Étienne Davodeau ("Les Ignorants") : "Une fois son principe imaginé, ce livre a été totalement improvisé, au fil de ce que je découvrais."

18 octobre 2011 5 commentaires
  • Quand un dessinateur de bande dessinée rencontre un vigneron et que les deux sont autant ignorants sur le travail de l'autre, le résultat est un échange d'expérience passionnant. Mais au-delà, c'est aussi une réflexion sur leur exigence respective dans le travail et une certaine idée de l'artisanat. Étienne Davodeau revient pour nous sur ce documentaire à flanc de coteaux.

Finalement, pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure ? Est-ce que vous sentiez qu’il y aurait pas mal de parallèles entre vos deux activités ?

Au cours de ces dernières années, j’ai eu beaucoup de discussions intéressantes avec Richard sur son métier. Et je constatais que transférer ses réponses dans le monde de la bande dessinée était souvent possible. C’est ainsi que j’ai eu l’idée du dispositif de ce livre. Mais, dès que je l’ai imaginé, je me suis empêché en quelque sorte d’y réfléchir davantage, pour laisser les choses se produire pendant la réalisation du livre. Pour dire les choses autrement, j’avais plus de questions et d’intuitions que de réponses ou de certitudes. Dessiner Les Ignorants, c’était pour moi, une sorte de pari, qui consistait à partir à la recherche de ces points de contact entre nos deux activités. Faire du vin ou faire des livres ne sont pas des activités anodines.

On voit dans l’album, du côté vigneron, toute une chaîne de gens qui font les choses bien dans leur travail. Ça rejoint une certaine idée de la BD que vous pouvez avoir. C’est ça que vous attendiez en côtoyant ce milieu ?

Je vis parmi les vignerons. Je les connais assez bien. Pas aussi bien que les auteurs de bande dessinée, mais assez pour comprendre qu’en terme de projets, d’éthique, de rigueur, de risque, je pourrai trouver des points communs à ces deux activités. Bien entendu, je parle d’une certaine catégorie d’auteurs. Je n’aime pas toute la bande dessinée. Je peux même dire qu’une grande partie de ce qui est publié ne m’intéresse pas beaucoup. Je crois que c’est le cas pour beaucoup d’auteurs, d’ailleurs. Ceux dont le travail me parle sont ceux qui tentent de trouver leur propre chemin, avec tous les risques (pas seulement commerciaux) que cela comporte.

C’est drôle comme Richard Leroy considère ses pieds de vigne comme des personnes. La parodie de la p.99 est presque crédible.

Une des choses qui m’intéressaient et qu’illustre cette petite séquence parodique, c’est effectivement le lien qui unit la vigne au vigneron. De loin, on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un rapport agricole de propriétaire vis-à-vis de sa parcelle. Mais c’est bien plus complexe que ça. Richard Leroy travaille avec une entité vivante de trois hectares. Il l’écoute, la suit, l’encourage, la soigne. Mais il en subit aussi les caprices et les errements. Comme on le voit, l’analogie avec un livre en cours de réalisation n’était pas très difficile à établir.

Étienne Davodeau ("Les Ignorants") : "Une fois son principe imaginé, ce livre a été totalement improvisé, au fil de ce que je découvrais."
Etienne Davodeau imagine une réaction démesurée de Richard Leroy après qu’il ait arraché un cep de vigne

Pourquoi avoir voulu cette réciprocité de découverte avec Richard ?

Parce que je le connais bien. Parce que ça fait plusieurs années que je l’écoute parler de son travail. Parce qu’il aime en parler. Mais je butais sur ce problème : il y a dix ans, j’ai publié Rural !, qui procédait d’une démarche un peu similaire avec des paysans. Et je ne voulais pas reproduire le même principe. Et puis, un jour, Richard est passé dans mon atelier, et il m’a posé des questions qui m’ont permis de comprendre une chose : ce mec-là ne connaissait rien à la bande dessinée. Et là, ce "récit d’une initiation croisée" était possible.

Est-ce que vous sentiez que ça vous ferait aussi réfléchir sur votre métier de le présenter à un néophyte ?

Bien sûr. On est alors obligé à un effort didactique. Des choses qui nous semblaient évidentes nous apparaissent alors pour ce qu’elles sont réellement. C’est un exercice assez salutaire. Et je crois pouvoir dire que ça a été aussi le cas pour mon camarade vigneron.

On découvre au fil des pages une sorte de panthéon de vos auteurs favoris. Est-ce que c’est important, ou bien est-ce un hasard, qu’ils soient tous vivants ? (Gibrat, Mathieu, Mattotti, Spiegelman, Trondheim, Guibert, Moebius...) Et au-delà, est-ce que c’est important pour vous de les côtoyer, d’être ami avec eux ?

Richard n’avait jamais lu de bande dessinée. Je lui ai donné à lire les livres que j’aime. Sans souci chronologique et historique. J’ai délibérément zappé les grands classiques. Il est donc entré dans ce monde-là par une bande dessinée contemporaine et plutôt ambitieuse. Je lui ai proposé d’aller visiter les auteurs dont les livres lui parleraient particulièrement. Il se trouve qu’il a choisi des auteurs bien vivants et accessibles. Je n’ai pas eu à me demander ce que j’aurais fait s’il avait choisi un auteur mort. Il n’est pas nécessaire d’être ami avec les auteurs des livres qu’on aime. Ça peut même occasionner des déceptions. Mais encore une fois, le fait que nous soyons allés voir des gens qui font effectivement partie de mes amis (voire même de mes coauteurs de Rupestres !) relève du hasard, ou plus exactement des choix du vigneron.

Chez Jean-Pierre Gibrat

De la scène chez Futuropolis se dégage une grande tendresse. C’était important pour vous de montrer cette facette là ? D’un autre côté, comme dit Nicoby à un moment, les côtés difficiles ne sont pas vraiment abordés.

Ha, ha. Une "grande tendresse" n’exagérons rien. Je peux vous assurer que certains moments des rapports auteurs/éditeurs peuvent être d’une vraie rudesse. Mais la qualité d’un bon éditeur est de pouvoir laisser cohabiter ces moments de conflit sévère ponctuels avec un accompagnement attentif du livre en cours de réalisation. J’ai la chance de travailler avec des éditeurs assez ouverts. Alors, oui, il arrive qu’on ait de vrais désaccords, mais ça ne nous empêche pas de très bien travailler ensemble. Je dois remercier ici toute l’équipe Futuropolis pour l’accueil qu’ils ont réservé à ce livre très particulier et à Richard qui a pu accéder au cœur de leur activité, comme je le raconte dans le chapitre consacré à cette balade parisienne. Il leur a d’ailleurs proposé, en retour, de venir tous passer une journée de travail dans les vignes et à la cave. Ils ne se sont pas fait prier.

En côtoyant les auteurs de bande dessinée, Richard a, bien entendu, compris les diverses difficultés de cette activité qui, en ces temps de surproduction éditoriale, sont plus réelles que jamais. Mais tant sur le vin que sur la bande dessinée, mon sujet portait sur les motivations et la pratique personnelle des vignerons et des auteurs, ainsi que sur le résultat de leur travail.

Pourquoi avoir choisi le noir & blanc ?

Tout simplement parce que je n’avais pas besoin de la couleur. En commençant ce bouquin, j’envisageais 150 pages. Il en fait 272. Claude Gendrot, mon éditeur, qui lisait les pages au fur et à mesure de leur réalisation, m’a laissé une carte blanche absolue sur la pagination. Au final, nous avons simplement supprimé quelques passages plus faibles. Je travaillais à un rythme très élevé. J’avais besoin d’une sorte de fluidité dans le dessin. Les pages tombaient assez vite. La mise en couleurs aurait considérablement freiné ce rythme.

D’après vous, qu’est-ce que ça a apporté à Richard la découverte de la BD ?

Je ne peux pas répondre à sa place. Mais j’ai découvert récemment sur sa table des livres que je ne me souvenais pas lui avoir prêtés. "Non, ceux-là, je les ai achetés." m’a t-il dit. C’est une réponse à votre question.

Et qu’est-ce que vous retirez de cette expérience ?

J’ai savouré ces balades chez les vignerons que nous avons visités. Ce sont tous des mecs entiers, loyaux, des amoureux absolus de leurs terres et de leurs vins. D’authentiques hommes libres. Emmener Richard chez des auteurs a aussi été captivant. Nous avons passé des heures à explorer les raisons qui nous poussent à faire ce que nous faisons. Ça a été des heures de conversation passionnante, dont j’ai essayé de retranscrire la teneur.

J’ai mesuré aussi que, malgré cette année et demie, je restais très largement un "ignorant" du vin et que je n’avais abordé que les marges de ce continent.

D’un point de vue artistique, j’ai beaucoup aimé partir le nez au vent, sans rien avoir écrit. Une fois son principe imaginé, ce livre a été totalement improvisé, au fil de ce que je découvrais. J’ai connu quelques beaux moments d’angoisse, au fond d’impasses, mais aussi de grands moments de jubilation quand se présentaient à moi des situations dont je savais qu’elles feraient des scènes formidables. Bref, la réalisation de ce livre fut amusante, stimulante et enrichissante. J’espère que sa lecture le sera tout autant.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Médaillon : (c) Nicolas Anspach

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A propos d’Étienne Davodeau, sur ActuaBD :

> Chute de Vélo

> Un Homme est mort

> Lulu Femme Nue T1, T2

> Les Mauvaises Gens

> Rupestres

> Rural !

> La Tour des Miracles

 
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5 Messages :
  • Personnellement, j’aime bien le travail de Monsieur Davodeau, qui se situe à mille lieues des dérives intello-nombrilistes des auteurs branchés. Ce qui l’intéresse, c’est le monde rural, celui des gens authentiques. Mais il n’aborde jamais ces thêmes sans sincérité, sans désir de partage ! Il y a de l’air frais dans ses livres qui se situent loin de l’air pollué des grandes villes et des gens stréssés, paranos et préssés.

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    • Répondu le 19 octobre 2011 à  00:04 :

      Davodeau, qui se situe à mille lieues des dérives intello-nombrilistes des auteurs branchés.

      Il n’est peut-être pas branché, mais Etienne Davodeau est totalement un auteur intello-nombriliste, voyez ce livre d’ailleurs il n’y parle que de lui, à travers lui et à travers les autres.

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      • Répondu par max le 19 octobre 2011 à  08:22 :

        « Je vis parmi les vignerons. Je les connais assez bien. Pas aussi bien que les auteurs de bande dessinée, mais assez pour comprendre qu’en terme de projets, d’éthique, de rigueur, de risque, je pourrai trouver des points communs à ces deux activités. Bien entendu, je parle d’une certaine catégorie d’auteurs. Je n’aime pas toute la bande dessinée. Je peux même dire qu’une grande partie de ce qui est publié ne m’intéresse pas beaucoup. Je crois que c’est le cas pour beaucoup d’auteurs, d’ailleurs. Ceux dont le travail me parle sont ceux qui tentent de trouver leur propre chemin, avec tous les risques (pas seulement commerciaux) que cela comporte. » Voilà résumé en quelques lignes le climat actuel de la bande déssinée ; d’un côté des auteurs qui prennent des "risques"( tu parles...) et de l’autre des auteurs "commerciaux", qui c’est bien connu, ne se posent pas de questions, vivent dans des caves, font les 3x8 et sont heureux qu’on les prennent pour des faiseurs de daube... Il est bien plus difficile de faire un travail de journaliste, de creuser un sujet et d’en extrapôler une fiction que de raconter à la première personne, n’en déplaisent à certains auteurs.

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  • Il y a un point qui serait intéressant à soulever dans l’interview de Etienne Davodeau lorsqu’il dit qu’il n’aime pas une grande partie de la production de la bande dessinée qui se fait aujourd’hui .

    Pour une fois il serait bien de lire ce que pensent les auteurs de bd du travail des autres , sans faire dans l’exécution sommaire mais pour donner leur point de vue , à ceux qui sont le plus concerné finalement par la surproduction , et quelle est le style de bd récurrantes qui finalement les irrite, les transporte , etc, etc...

    Evidemment c’est aussi une question de goût , et c’est subjectif , mais peut être en regroupant un panel de point de vue ça pourrait être intéressant d’en lire le bilan et peut être cela soulèverait d’autres questions ??
    Comment la bd devra t elle évoluée ? Est elle un art fini , déja défini , au langage abouti ?? Etc, etc ...

    désolé d’avoir dévier du sujet de cet article , mais au passage je suis un admirateur du travail de E.Davodeau même si le sujet de son bouquin ne m’attire pas , je le lirai certainement ( le métier de vigneron n’a rien de noble , du point de vue des employés qui bossent là dedans , c’est un travail de grosse labeur , et l’expérience que j’en ai m’a suffit pour ne plus avoir envie de mettre les pieds dans un vignoble ).

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    • Répondu le 18 octobre 2011 à  23:57 :

      Il y a vigneron et faiseur de vin comme il y a auteur de bd et fabriquant de bd. C’est justement un des thèmes de ce livre. Le rapport intime à un métier, et non à une proffession(si vous saisissez la nuance).

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