Eric Corbeyran & Philippe Berthet : « "Irina" répond aux trois questions laissées en suspend par Van Hamme et Vance »

29 novembre 2009 0 commentaire
  • Après avoir confié la Mangouste à Xavier Dorison et Ralph Meyer, {{Jean Van Hamme}} a chargé {{Éric Corbeyran}} et {{Philippe Berthet}} d’explorer le passé de Irina, une tueuse aux ordres de la Mangouste qui croisé la destinée de XIII. Explications

Dans Irina, Éric Corbeyran et Philippe Berthet abordent un secret de jeunesse du personnage. La jeune femme a intégré le KGB afin d’accomplir une vengeance personnelle. Lorsqu’elle était adolescente, Irina pensionnaire d’un orphelinat biélorusse a assisté à une scène traumatusante. Un soir, une surveillante vient la chercher avec Julia, sa meilleure amie, pour rencintrer un inspecteur chargé d’un contrôle sanitaire. Pourquoi les réveille-t-on en pleine nuit pour cela ? Pendant qu’Irina est enfermée dans une pièce, Julia meurt dans des conditions mystérieuses. Les indices font porter la responsabilité sur l’inspecteur soviétique. Irina le poursuivra de sa vengeance.

Eric Corbeyran & Philippe Berthet : « "Irina" répond aux trois questions laissées en suspend par Van Hamme et Vance »Pourquoi avez-vous relevé le défi de raconter le passé d’Irina, l’une des tueuses qui a croisé XIII ?

Corbeyran : On me l’a proposé, et ce projet représentait une belle opportunité et surtout un défi. Cette proposition était une forme de reconnaissance par rapport à mon travail. Être sélectionné par Jean Van Hamme pour raconter une histoire autour de l’une de ses séries, ce n’était pas rien ! C’était un challenge, également, car le projet avait une tout autre envergure que mes séries habituelles. J’avais besoin de cette adrénaline après avoir beaucoup écrit. Ce petit stress était à la fois désagréable et stimulant.

Est-ce vous qui avez choisi le personnage d’Irina ?

C : Oui. J’ai eu la chance d’être sélectionné au tout début ! Il y avait encore beaucoup de possibilités. Seuls deux personnages étaient pris : La Mangouste et Amos ! J’aime les personnages féminins et les tueuses. L’Ombre, dans le Chant des Stryges, et Hestia & Ambrosia, dans Le Régulateuren sont les meilleures preuves. J’aime les femmes armées d’un revolver ou d’un couteau. Elles ont un côté fatal et alarmant, puisque une arme dans leurs mains n’est pas quelque chose de naturel. Vous comprenez donc pourquoi j’ai opté pour Irina.

(c) Berthet, Corbeyran, Van Hamme, Vance & Dargaud.

C’est aussi un récit initiatique comme le précédent XIII Mystery qui était consacré à la Mangouste.

C : Oui. C’est une coïncidence. Nous ne nous sommes pas consultés Xavier Dorison et moi. Lorsque l’on raconte la jeunesse d’un personnage, on est naturellement tenté de traiter des fêlures. La série XIII regorge de tueurs, d’espions et autres méchants. On va finir par se marcher sur les pieds, les uns et les autres. Mais, nous nous serons déjà passés ! (Rires).

Était-ce important de parler de l’enfance d’Irina ?

C : C’est à ce moment-là de la vie que l’on se construit, où l’on reçoit tout ce qui est bon ou moins bon. Les traumatismes et les fêlures que l’on va porter plus tard viennent souvent de là. Irina exerce un métier extrêmement particulier. Il était intéressant de savoir pourquoi elle a opté pour cette voie. Irina ne connaît même pas la raison exacte de cette fêlure. Le lecteur en sait plus qu’elle à la fin du livre. Cela me paraissait naturel qu’Irina, que l’on connaît dans XIII, dissimule une erreur de jugement dont elle n’a pas conscience.

Philippe Berthet, vous a-t-on envoyé plusieurs scénarios pour XIII Mystery ?

B : J’ai eu l’occasion de lire le scénario de Xavier Dorison. Mais je ne me sentais pas capable de le dessiner. Cette histoire ne correspondait pas avec mon style, mon univers. Et puis, Ralph Meyer était déjà plus ou moins associé au projet. Assez vite, Yves Schlirf m’a proposé le scénario d’Éric. J’y ai immédiatement trouvé mes marques et je n’ai pas eu de difficulté à m’imaginer dessiner cette histoire. Il racontait le parcours d’un personnage féminin. En lisant le scénario, j’étais quasiment pris de sympathie pour Irina. Le lecteur comprendra pourquoi elle est devenue une tueuse.

(c) Berthet, Corbeyran, Van Hamme, Vance & Dargaud.

Votre récit se base également sur l’album XIII Mystery, le treizième album de XIII.

C : Oui, la fameuse page 54. J’ai eu envie de m’imposer une contrainte. Nous avions un terrain de jeu : l’intégralité de la série et ce treizième album où Jean Van Hamme et William Vance exploraient le passé de leurs personnages, parfois sous la forme d’une courte bande dessinée. J’ai donc voulu répondre aux trois questions qui étaient posées dans la page 54 de cet album et qui concernaient Irina : Qui était l’homme qu’elle tue dans une chambre d’hôtel ? Pourquoi ses ex-collègues du KGB cherchent-ils à l’éliminer ? Et enfin, pourquoi la Mangouste est-il en embuscade ? Est-ce un hasard ou le contraire ? A-t-il prémédité son coup pour embaucher Irina dans son organisation ? En répondant aux trois questions contenues dans les planches de Jean Van Hamme et William Vance, je tenais mon histoire. Mon imagination a fait le reste…

Y avait-il des contraintes imposées par les créateurs de XIII et par Dargaud ?

B : La pagination ! On nous a laissé le champ libre quant au style. On nous encourageait même à garder notre propre personnalité, notre propre style. Il ne fallait donc pas se rapprocher du graphisme de William Vance. Nous étions libres…

C : Comme pour toute œuvre : il y a une part de contrainte et une autre de liberté. C’est à l’artiste de s’adapter à la contrainte et de profiter de sa liberté. La liberté absolue en Art n’existe quasiment pas. Nous sommes soumis à la contrainte d’un format, mais aussi du medium : à savoir la bande dessinée. Mais évidement, Philippe et moi-même avons déjà assimilé cette contrainte-là depuis bien longtemps.
C’était intéressant de voir comment on se comportait face à cette reprise. J’aime le fait qu’un univers peut être partagé par plus d’artistes que son créateur. J’apprécie ce travail à la belge (les one-shots de Spirou et Fantasio) et à l’américaine (les super-héros) où les auteurs se partagent les personnages et se les accaparent. Philippe a créé, avec son propre style rempli de sensualité, de charme, de beauté glacée, l’univers d’Irina.

Vous ne vous êtes pas sentis à l’étroit dans ce nombre de page ?

C : Bien sûr ! Ma gourmandise naturelle fait que j’aurais apprécié scénariser tous les albums de la collection XIII Mystery (Rires). Mais il faut savoir se maîtriser. Philippe me le disait tout à l’heure : « Tu ne sais pas t’arrêter ». Ici, on m’a forcé à m’arrêter. J’ai une boulimie de récits. Quant on me donne un tel jouet, je ne peux pas m’empêcher de jouer avec lui.

(c) Berthet, Corbeyran, Van Hamme, Vance & Dargaud.

L’histoire a-t-elle évolué lorsque Philippe Berthet a été associé à cet album ?

B : Le scénario était déjà bouclé et validé par Jean Van Hamme. Je me suis lancé dans une collaboration classique en illustrant au mieux le récit. Il n’était pas question que je fasse des modifications. Il y a bien sûr eu quelques petits changements dans le découpage pour garder un certain équilibre…

Vous être revenu à votre style naturel, qui moins lâché que dans Poison Ivy

B : Les ambiances n’ont rien à voir. Poison Ivy était une série d’aventure humoristique et burlesque, proche des comics. XIII Mystery est plutôt dans la continuité du dernier album de Pin-Up. Il fallait un dessin plus réaliste. J’ai dessiné selon mes propres moyens et mon propre style, qui est moins réaliste que William Vance ou Ralph Meyer.

Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

C : Ce fut une expérience professionnelle et personnelle enrichissante ! J’ai appris que j’étais encore capable de trembler lorsque l’on me proposait un projet, puis de me maîtriser et de dépasser la trouille que j’avais eue. J’avais besoin d’adrénaline, mais en même temps, celle-ci me paralysait un peu. Mais bon, on n’a pas le choix : il faut se maîtriser et faire son travail.

Devoir rendre sa copie à un autre scénariste, était-ce facile ?

C : Cela fait partie du jeu, même si c’était stressant ! Jean m’a fait part gentiment de quelques remarques. J’ai modifié mon scénario, ce qui ne me dérangeait pas du tout. Si on me proposait d’envoyer mes scénarios à une autre personne pour relecture, je sauterais sur cette occasion. C’est important d’avoir un autre regard sur son histoire. Mais cela ne se fait jamais, malheureusement ! Jean était le créateur de l’univers et le directeur éditorial du projet. Il était donc mon interlocuteur. J’aimerai envoyer TOUS mes projets de scénario à Jean pour qu’il me donne son avis. Mais je pense que je serais envahissant (Rires).

(c) Berthet, Corbeyran, Van Hamme, Vance & Dargaud.

La couverture de l’album est assez sobre…

B : L’éditeur nous a demandé d’avoir le personnage sur un fond neutre. Cela fait partie du cahier des charges de la collection. J’ai choisi la couleur rouge, vu les origines russes d’Irina. C’était l’évidence. Et puis, cette couverture était également un exercice de style : je devais travailler à la gouache, en couleur directe. Je n’utilise jamais cette technique !

Et les couleurs de Dominique David ?

B : La couleur dépendait du scénario. Nous étions dans un univers froid et glacial et les ambiances sont froides et tendues durant les pages qui se déroulent en URSS. Cela évolue par la suite vers des tons plus chaleureux.

C : Les couleurs contribuent énormément aux ambiances. Dans les univers dans lesquels je travaille, j’ai l’habitude d’avoir des couleurs très sombres. Celles de Dominique David viennent contrebalancer l’atmosphère et la rendre plus chaleureuse. Elles sont à la fois sombres et chaleureuses.

Quels sont vos projets ?

B : Je vais sortir un double album avec Fred Duval. Un récit d’espionnage rétro-futuriste qui se déroule dans les années 1960. Nous revisiterons ces années avec des technologies différentes. Le premier tome sortira en mars, et le suivant à la fin de l’année 2010.

C : Je ne vais en citer qu’un : une nouvelle série avec Grun, le dessinateur de La conjuration d’Opale. Le Métronome sera un polar futuro-politico-social, et paraîtra chez Glénat. Nous serons dans un futur totalitaire, style Philippe K. Dick ou 1984 de George Orwell.

(par Nicolas Anspach)

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