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Décès d’Henri Vernes, le créateur de Bob Morane

  • Henri Vernes est décédé ce dimanche 25 juillet 2021, il allait avoir 103 ans. Ce spadassin des lettres avait été journaliste, reporter, romancier et scénariste de BD, aussi culte que son personnage créé en 1953, devenu, depuis la chanson d’Indochine (« Bob Morane - Contre tout chacal, l'aventurier contre tout guerrier…»), la quintessence de l’aventurier baroudeur.

« Bob Morane, ce pourrait être un Zorro mais sans masque…, répondait Henri Vernes à un journaliste en 1964, parce qu’il est un peu pantouflard, il aime son appartement du quai Voltaire, il aime bien ses antiquités, il aime bien ses vieux livres, son vieux peignoir […] Il est un peu bourgeois. »

Cette description de Bob Morane par l’écrivain tient un peu de l’autoportrait, car Vernes a habité Paris un moment dans l’immédiat après-guerre et il était jusqu’à l’heure de sa mort entouré d’antiquités et de livres. L’écrivain facétieux voyait aussi son héros comme l’instar du héros de Cervantès : « Il se lance comme Don Quichotte dans des aventures insolubles, sans issue, mais seulement lui, il réussit à vaincre les moulins à vent. » [1]

Décès d'Henri Vernes, le créateur de Bob Morane
Henri Vernes chez lui en 2014
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

En disciple de Jean Ray, qui avait fait de sa vie un roman, Henri Vernes savait faire autant son storytelling que celui de son héros. Bob Morane est un journaliste un peu casse-cou qui écrit sporadiquement pour un quotidien nommé Reflets. Il est souvent accompagné par un géant écossais, Bill Ballantine, roux comme un Écossais peut l’être, amateur de whisky Zat 77 [2] Il est opposé à un savant asiatique, M. Ming, alias l’Ombre jaune, une sorte de Mister No mongol, qui tente d’user de sa science -qui l’a rendu immortel- et de son argent pour dominer le monde.

Le premier roman de Bob Morane chez Marabout. Couverture de Pierre Joubert.

Ses aventures avaient été publiées à partir de décembre 1953 tous les quinze jours en romans par Marabout, l’un des plus puissants acteurs du livre de poche à l’époque, puis en bande dessinée dans le féminin Femmes d’Aujourd’hui avant de passer dans le Journal de Tintin. Ses aventures sont consignées dans quelque 200 romans et près de 80 albums de bande dessinée illustrés par quelques-uns des plus grands noms de la BD parmi lesquels Dino Attanasio, Gérald Forton, William Vance (son préféré) et Coria, successivement chez Marabout, Dargaud, Lombard. Avant de connaître dans quelques semaines une nouvelle version réalisée par Christophe Bec, Eric Corbeyran & Paolo Grella chez Soleil.

Le héros avait fait l’objet d’un feuilleton TV de 26 épisodes en noir et blanc en 1965 et d’une saison de dessins animés en 1998. Les romans sont aujourd’hui publiés par les éditions Anankê et de nouvelles aventures en BD de Bob Morane, inédites, sortiront donc à la rentrée chez Soleil, nous ne manquerons pas de vous en parler.

La biographie de Charles Dewismes -dont le pseudonyme est Henri Vernès mais que tout le monde préfère prononcer Vernes par homonymie avec l’auteur de 20 000 Lieues sous les mers- est aussi fantasque que ses romans, car cet auteur est un narrateur-né. Il raconte volontiers qu’il avait quitté son cercle familial à l’âge de 16 ans pour accompagner un copain de classe juif turc qui revenait en vacances chez lui à Istanbul. Là, raconte-t-il encore, le futur écrivain rencontre une femme qui l’emmène à Hong Kong... Il raconte aussitôt son périple en Colombie, même s’il se passe dans les années 1950. Dans d’autres versions, c’est en 1938, qu’il est - « quelques mois seulement »- à Canton et Shanghai, « à la suite d’une bagarre avec ma mère ». Faites le compte, né en 1918, il a entre 18 et 20 ans.

Les premières BD de Bob Morane étaient publiés chez Marabout.
Capture d’écran Catawiki

Sa vie est donc déjà un roman. Il passe une partie de la guerre, dit-on, dans la résistance : « On a dit que j’avais fait de la résistance ; on a ensuite dit que j’étais un grand résistant, puis que j’étais un héros de la Résistance. On n’a pas dit que j’avais été fusillé par les Allemands, mais presque. Ça leur fait tellement plaisir ! » dit-il en souriant, accréditant que les différentes versions de sa biographie sont quelquefois, disons, évanescentes... [3]

Il aurait été tour à tour, espion, boxeur, diamantaire, de son aveu pas très longtemps, et raconte avec délectation sa rencontre avec Jean Ray, le maître flamand de la littérature fantastique, auteur d’Harry Dickson. Il fait sa connaissance à l’occasion d’une réception donnée pour la parution en 1943 de son roman Malpertuis. Sympathisant avec le jeune homme, l’écrivain lui dit : « - On s’emmerde ici » et la conversation se termine en tête à tête dans un bistrot « en buvant des bières ersatz. » Vernes sera à la fois un ami proche et l’un des meilleurs ambassadeurs de l’écrivain-mystificateur gantois. [4]

William Vance était le dessinateur préféré d’Henri vernes

Il écrit son premier Bob Morane à l’âge de 35 ans seulement. Son premier titre, La Vallée infernale, est un succès. L’éditeur Jean-Jacques Schellens en redemande. S’ensuivent plus de 200 volumes de 140 pages écrits au fil de la plume dans une écriture classique et joliment tournée, dans tous les registres de l’aventure : espionnage, exploration, thriller, fantastique, science-fiction…

Un magnifique dessin de Sanahujas où Henri Vernes rencontre son quasi homonyme, Jules Verne.
Capture d’écran Catawiki

Depuis ces dernières années, Bob Morane est revenu sur le devant de la scène sous d’autres plumes et devrait même occuper l’actualité à la rentrée grâce à Christophe Bec.

Henri Vernes, lui, regardait tout cela d’un œil oblique et, de son propre aveu, avouait qu’il n’en avait « rien à foutre ». J’avais eu l’occasion de lui parler il y a quelques jours. Il était devenu aveugle et vivait entouré d’auxiliaires de vie. « Je m’ennuie », disait-il. Il écoutait la radio et les nouvelles qu’elle renvoyait dans le contexte de la pandémie ne lui redonnaient pas le moral. Quand on lui demandait comment il allait, il répondait : « - Comme un mec de 102 ans, c’est pas drôle. » Et quand on lui faisait remarquer qu’il avait quand même battu le Duc d’Édimbourg en terme d’âge, il disait, avec sa franchise habituelle : « - Je ne vais pas pour autant marier la Reine d’Angleterre, elle est moche ! »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

[2« Zat » signifie « bourré » en flamand. Un héros poivrot et fumeur, c’était possible à l’époque.

[4Voir la vidéo sur YouTube Henri Vernes parle de Jean Ray.

 
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