Chabouté : « Dans la vie comme dans mes livres, je n’ai pas toujours besoin de mots, l’image parle souvent d’elle-même. »

23 août 2010 0 commentaire
  • Souvent sélectionné, régulièrement primé, Chabouté nous livre des albums empreints de réflexion sur le quotidien, ainsi que sur la perception que nous avons des autres et du monde qui nous entoure. L’occasion de donner la parole à un auteur discret mais méritoire.

Chabouté : « Dans la vie comme dans mes livres, je n'ai pas toujours besoin de mots, l'image parle souvent d'elle-même. »Le dernier né de Chabouté s’intitule Fables amères, sous-titré De tout petits riens. Une fois de plus, l’auteur parvient à toucher le lecteur avec de petites choses, mais ô combien importantes quand on prend la peine de s’y arrêter.

La couverture résume à elle-seule tout le livre : une marelle pour évoquer la petite dizaine de récits, apparemment sans connexion si ce n’est l’évocation de notre quotidien. Sur une des cases, une bouteille brisée et abandonnée ne manquera de blesser l’enfant qui y posera le pied. Ainsi va la vie : chaque tournant peut nous apporter le bonheur, mais aussi parfois le mépris de l’autre, souvent sans qu’il y prenne garde.

C’est d’ailleurs toute la thématique de ces onze récits répartis en une centaine de pages. Dans un format de roman graphique qui convient particulièrement bien à Chabouté, il soigne sa mise en scène pour nous livrer, case après case, le tableau commun mais touchant d’une réalité qu’on voudrait parfois oublier : le racisme sous-jacent, la vieillesse accompagnée de la solitude, le manque de considération pour les petits métiers, l’expulsion des étrangers, mais surtout le manque d’attention aux personnes proches de soi.

Un cadrage réfléchi, le contraste du noir et blanc, la narration sans le besoin de phylactère : toute la force de Chabouté.

Pas de morale donnée, juste des petits bouts de vie, des moments où l’on se fait invisible pour observer une situation parfois connue, ou un instant fugace à se placer dans les pensées d’une personne qu’on aurait peut-être même pas regardée. Si tous ces courts récits ne sont pas du même niveau, le fait de les avoir regroupés permet de diffuser l’intérêt de l’un à l’autre, afin qu’ils finissent par nous toucher parfois bien après avoir fermé le livre. Une fois de plus, la gestion des scènes muettes rappelle le grand talent de Chabouté et permet de placer ces Fables amères parmi ses meilleurs albums.

Nous avions eu l’occasion de rencontrer précédemment l’auteur. C’était l’occasion de revenir sur Tout seul (sans doute son meilleur livre, pour lequel il avait sélectionné à Angoulême en 2009), mais aussi de brasser les thèmes qui le portent et de lui demander ce qu’il retire du retour public. Focus sur un auteur réservé, mais qui nous donne beaucoup à partager.

Malgré les thématiques diverses, on retrouve bien entendu un ton général dans votre travail. Comment décidez-vous d’aborder un angle de vue spécifique quand vous préparez un nouvel album ?

Lorsque je construis un nouveau récit, je ne me base jamais sur les précédents. Ou plutôt si ! J’en tiens compte en tentant d’aller dans une nouvelle direction, que je n’aurais pas encore explorée. Cela vient sans doute du fait que je travaille seul : j’essaye surtout de ne pas me répéter, de ne pas tourner en rond. Et ce piège est tentant car on se sent plus à l’aise dans un territoire déjà arpenté. J’essaye pourtant d’aller au-delà. Bien entendu, après la sortie d’un album, on entend divers échos qui vous pousseraient à réaliser une autre histoire du même topo en corrigeant le tir sur certains points, cette solution de facilité fausserait pourtant le message adressé au lecteur.

Vos récits évoquent des sentiments forts. Quel est le retour du public face à ces messages que vous lui adressez ?

Le type de réaction est assez vaste… Parfois, les gens ne disent rien, mais cela suffit, car leur sourire et leurs yeux brillants sont suffisamment éloquents. Alors, je pense que ces personnes ont vraiment apprécié le livre à la lecture, et pour moi, c’est la meilleure récompense. Comme dans mes livres, je n’ai pas besoin de mots, l’image parle d’elle-même.

Un chef d’oeuvre d’imagination et de narration. Une fois de plus, présenté par une couverture sombre, cet album rayonne pourtant d’espérance et de joie de vivre.

Que cela soit dans le format, le propos, le traitement ou la pagination, vos derniers albums partent vraiment dans des directions très différentes …

Un de mes buts est de surprendre le lecteur. Mais je désire aussi associer l’objet du livre à l’histoire que je raconte. Pour Tout seul, je voulais un petit format de roman graphique, pour qu’on puisse le lire au lit. Tandis que pour d’autres albums, je préfère profiter de grandes pages pour poser mon atmosphère. La couleur est également un outil que j’utilise si cela apporte un plus au récit, comme pour mettre le feu en valeur dans Construire un feu, ou dans Purgatoire. Mais si ce n’est pas obligatoire pour faire passer au mieux mon récit, je resterais dans le noir et blanc, c’est ce que je préfère. Si j’ai besoin de relief dans une future histoire, je me débrouillerais pour le créer, car je veux rester avant tout au service de la narration, en me donnant les moyens que cette transmission vers le lecteur fonctionne le mieux possible.

Dans Tout seul, certaines scènes sont presque animées devant nos yeux. Pour d’autres albums, en particulier dans les scènes muettes, on ressent l’importance de votre cadrage et du découpage pour ‘raconter’ au mieux l’histoire au lecteur.

La parution de cette intégrale en petit format permit à Chabouté de modifier son découpage. Survinrent alors Tout seul et Fables amères.

Bien sûr, le découpage est important, mais en réalité, je ne retranscris que le film qui défile dans ma tête. Pour Tout seul, j’ai profité d’une pagination libre : j’ai besoin de trente pages ? je les prends. Finalement, il m’en faut vingt de plus ? pas de souci ! J’essaye de ne pas trop me poser de questions pour rester concentré sur le message de la séquence. Si j’ai besoin de faire voler une mouette sur plusieurs pages afin de poser l’atmosphère, je le fais car cela sert le récit. Ce n’est pas du gâchis de papier, je ne me fous pas non plus du lecteur, mais la grosse pagination dont je rêvais depuis des années m’a permis avec Tout seul de distiller goute à goutte l’âme de mon histoire. Bien entendu, le fait que Vents d’Ouest aient également réalisé précédemment une intégrale de précédents albums m’a permis de profiter de cette même maquette pour concrétiser ce projet.

Dans la plupart de vos albums, vous placez donc une ambiance mais, en plus de la thématique traitée, on attend également votre conclusion, qui se révèle souvent surprenante comme dans Henri Désiré Landru

Maintenant que je pense avoir quelques lecteurs fidèles, je joue avec cette fin inattendue : les gens ont l’habitude que je les ‘flingue’ dans les dernières pages, et c’est grisant de pouvoir modifier un peu la donne. Ainsi, parfois j’apporte une note d’espoir, parfois je demeure dans un registre plus sombre.

Cette ambiance de polar vous convient-elle personnellement, ou s’associe-t-elle particulièrement à votre dessin ?

Un angle de vue surprenant sur une histoire qu’on croyait connaître. L’album reçut un excellent accueil critique et public.

Je l’ignore, c’est juste mon truc, sans être un garçon malsain : mon quotidien au fantastique, mon fantastique au quotidien. Je peux parfois un peu en sortir, comme avec Tout seul dans lequel j’ai voulu raconter ce que pouvait être le bonheur. Mais ce n’est pas un livre que je pourrais réaliser chaque année, car je veux explorer différents horizons. C’était la même réflexion pour Construire un feu : je pensais que c’était un album casse-gueule, car il ne s’y passait ‘rien’, mais je désirais tout de même le réaliser. Heureusement, les lecteurs l’ont beaucoup apprécié.

Le doute fait donc partie intégrante de votre démarche ?

Bien sûr, je doute toutes les trente secondes ! Sur mes livres, sur mon travail, sur mes histoires, sur mon dessin… Heureusement que je doute, sinon je n’avancerais pas de la même manière. Si on ne doute plus, si on ne remet plus son travail en question, on attrape la grosse tête et il faut changer de métier. Pourtant, ce n’est pas le doute lui-même qui est important, c’est apprendre à gérer le doute et avancer malgré lui. Et la réelle question n’est pas de savoir si mon livre va être bien, ou si l’histoire conviendra au lecteur, la question fondamentale est d’être sincère dans ce que je fais ! Il faut éviter l’esbroufe, comme Jack London dans l’écriture de Construire un feu, il faut suivre l’âme du récit ; puis ça passe ou ça casse.

L’adaptation réussie d’une nouvelle de Jack London.

Si certains de vos personnages sont moteurs, d’autres sont parfois plus simples d’esprit, comme dans Zoé ou pour Tout seul. Qu’est-ce qui vous attire chez eux ?

J’en reviens à la sincérité. Chez ces personnages, il n’y a pas d’artifice ou de faux-semblants. C’est comme les enfants, dans Quelques jours d’été : ils ne vous mentent pas. Je n’aime pas vraiment les aspects trop intellectuels, cela casse le feeling et l’instinct.

Le grand défi de vos récits est de pouvoir faire passer un certain état d’esprit au lecteur. Comment réalisez-vous cette transmission par l’image et le papier ?

Par exemple, tous les moments de bonheur de Tout seul sont juste des mèches que j’allume, puis le lecteur en fait ce qu’il veut. Le but est bien entendu de faire passer des émotions à la lecture, alors que personnellement, je les ai ressenties longtemps à l’avance, lorsque j’ai eu l’idée, ou au mieux quand j’ai réalisé le story-board. Puis, le fait de le dessiner permet de prendre du recul sur cette idée, de la retourner et de la soupeser pour vérifier si elle s’intègre au mieux dans le récit. Il faut tout de même essayer de la retranscrire le plus fidèlement, sans trop d’effets mais avec instinct, pour garder cette fraîcheur de la sincérité. Ce qui m’est souvent plus difficile, c’est qu’une fois le livre terminé, ces émotions vous reviennent en plein visage lorsqu’il faut défendre le livre pour la promotion ! J’ai beaucoup de mal à paraphraser ce que j’ai raconté, ou analyser ce que j’ai ‘dit’ car je ne veux pas bousiller cette fraîcheur et cet instinct. Je ne désire pas intellectualiser l’émotion en faisant le travail une seconde fois. J’emploie des personnages simples, humains et quotidiens pour que le lecteur puisse facilement s’identifier. Et ça m’emmerde de devoir expliquer ce que j’ai mis dans mes livres.

C’est pour cela également que vous ne parlez jamais de vos projets à venir ?

Seconde intégrale en petit format, reprenant les premiers récits de Chabouté.

Tout-à-fait. Si je dévoilais mes futures histoires, j’aurais de nouveau l’impression d’avoir fait la moitié du boulot, mais surtout d’avoir lâché une partie de l’énergie dont j’ai besoin pour mener le projet à terme. Et je ne veux pas revenir chez moi vidé, sans pouvoir me remettre à travailler. Il faut donc que je me canalise sur ce que je fais. J’ai ce droit en tant qu’auteur de garder mon bébé pour moi, et de le lâcher lorsqu’il est totalement prêt à prendre la route vers le lecteur.

Vous êtes habitué aux sélections dans les festivals, en particulier à Angoulême, mais cela ne semble pas non plus vous mettre à l’aise ?

J’ai eu la chance de recevoir un Alph-Art au début de ma carrière et que le prix RTL vienne récompenser Henri Désiré Landru. C’est bien entendu toujours un honneur de recevoir un prix, mais je ne veux pas mettre la pression en ce sens : que je sois primé ou pas, cela ne va pas changer ma manière de travailler. La seule chose qui me fait un peu paniquer, c’est de monter sur scène pour m’exprimer sans paraître trop idiot. Je bafouille alors un truc, puis j’essaye de partir en courant.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire les premières planches de :
- Fables amères
- Terre-Neuvas
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- Construire un feu
- L’intégrale de Quelques jours d’été et d’Un îlot de bonheur
- Henri Désiré Landru

Chabouté sur ActuaBD, c’est aussi :
- Terre-Neuvas
- Tout seul, sélectionné au FIBD d’Angoulême 2009.
- Henri Désiré Landru, pour lequel il reçut le Grand Prix RTL 2006 et figurant parmi les quinze albums de l’ACBD en 2006.
- Construire un feu, sélectionné au FIBD d’Angoulême 2008.
- Purgatoire
- L’intégrale de Quelques jours d’été et d’Un îlot de bonheur. Pour ce dernier titre, Chabouté reçut en 2003 une mention spéciale du Prix Goscinny. Quelques jours d’été, son premier album lui permis d’obtenir l’Alph-Art coup de coeur au FIBD d’Angoulême 1999.

Les illustrations sont © Chabouté/Vents d’Ouest.

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