Chantal De Spiegeleer : "Ma priorité va à Blake et Mortimer"

13 février 2009 4 commentaires
  • Au début des années 1990, {{Chantal De Spiegeleer}} avait publié la série {Madila} aux éditions du Lombard. Quatre albums dans un style graphique très stylisé, proche de la Ligne Claire. Son éditeur a publié fin 2008 une intégrale regroupant cinq titres (les quatre premiers plus un inédit).

Le parcours de Chantal De Spiegeleer est indissociable de celui de son compagnon René Sterne. Elle assurait la mise en couleur de sa série Adler. Suite à son décès, elle a mis sa prochaine série, Éclipse, entre parenthèses et termine La Malédiction des trente deniers, le prochain album de Blake et Mortimer que René Sterne avait entamé. Rencontre.


Votre série Madila s’est clôturée au milieu des années 1990. Une intégrale vient de paraître aux éditions du Lombard. Comment est né ce projet de publication ?

Yves Sente, directeur éditorial de la maison d’édition, n’envisageait pas la publication des deux intégrales d’Adler de mon compagnon René Sterne sans être accompagnée par celle de Madila. Il considérait que notre œuvre faisait un tout. J’étais très étonné par son raisonnement. René et moi-même nous nous consultions beaucoup, mais nous gardions une grande part d’indépendance l’un par rapport à l’autre.

Chantal De Spiegeleer : "Ma priorité va à Blake et Mortimer"
L’intégrale "Madila".
(c) Chantal De Spiegeleer

Les histoires de Madila sont intimistes et sophistiquées. À l’époque, vous deviez être en marge du catalogue du Lombard.

Mais je le suis toujours ! Les histoires de René étaient plus classiques, plus axées vers l’aventure. Madila met en scène le monde artificiel de la mode et du cinéma. J’adorais le dessiner, même si je n’aimerais pas le côtoyer ! Ces univers sont des façades, et j’aimais gratter pour voir ce qui se cachait derrières elles. Cette thématique m’est venue naturellement, spontanément. Au départ, Madila était destiné à n’être qu’un one shot. J’avais eu l’idée de développer une histoire autour de l’actrice Louise Brooks. Son rapport avec Hollywood était particulièrement intéressant. À la fin des années 1930, cette actrice avait pris ses distances avec le milieu du cinéma, ce qui était très rare à l’époque. Cette femme m’inspirait. Après avoir terminé le premier album, le Lombard m’a proposé d’en réaliser une série. Je trouvais amusant de raconter des destins différents dans un lieu qui influence les personnages…

Cette ville au bord de mer existe-t-elle ?

Non. Elle est le fruit de mon imaginaire. Je ne sais pas où elle se trouve, si ce n’est qu’elle est située au bord de la mer.

Dans Madila, vous accordiez beaucoup d’importance aux textes narratifs. Pourquoi ?

Ce procédé me semblait être un moyen pour mieux mettre en avant les sentiments des personnages. Dans mon esprit, le texte et le dessin sont très liés. Il y a un véritable échange entre ces deux supports.

Votre graphisme est proche de la Ligne claire. Essayez-vous d’arriver à un dessin le plus stylisé possible ?

Je travaille au feeling, d’une manière naturelle. J’ai toujours dessiné avec un trait continu. Je serais incapable d’avoir un style plus fouillé, à la Rosinski par exemple. Un auteur doit suivre son instinct, et dessiner selon son ressenti. C’est le meilleur moyen d’être certain de bien communiquer avec le lecteur.

Quelles sont vos influences graphiques ?

Les arts primitifs me touchent le plus, et pas seulement les arts africains. Les arts primitifs symbolisent le début de l’art. On peut y voir tous ce que les peuples ont en commun. On retrouve par exemple des similitudes entre les arts primitifs océaniques et africains. Au fil des siècles, suite à la civilisation, les différences deviennent de plus en plus marquées.

L’intégrale de Madila comporte une aventure inédite. Votre graphisme y est plus anguleux et vous semblez aller plus à l’essentiel.

Je me suis lâchée dans le dernier album de Madila. Je maîtrisais cet univers. J’ai sans doute abordé cette histoire d’une manière plus détendue. J’essaie d’incorporer de la vie dans mon dessin. Le graphisme doit correspondre au sujet.

Extrait de l’intégrale "Madila".
(c) Chantal De Spiegeleer

Après Madila, vous vous êtes éloignée de la bande dessinée avant de créer un nouveau projet, Eclipse, avec le plasticien Juan d’Oultremont… Qu’avez-vous fait entre temps ?

J’ai appris à travailler sur Macintosh, et j’ai commencé à développer un jeu audiovisuel sur la mode. J’aimerais le terminer dès que j’aurai clôturé le Blake et Mortimer et avancé sur Éclipse. La BD n’est pas pour moi une fin en soi ! Ce que l’on a à dire prime sur le support.

Est-ce vous qui avez poussé René Sterne à devenir auteur de BD ?

Il a toujours eu envie de dessiner. René est venu à la bande dessinée suite à un pari avec François Schuiten et Claude Renard. Un soir, René leur a dit que la bande dessinée n’était pas un métier difficile. François et Claude ont été estomaqués ! Ils l’ont mis au défi : s’il réalisait huit planches d’une histoire courte dans un délai limité, ils s’arrangeraient pour les faire publier dans un journal. René a relevé le défi. Il ne s’est pas arrêté après les huit premières planches. Il a continué son histoire jusqu’à la fin de l’album. Adler était né !

Vous finissez actuellement le premier tome de La Malédiction des trente deniers, le Blake & Mortimer qu’il dessinait sur un scénario de Jean Van Hamme.

Oui. René avait terminé vingt-neuf planches. Il m’en reste vingt-cinq à réaliser. Je travaille sur l’ensemble, et serais incapable de vous dire où j’en suis. Je planche actuellement sur les planches crayonnées. René avait fait des roughs et le découpage de l’ensemble de l’album, parfois de manière assez sommaire.

Pourquoi vous êtes vous lancée dans un tel défi. S’immiscer dans le style de Jacobs, le créateur de la série, est une démarche complexe. Et je ne parle même pas de l’aspect émotionnel, puisque René, votre compagnon, est décédé.

Cette aventure correspondait au tempérament de René. Je n’aurais jamais imaginé dessiner ces personnages. Après son décès, un de ses amis, le consul de France de Tanger, m’a téléphoné et m’a demandé pourquoi je ne terminerais pas cet album. J’ai trouvé cela étrange. J’en ai parlé avec Yves Sente qui trouvait cette idée naturelle. Moi, je n’y songeais même pas ! J’en ai parlé à différentes personnes. Mon frère, architecte, m’a proposé de m’aider. J’ai réalisé un test afin de démontrer mes capacités. Les éditeurs de Blake & Mortimer ont été convaincus. Je n’ai pas voulu réaliser le deuxième album du diptyque, tellement cette aventure est techniquement et émotionnellement éprouvante. Travailler en ligne claire est, je pense, ce qu’il y a de plus difficile en dessin. Cocteau disait : « Dans un dessin, une ligne est en danger de mort dans tout son parcours ». Dans ce type de reprise, l’auteur doit entrer dans un univers, se faire violence pour apprivoiser un style qui n’est pas le sien. C’est contraignant. Heureusement, Jean Van Hamme a construit un scénario très précis et très efficace. Il reste ouvert à la discussion, même si je respecte autant que possible son scénario.

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Juan d’Oultremont ?

Juan est un homme polyvalent. Il est plasticien et écrit des romans, des livres illustrés. Nous étions tous les deux étudiants à l’école d’art de Saint-Luc à Bruxelles. Il était dans la section peinture, et moi dans celle dédiée à la bande dessinée. Nous étions les seuls de nos classes à sortir de nos sections pour aller voir les travaux des autres. Nous refusions d’être cloisonnés, comme les autres étudiants, et de ne pas être curieux quant aux autres genres : la peinture, la BD, la publicité, etc. Juan est un homme très ouvert et ne se prend pas très au sérieux, contrairement à d’autres. Il est plasticien et cela ne l’empêche pas de faire l’amuseur public dans des émissions radio ou télévisées. Nous avions, depuis nos études, envie de travailler ensemble. Lorsque j’ai été vivre dans les Grenadines avec René Sterne, il m’a proposé de publier un livre de correspondance, à l’instar – toutes proportions gardées - de Picasso et Apollinaire. Il me faxait ses textes et moi je lui faxais mes dessins. On l’a logiquement appelé : « Fax to Fax ». Ce livre avait été publié par Jean-Marie Descheid.

Extrait de l’intégrale "Madila".
(c) Chantal De Spiegeleer

Nous avions déjà parlé d’Eclipse en 2004. Nous n’allons pas revenir sur ce sujet. Où en êtes-vous dans la réalisation de cet album ?

J’ai terminé l’encrage du premier titre et j’ai déjà réalisé toutes les esquisses du deuxième. Je m’apprêtais à travailler sur les planches proprement dites lorsque René est décédé. Pour l’instant ma priorité va vers Blake & Mortimer.

(par Nicolas Anspach)

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- Une interview de René Sterne : « Je fais de la BD, nom de Dieu ! » (mai 2004)

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Photographie (c) Nicolas Anspach

 
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4 Messages :
  • Je ne sais pas de quand date l’interview, mais si elle dit qu’il lui reste 25 planches à terminer, on est pas prêts de voir cet album en 2009 comme le disait Dargaud !

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    • Répondu par Jerome le 16 février 2009 à  22:23 :

      On vit vraiment dans un monde incroyable où des lecteurs comptent les pages réalisées par des auteurs. Vous n’avez jamais connu le silence de Rimbaud ? De Duchamp ? Le temps nécessaire à la réalisation des choses ?

      Il y a trente ans, personne n’aurait réagi de cette façon. Le monde était meilleur sans la course à la rentabilité. Et sans ce devoir impérieux de rendre des comptes à un lectorat, quel qu’il fût.

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      • Répondu par fra le 7 décembre 2009 à  07:21 :

        Oui, il y’a vraiment en ce monde des gens d’une impolitesse infinie (voir plus haut).

        Nous sommes en 2009, l’album est sorti, et c’est une réussite, teinté d’une histoire dramatique à mi-parcours.

        Merci, Chantal, d’avoir poursuivi cet incoyable projet.
        La césure est bien visible en vos deux styles, mais voir des planches de Madila m’a aidé à comprendre comment votre écriture s’était glissée dans celle de René Sterne.

        Bravo, merci, et bravo.

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        • Répondu par bilmans joële le 31 juillet 2016 à  03:29 :

          j’ai les 4 albums, le cinquième existe-t-il ? J’adore son graphisme et le scénario, je pensais "qu’elle avait disparu" = changement de vie ??? Avez-vous lu, vu son dernier album de 2009 ?

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