. La fondatrice d’Aquafadas, Claudia Zimmer, pointe les scores pharamineux de fréquentation comme Onemanga.com qui met à disposition des mangas piratés sur le Net pour zéro dollar et zéro cent. Cela se compte en centaines de millions de pages vues. Comme pour le disque, les acteurs de l’édition vont devoir jouer avec ces paramètres. Et on voit déjà les éditeurs japonais favoriser la diffusion –souvent illicite- de leurs mangas gratuitement en ligne pour mieux construire le buzz qui permettra d’asseoir commercialement la série.

Sur Onemanga.com, des milliers de pages sont téléchargées gratuitement
Capture d’écran. DR.

Le modèle payant mis en place par les éditeurs français est d’autant plus fragile que, pour ajouter à son supplice, un bon nombre de bandes dessinées sont disponibles déjà gratuitement sur le Net. Il y a les blogs BD d’amateurs, mais aussi des auteurs chevronnés comme récemment Pierre-Yves Gabrion qui s’est gardé les droits pour l’édition numérique.

Boulet ou Maliki ont leurs fans sur le Net et, sur ce point, ils ne doivent rien à leurs éditeurs, ce qui change fondamentalement leur relation par rapport à ceux-ci.

À cela s’ajoute une autre réalité : celle de pouvoir produire des bandes dessinées à la demande, sur le modèle de Lulu.com qui, s’il se développe peut également constituer une alternative crédible. La surproduction a encore de beaux jours devant elle !

Comme d’habitude, la révolution viendra d’un nouveau type de créateur : celui qui, faisant des œuvres spécifiques sur le Net et adaptées à ces nouveaux supports, sera capable de faire en sorte de réunir autour de lui une communauté de fans susceptible de pérenniser sa création.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
6 Messages :
  • >>>>Comme d’habitude, la révolution viendra d’un nouveau type de créateur : celui qui, faisant des œuvres spécifiques sur le Net et adaptées à ces nouveaux supports, sera capable de faire en sorte de réunir autour de lui une communauté de fans susceptible de pérenniser sa création.

    c’est exactement ça. On peut imaginer l’auteur qui aura son petit succès public grâce à quelques albums papiers d’éditeurs traditionnels, mais qui pourra parallèlement auto-éditer ses projets refusés puisqu’il a un public qui le suit...(on peut penser entre autres aux "amis" des réseaux sociaux !) pour rappel, des sites comme Lulu.com c’est zéro euro à avancer pour l’auteur, c’est l’acheteur de l’album qui paie la fabrication et les droits au créateur. Plus rien à voir avec l’auto-édition d’avant où il fallait mettre sur la table d’emblée 2000 euros. En plus c’est effectivement "à la demande", donc écologique.
    Après, ça pourra donner de très mauvais albums, vu que le filtre éditorial n’existera plus, mais personne n’est obligé d’acheter.
    Pour la BD numérique, c’est encore plus simple, puisque qu’il suffira de faire sa maquette (une BD c’est pas compliqué hein) et créer son pdf, et pourquoi pas créer un site perso commercial pour les vendre.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Fred Boot le 13 avril 2009 à  08:25 :

      Xavier je ne vous donne pas tord, l’investissement est moindre aujourd’hui en terme d’auto-édition... Mais en contre-partie, pas d’avance sur droit pour concrétiser des projets solides. Il faut une bonne santé pour allonger des dizaines de planches de qualité avec une chance minime de retomber sur ses pieds financièrement parlant. Tout cela demande beaucoup de temps : numérique ou pas une planche "honnêtement" aboutie demande entre 2 jours et 2 semaines de travail. Et lorsqu’on voit certains projets côté américain, la barre est vraiment haute (FreakAngels, The abominable Charles Christopher, BodyWorld, A.D. : New Orleans after the deluge, Moving Pictures…).

      De plus, le plafond des lecteurs francophones dans le domaine de l’auto-édition numérique est vite atteint et il n’y aura pas beaucoup de Boulet ni de Maliki : pour espérer connaître le seuil théorique des "1000 fans" prêts à payer pour une bd numérique et ses produits dérivés et permettre à l’auteur de vivre, il est nécessaire de toucher d’autres pays que les pays francophones.

      Répondre à ce message

  • Il y a un vrai enjeux concernant la mobilité mais qu’il faut relativiser pour plusieurs raisons :

    - On peut consulter directement des sites internet sur mobile et donc se passer de l’achat d’un fichier dans un format dédié. Le piratage n’est donc pas freiné puisqu’un simple scan jpg sur une page HTML peut-être dorénavant lu dans des conditions quasi-identiques.

    - Actuellement, la promotion d’albums déjà existants se fait sans bonus ni expérience ni valeur ajoutée (sauf si on considère le systême d’animation d’Aquafadas comme une ajout pertinent à une bd). Ce n’est pas attractif du tout. Une bd d’abord publiée en numérique a généralement des ajouts dans sa version papier, il n’y a aucune raison que le contraire n’existe pas.

    - Va-t-on réellement étendre le nombre de lecteurs de BD en France en publiant ce qui existe déjà ? Si on ajoute des tarifs pour l’instant élevés, je ne crois pas qu’un nouveau public né avec ces nouvelles technologies sera touché. A la rigueur, la diffusion et l’accès des titres partout et tout le temps devrait peut-être obliger les éditeurs francophone à proposer les albums en différentes langues et de tenter d’étendre le marché de la bd francophone.

    — -

    "La surproduction a encore de beaux jours devant elle !"
    Cette boutade de votre part (connaissant votre position il me semble que c’en est une) amène cependant un autre point plus général : l’importance aujourd’hui de guider les lecteurs face à des "catalogues", et non plus des "œuvres", qui prennent de fait le visage de bases de données. Le lecteur devient directeur de collection, comme le dit justement M. Gabrion, en amont... mais cela a des répercutions en aval : sans orientation éditoriale, les systemes de classement quantitatif sont extrêmement privilégiés dans le domaine numérique (le plus lu, le plus aimé, le plus mis à jour, etc). Il est nécessaire que les outils critiques fleurissent eux aussi sur le numérique de manière exponentielle pour contrebalancer ce systême d’audience et de classements.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 20 avril 2009 à  15:54 :

      Nous en avons déja parlé Fred mais même sur un bel iPhone ou sur un tout dernier Google Phone, la prise en main et la lecture réelle et prolongée d’une BD (trouvé sur le net) sur un simple navigateur mobile (via scan JPG) n’est pas satisfaisante, confortable et pratique. Je l’ai éprouvé et nos test lecteurs aussi... Il faut bien un lecteur dédié, tant que la taille écran est disons plus petite au 2/3 que la page originale. Le reste des commentaires me semble ô combien pertinent ! ;o)

      Matthieu chez Choyooz.

      Répondre à ce message

  • La questions des nouveaux supports est un enjeu crucial pour le secteur de la BD. Cependant lors de l’édition 2009 du Salon du livre, Claude de St Vincent nous expliqué aussi qu’en termes de créations nous nous dirigions vers un autre type d’objet, une création autre que de la bande dessinée.

    Il reste encore bon nombre de fétichistes du papier pour qui la lecture à l’écran n’est pas agréable, malgré les progrès technologiques, et dénature l’objet qu’est la bande dessinée. En effet, la lecture à l’écran (surtout sur les mobiles), ne permet pas une vue d’ensemble des planches et les lectures automatiques ne permettent pas d’apprécier toute la richesse d’une bd, premier médium multimédia avant l’heure. Est-ce que ce rapide développement n’est pas du à un effet de mode plus qu’une nouvelle pratique ? Même la technologie développée pour les E-Books, qui suscite aussi de nombreuses critiques, n’est pas encore prête pour accepter la couleur.

    Le numérique est un plus un enjeu de communication à mon sens, du moins pour le moment. Il permet aux maisons d’éditions de communiquer sur des nouvelles sorties ainsi leurs actualités.

    Dans le cadre de mes études en Médiation culturelle, j’ai rédiger plusieurs articles sur la BD au seins d’un projet global sur le Salon du livre. Je vous invites à y jeter un coup d’œil et à me donner votre avis !

    Voir en ligne : Jeunesse-BD & Manga

    Répondre à ce message

  • Le numerique va changer beaucoup de choses dans la bd. Comme il l a deja fait pour la musique. En bien et en mal. Il faudra trouver de nouvelles manieres pour en vivre. Je suis debutant et n en suis pas encore la. Alors je fais le pari d’encourager la diffusion non commerciale de mon oeuvre afin de me faire connaitre. Elle peut etre telechargee sur mon site - www.hardabud.com/alabordage - Le prix est libre. La plupart (tous ?) vont le prendre gratuitement. Mais au moins ils l’auront lu.

    D’ailleurs elle parle de la culture et du cyberespace. En particulier des droits d’auteurs

    Répondre à ce message