François Corteggiani & Christophe Alvès (Lefranc) : « Nous aimons changer d’univers entre chaque album, quitte à surprendre le lecteur »

25 juillet 2019 1 commentaire
  • À sa manière, Casterman commémore les 50 ans du premier pas de l’Homme sur la Lune : au menu, une nouvelle aventure de Lefranc, le reporter créé par Jacques Martin, animé pour la circonstance par François Corteggiani & Christophe Alvès, en pleine course aux étoiles. Un récit d’espionnage sur fond de Guerre Froide décortiqué avec ses auteurs…

Alors que votre précédent album Le Principe d’Heisenberg,relevait du thriller, vous renouez dans Lune Rouge avec l’espionnage. Vous mêlez donc fiction et faits authentiques.

François Corteggiani : Les deux sont importants, pour que le récit soit solide et donne envie au lecteur de s’accrocher à son déroulement. Et puis, c’est bien de mélanger la fiction au réel, que le lecteur n’arrive plus parfois à séparer l’un de l’autre, et soit pris par l’histoire.

Deux grandes parties rythment votre récit ; une première moitié très axée sur l’espionnage, et une seconde plus aventureuse, comme un James Bond avant la lettre ?

Christophe Alvès : C’est vrai que « Lune Rouge » peut s’apparenter à un James Bond. C’est le genre d’histoires qui me plaisent bien. Le changement de lieux, l’aventure, des personnages attachants… Nous aimons surtout changer d’univers entre chaque album quitte à surprendre le lecteur. Ce sera encore le cas avec notre prochaine histoire. Lefranc est quand même actif. Il choisit d’aller au-devant du danger, de comprendre ce qui se joue. Son côté journaliste ne le quitte pas.

François Corteggiani & Christophe Alvès (Lefranc) : « Nous aimons changer d'univers entre chaque album, quitte à surprendre le lecteur »

Vous évoquez l’affrontement Est-Ouest par le biais de la conquête spatiale. Les lecteurs peuvent notamment découvrir un site de lancement de fusée lunaire avant la norme. Comment avez-vous imaginé cet engin précurseur ?

CA : Pour la fusée et le pas de tir, les premières recherches viennent des V2 avec leur quadrillage noir et blanc qui a, je pense, bien inspiré Hergé. Il fallait que je me détache de la fusée de Tintin, d’où l’abandon de ces carrés. Le côté élancé vient un peu de l’Espadon de Jacobs. Les couleurs bleue et rouge font référence au drapeau Nord-Coréen et Russe, ainsi que l’étoile rouge, la faucille et le marteau.

Votre fusée se distingue surtout par sa forme particulière.

CA : Oui, la sphère qui la surplombe est une idée de François [Corteggiani] : elle est destinée à contenir le LEM Russe, comme on peut le voir à la dernière page. D’ailleurs, sur cette même planche, en case 4, les études qui sont projetées sur le tableau sont les premiers croquis préparatoires qui m’ont servi lors des recherches pour la fusée.

La case évoquée par Christophe Alvès
Lefranc T30 - Lune Rouge - Alvès, Corteggiani - Casterman.

Impossible de parler de conquête spatiale sans présenter des experts en la matière. Votre scientifique Messner d’origine allemande fait-il référence à un personnage authentique ?

FC : Oui, je me suis basé sur Eugène Sänger : cet ingénieur aéronautique autrichien fut un des pionniers de l’astronautique. Il est surtout reconnu pour ses recherches sur le corps portant et le statoréacteur.
Son projet d’engin suborbital, qui avait pour nom le “Silbervogel”, ne fut jamais mené à son terme. Après la guerre, alors qu’il résidait en France, il fut effectivement victime d’une tentative d’enlèvement fomenté par Staline.

Autre expert bien réel : Pierre-Emmanuel Paulis de l’Euro Space Center, que vous faites passer pour un collègue de Lefranc : une façon de le remercier pour les documents prêtés ?

CA : Pierre-Emmanuel m’a surtout aidé pour la scène d’ouverture, avec les pas de tir. Il faut savoir qu’à l’époque, ils étaient constamment modifiés, améliorés… Comme le début de l’histoire est daté d’avril 1959, il fallait être le plus proche possible de la configuration de l’époque. Pierre-Emmanuel a trouvé des photos qui m’ont permis de bien situer le lieu et de le dessiner le plus fidèlement possible. En ayant une position précise des pas de tir, j’ai ensuite pris une carte de l’époque, trouvée par François si ma mémoire est bonne, pour étudier tout le déplacement de l’espion en voiture. Les routes et les ponts existent, la plupart des bâtiments également.

J’imagine qu’il vous a également fallu réunir une grande documentation concernant les nombreux avions dessinés dans l’album ?

CA : Des trois Lefranc que j’ai réalisés, Lune Rouge m’a vraiment demandé un travail assez considérable en recherche de documentation. Et pas seulement pour les avions, même si tous ceux présentés dans l’album ont bien existé à cette époque-là, y compris l’avion-espion américain.

Comme de coutume, vous avez glissé quelques clins d’œil dans le récit, comme cette allusion à l’aventure lunaire d’Hergé, en citant Wolff et Baxter.

CA : C’est assez amusant de voir que les lecteurs ont pris ce rendez-vous avec nous concernant ces clins d’œil. Il n’y a pas de calcul particulier. La seule règle est que cela n’encombre pas la lecture, la narration. Si le lecteur le découvre, c’est un plus pour lui, je pense. S’il ne le voit pas, aucun problème quant à la compréhension de l’histoire. Nous ne nous sommes effectivement pas limités à celui que vous citez. Mais il en reste encore d’autres : des très faciles et d’autres plus subtils !

Autre progression dans ce troisième tome, vous faites plusieurs fois références aux deux premiers récits que vous avez réalisés ensemble. D’où vient cette volonté ?

CA : Il est très important de lier les albums les uns aux autres par le biais des personnages ou des situations. Cela rend le « monde de Lefranc » plus crédible et plus attachant, je pense. Hergé l’a réalisé avec merveille. C’est un monde cohérent.

Lefranc, tome 30 : Lune Rouge

Au fur et à mesure des albums, on note également la progression des relations entre Lefranc et les femmes.

CA : Avec François, nous discutons avant chaque futur album des grandes lignes de l’histoire mais aussi des personnages qui interviendront. Pour Irina, dès Mission Antarctique, nous savions qu’elle reviendrait sur le devant de la scène deux albums plus tard. Il est important, je trouve, de donner beaucoup plus de place aux femmes dans les histoires. Nous y allons progressivement afin de ne pas prendre un virage trop brutal qui déplairait sans doute aux fidèles lecteurs.

Après une pause, Axel Borg signe son retour. Est-ce un élément marquant de la série, plus théâtral que Lefranc ?

CA : Borg est un personnage incontournable. Il est toujours plus intéressant de faire « vivre » un personnage complexe qui détourne ou bafoue les règles pour son avantage personnel. Les « méchants » sont toujours plus intéressants à animer. En revanche, je pense qu’il est important de ne pas le faire intervenir systématiquement. L’absence a du bon. On apprécie d’autant plus son retour dans une histoire.

Graphiquement parlant, alors que Jacques Martin travaillait surtout en trois bandes, vous semblez privilégier les quatre bandes. Car votre récit est dense ? Malgré les 54 pages...

CA : Les deux premiers Lefranc, La Grande Menace et L’Ouragan de Feu, étaient principalement en quatre bandes, avec une soixantaine de pages. Ils étaient très denses. C’est ce que nous aimons, François et moi : cette bande dessinée classique, à la Tintin et Blake et Mortimer. Nous modernisons quand même ces quatre bandes en variant la hauteur et en changeant très souvent les dimensions des cases, quitte à les couper de temps en temps. Il ne faut surtout pas qu’il y ait de lassitude, de ronronnement dans la lecture, surtout pour les lecteurs actuels.

Cette technique, avec beaucoup plus de cases qu’à la normale, permet de développer beaucoup plus le récit, de retrouver cette densité des premiers épisodes. Nous remercions Casterman d’avoir accepté que nous passions en 54 pages pour certains récits. Pour ceux où l’histoire a besoin de développement. Effectivement, notre objectif est d’essayer d’en donner un maximum au lecteur.

De g à d : Christophe Alvès et François Corteggiani
Photo : CL Detournay

Je pense que vous êtes déjà en train de réaliser le prochain Lefranc ? Qui paraîtra après le tome 31 de Régric & Seiter ?

CA : Oui, l’alternance est toujours de mise. Régric et Seiter préparent le prochain Lefranc (le 31e) pour 2020, et nous avons tout juste commencé l’album qui paraîtra en 2021 (le 32e de la série).

FC : Cette aventure se déroulera dans trois pays européens et aura pour toile de fond la falsification des tableaux de maître d’une certaine époque et leur trafic.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant le même album, lire Objectif Lune pour Lefranc

Des mêmes auteurs, dans la même série, lire [Paul Teng, Christophe Alvès, François Corteggianni & Marc Jailloux ("Alix, Jhen, Lefranc") : "Il faut rester cohérent avec l’esprit de Jacques Martin"

 
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