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Christophe Bec (Bob Morane) : « Toute reprise est une trahison. Cependant, il y a des trahisons qui restent honorables, d’autres non. »

  • Après Tarzan et avant Bruce J. Hawker ainsi que Conan, Christophe Bec concrétise une reprise qui lui tenait à cœur depuis plus de dix ans, celle de Bob Morane. C'est maintenant chose faite, avec Éric Corbeyran et Paolo Grella chez Soleil. Il nous parle de ce premier album et nous livre quelques secrets de fabrication...

Vous êtes un grand fan de Bob Morane, autant en bande dessinée qu’en roman ?

Moins grand fan sans doute que beaucoup de lecteurs. Disons que j’ai une tendresse toute particulière pour le personnage, car la première BD achetée avec mon propre argent de poche à l’âge de 9-10 ans était un Bob Morane. Et sans doute le plus beau dessiné par William Vance : L’Empreinte du crapaud. Il y a une atmosphère incroyable dans cet album, avec ses marais, ses arbres nus, son village isolé pris dans les brumes... Cela m’a beaucoup influencé ! J’aime dessiner ou écrire des histoires avec des ambiances très marquées, comme par exemple pour Les Tourbières noires, qui est une sorte d’hommage à cet album.

Vance reste une figure centrale à vos yeux…

En effet, car après L’Empreinte du crapaud, il se trouve que j’ai eu plusieurs chocs graphiques avec des albums de William Vance, souvent par hasard : Bruno Brazil, Ramiro, Bruce J. Hawker, XIII... Je peux clairement dire que c’est l’auteur qui m’a principalement donné envie de faire ce métier. Et donc par la même occasion, Bob Morane est un des héros de mon enfance.

Christophe Bec (Bob Morane) : « Toute reprise est une trahison. Cependant, il y a des trahisons qui restent honorables, d'autres non. »

Vous êtes professionnel depuis plus de trente ans, avez-vous expliqué à Vance l’influence qu’il a représentée pour vous ?

Non, je ne l’ai jamais rencontré. En revanche, je suis en contact proche avec son fils, et je vais prochainement écrire une nouvelle aventure de Bruce J. Hawker dessinée par Carlos Puerta.

Comme vous êtes un fin connaisseur de Bob Morane, pourquoi avoir été rechercher un co-scénariste pour cette reprise ?

C’est une très longue histoire, contée dans un précédent article d’ActuaBD, les curieux pourront s’y reporter. Mon projet pour Bob Morane ne date pas d’hier mais d’une dizaine d’années. Beaucoup de bêtises ont circulé et circulent encore à ce sujet, comme par exemple le fait que Le Lombard aurait toujours refusé mes projets. C’est faux, ils les ont tous acceptés dans un premier temps, puis ce sont des circonstances malheureuses qui ont provoqué un retournement de situation. J’ai alors envisagé de le scénariser seul, puis de le dessiner… Et enfin pour l’album qui nous préoccupe, j’ai senti très tôt que j’aurais besoin d’une collaboration dans l’écriture.

Première tentative pour Bob Morane ; Christophe Bec au scénario, et Bernard Khattou au dessin.
Ici, la page d’essai retenue à l’époque par l’éditeur.
© Khattou, Christophe Bec.
Philippe Tome, fin 2014.
Photo : Charles-Louis Detournay.

Vous avez notamment collaboré avec Philippe Tome sur une mouture précédente. Vous le remerciez d’ailleurs en préface de cet album…

Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler le deuxième projet, venu quelques années après l’échec de la première tentative, mais cette fois-ci, je voulais dessiner un Bob Morane et j’ai vite fait appel à Philippe Tome pour l’écrire. Il avait accepté au départ avec enthousiasme, c’est lui qui avait eu l’idée de situer l’action en Indochine, les contrats étaient prêts au Lombard, puis pour des raisons qui lui sont propres il s’est soudainement rétracté. Finalement, j’ai dessiné un projet perso, Les Tourbières noires, mais qui quelque part rejoint Bob Morane puisque j’ai déjà évoqué le fait qu’il s’agit d’une forme d’hommage à L’Empreinte du Crapaud.

Estimez-vous que ces dix ans que vous avez consacrés à Bob Morane, avec différents concrétisations comme Lancaster, vous ont permis de finalement réaliser une meilleure reprise que vous ne l’auriez réalisée initialement ?

Difficile à affirmer. Je crois que la première histoire était une bonne histoire pour un Bob Morane, elle avait moins de sens hors de son contexte. J’aurais dû faire une adaptation du projet avorté sous la forme Lancaster avec plus de second degré, dans une veine parodique…

Outre une complicité de longue date, qu’est-ce qui vous a poussé à choisir Éric Corbeyran cette fois-ci ? Ses qualités de feuilletoniste s’approchent-elles du style d’Henri Vernes ?

Corbeyran s’est vite imposé, en effet pour ses qualités de feuilletoniste, mais aussi parce que nous nous connaissons depuis longtemps. Mon premier album édité, intitulé Dragan, certes pas resté dans les annales, était sur un de ses scénarios. Je sais qu’il m’en a un peu voulu à l’époque car je n’ai pas dessiné le tome 2, mais les ventes n’étaient vraiment pas bonnes, et j’étais payé une misère, moins de 100€ la page. Mourad Boudjellal, notre éditeur, m’avait proposé le triple pour travailler avec Ramaïoli, ce qui s’est finalement révélé avec le recul, la pire collaboration de ma carrière. Oui, mes débuts dans la BD n’ont pas été évidents…

Paollo Grella, le dessinateur du nouveau Bob Morane
Photo : Charles-Louis Detournay.

Connaissant donc Éric de longue date et nous étant depuis lors revus et expliqués, ayant aussi fait quelques succès chacun de notre côté. Sachant son amour pour la culture populaire (la culture pop), un jour j’ai tilté, je l’ai aussitôt appelé, et il a grandement hésité : un dixième de seconde ! Lui ne connaissait Bob Morane qu’au travers des BD, mais il les connaissait très bien. Et il avait aussi son album fétiche qui l’avait profondément marqué : on partageait donc ce même amour pour Bob Morane.

On retrouve pas mal d’inspirations ou d’hommages au travail de Vance dans ce premier tome : les pages de garde, le 4e de couverture, mais également la coupe de cheveu de votre héros (il les a en brosse ou coupés plus courts chez Attanasio et Forton). Avez-vous écrit ou influencé la réalisation de ce premier tome en pensant au travail de Vance sur cette série ?

Non, nous n’avons pas repris spécifiquement des éléments des albums de Vance, sinon effectivement la coupe de cheveux "vancienne" pour Bob. En revanche, le dessinateur Paolo Grella, avait au départ réalisé des pages dans son style personnel, qui évoquaient plus un dessin à la Joe Kubert et les BD pulp des années 1950, tout le monde trouvait ça plutôt chouette. Puis, notre éditeur Guy Delcourt a tiré la sonnette d’alarme, en nous disant que là, on faisait un truc de fan, mais que sur le plan commercial on allait droit dans le mur. Il a demandé à Paolo d’orienter plus son dessin vers celui de Vance, qui est celui qui a le plus marqué les lecteurs. Il est parvenu avec tout son talent a un parfait compromis.

Première version de Bob Morane, vue par Paolo Grella

Revenons à votre scénario avec Corbeyran : impossible de cacher que vous êtes revenus aux sources, tant temporelles que thématiques : les cités perdues, l’exotisme, les conflits armés, les extra-terrestres et l’Ombre Jaune...

Oui, nous voulions un vrai Bob Morane. Ça a toujours été ma ligne de conduite dans tous les projets de reprise, et la raison pour laquelle j’avais refusé de dessiner le reboot contemporain. L’idée ici est de reprendre les grandes thématiques et les principaux personnages, sans les dénaturer, au contraire. Essayer d’extraire la quintessence, quitte à faire quelques entorses à toute la mythologie des nombreux romans. Nous avons voulu situer l’histoire dans un contexte historique plus marqué, la Guerre d’Indochine donc, contrée idéale pour les cités interdites, et également amener des influences plus contemporaines, surtout pour la partie SF, avec des évocations d’Alien de Scott et Giger par exemple, ou David Cronenberg.

Les citées perdues font partie intégrante de l’univers de Bob Morane

Vous resituer les personnages pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas suffisamment.

Oui, le fait que Bob Morane était par exemple pilote de chasse durant la Seconde Guerre mondiale est sans doute un élément assez peu connu. Tout comme pour L’Ombre Jaune, nous sommes donc revenus aux sources. Je sais que les fans étaient souvent déçus de la façon dont Ming était dessiné dans les BD. J’ai donc fourni à Paolo la description originale telle que l’avait écrite Henri Vernes. Il s’est basé là-dessus, et je n’ai aucun mal à affirmer qu’il a dessiné l’Ombre Jaune la plus convaincante.

Sur le plan scénaristique, nous n’avons pas respecté exactement l’œuvre originale, nous avons traité Bob Morane comme un personnage emblématique, nous n’avons pas suivi toute la chronologie des faits car cela nous laissait plus de liberté. Nous ne sommes pas là pour faire la suite des aventures, nous faisons une nouvelle proposition qui n’est pas un reboot, mais dont le but est de respecter l’esprit, en prenant une marge de liberté. Toute adaptation, toute reprise, est une trahison, cependant, il y a des trahisons qui restent honorables, d’autres non.

L’Ombre Jaune, alias M Ming
© Éditions Soleil, 2021 —Corbeyran, Bec, Grella

Vous avez tout de même joué avec les références de l’univers, comme en imaginant une origine au manque d’intelligence d’Hunk, Honk et Hink ?

On ne voulait pas tomber dans l’ornière d’un récit uniquement pour les fans et rempli de clins d’œil. Mais on ne se l’est pas interdit non plus, si c’était justifié dans le scénario. Et je dois avouer qu’on s’est bien amusés avec les triplés, surtout que ça brouillait les pistes avec les guerrières clonées. Dans le même registre, le tome 2 verra l’arrivée de Sophia Paramount, et là aussi nous nous sommes pas mal amusés dans sa relation avec Bob Morane.

Vous ne faites pas intervenir le fameux Professeur Clairembard, compagnon de longue date de Bob Morane, pour lui préférer un nouveau venu ?

Nous voulions disposer d’un vrai spécialiste en son domaine. Et comme je l’expliquais, nous avions besoin d’une certaine liberté dans notre récit, nous ne voulions pas forcément nous coltiner tout le passif des personnages.

Avant son décès, Henri Vernes vous a fait le plaisir de vous signer une préface : était-ce critique pour vous d’être adoubés par le maître en personne, même s’il n’était plus détenteur des droits sur ses personnages ?

Henri Vernes m’avait adoubé très tôt, même si c’est un bien grand mot car j’ai été en contact avec lui par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, et ce dernier a d’ailleurs joué un grand rôle dans la réalisation du projet. Nous nous étions parlés par téléphone, je lui avais envoyé certains de mes albums, et il m’avait demandé d’écrire une lettre d’intention. Je crois qu’il avait apprécié mon approche, et je lui avais témoigné mon respect et mon admiration. S’il avait déclaré se foutre de l’avenir de Bob Morane, son secrétaire m’a confirmé que c’était surtout une posture liée à certains événements en rapport avec les droits du personnage. Je pense qu’il a toujours gardé une tendresse pour son personnage, même si c’était peut-être une relation amour/haine.

Eric Corbeyran
© JB Nadeau 2014

Vous êtes partis sur des tomes de 54 planches auto conclusifs pour ne pas faire patienter les lecteurs ? Avec la fin du tome 1, on sent que le second tome à paraître début 2022 va tout de même prendre la droite ligne de celui-ci, non ?

Non, le tome 2 sera très différent : nous enverrons Bob Morane dans le passé, au temps des dinosaures, thème rebattu dans ses aventures, mais là encore, nous avons essayé avec Éric de trouver un angle original, puisque la question sera celle de leur disparition. On cherche en tout cas pour les premiers tomes à revisiter les grands thèmes "moraniens". Nous avons prévu de se voir très bientôt avec Corbeyran pour entamer l’écriture du tome 3, que nous avons très envie de situer à Macao. Nous maintiendrons la tradition d’une histoire par album, en espérant que nous pourrons en faire beaucoup.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Bob Morane T. 1 : Les 100 Démons de l’Ombre jaune. Par Éric Corbeyran et Christophe Bec (scénario), Paolo Grella (dessin). Editions Soleil. Collection Aventure. Sortie le 1 septembre 2021. 23 x 32 cm. 56 pages couleur. 14,95 €.

À propos du même ouvrage, lire Bob Morane débarque chez Soleil : L’Aventurier renoue avec ses racines

Sur le même sujet, lire Au bout de tumultueuses aventures éditoriales, le retour annoncé de Bob Morane !, l’interview de Christophe Bec : Christophe Bec : « Dix ans consacrés à ressusciter Bob Morane » ainsi que Bruce J. Hawker, la série marine de William Vance, trouve un repreneur

Lire nos interviews de Christophe Bec :
- « Je voulais réaliser un Tarzan sombre, crépusculaire, naturaliste, violent et sauvage. » (avril 2021)
- « Aujourd’hui, il faut savoir s’adapter au marché » (Août 2014)
- « Pour moi, il est capital de terminer les séries ! » (Août 2013)
- « Prométhée est un récit ambitieux. J’ai pris le pli de révéler des choses, quitte à décevoir. » (Août 2013)
- « Vingt ans après notre album commun, je reprends du service avec Corbeyran sur "Doppelgänger" » (Janv 2011)
- « Je ne me serais jamais lancé dans "Ténèbres" sans un grand dessinateur ! » (Janv 2011)
- "Pour éviter de m’ennuyer, je change souvent d’univers " (Décembre 2008)

Lire quelques-unes des chroniques des autres albums de Christophe Bec :
- Death Mountains, tomes 1&2
- Les intégrales de l’été : "Bunker", l’uchronie en mode SF
- Concernant Prométhée, lire nos chroniques des tomes 1, 2 et 3 ainsi que notre dossier : Les abysses de Christophe Bec
- Carthago tomes 1 et 2, ainsi que Carthago Adventures tomes 2 et 3
- Wadlow
- Rédemption
- Fontainebleau avec Alessandro Bocci
- Ténèbres tomes 1 et 4 ainsi que notre dossier Entre Ange et Ténèbres, Soleil continue de privilégier l’Héroïc-Fantasy
- Under tome 1
- Bunker tomes 1, 2 et 3
- Sara tomes 1 et 2 avec Raffaele
- Pandémonium tome 1, 2 et 3.

Illustrations : © Éditions Soleil, 2021 —Corbeyran, Bec, Grella
Bob Morane et tous les personnages distinctifs © Sprl Bob Morane Inc.

 
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