"Gousse & Gigot" (Misma) : Anne Simon poursuit avec bonheur son exploration du Pays Marylène

27 février 2020 0 commentaire
  • Le Pays Marylène, imaginé par la dessinatrice Anne Simon, possède son histoire, sa géographie, son peuple et ses grands personnages. Alternant fantaisie et cruauté, les soubresauts qui l'agitent sont passionnants à suivre. Le tout est à découvrir dans une véritable saga, dont le quatrième volume vient de paraître.

Gousse et Gigot, qui donnent leur nom au nouveau livre d’Anne Simon, sont deux sœurs. Gousse est la plus grande et la plus jeune, positive mais réaliste, courageuse mais pas idéaliste. Gigot est la plus petite et la plus âgée, craintive et fidèle, patiente et têtue. Toutes deux sont inséparables, pour le meilleur et pour le pire, complémentaires et fusionnelles, ce qui fait leur force mais peut engendrer le conflit.

Gousse et Gigot, si elles sont nées de mères différentes, ont le même père. Il est leur peine et leur malédiction. Car il s’agit du tyran Victor Von Krantz, psychopathe et souverain absolu du Pays Marylène. Tout le pays ne travaillait que pour lui, obéissant à la terreur. Les femmes, en particulier, étaient à sa merci. Il en tenait des centaines prisonnières dans son harem, les prenant de force tour à tour et quotidiennement, avec l’intention de concevoir un hériter mâle, seul élément manquant à son pouvoir totalitaire.

"Gousse & Gigot" (Misma) : Anne Simon poursuit avec bonheur son exploration du Pays Marylène
Gousse & Gigot © Anne Simon / Misma 2020

Mais, malgré les viols répétés des prisonnières toujours plus nombreuses, Von Krantz restait sans descendance. Il le devait à Simone, sa secrétaire particulière, qui œuvrait dans l’ombre à le priver de toute progéniture. Avec son immense aiguille à tricoter, pointue et maniée avec dextérité, Simone aidait les victimes de l’infâme tyran à avorter. Deux d’entre elles pourtant échappèrent à sa surveillance et purent donner naissance à deux filles.

Quel intérêt pour Von Krantz ? Selon lui, aucun évidemment. À peine arrivée, chacune fut maudite et condamnée au bannissement. Elles se retrouvèrent, chacune à leur tour puis ensemble, captives d’une fosse infestée de serpents. C’est là qu’elles grandirent, main dans la main. Jusqu’au jour où elles furent sauvées par Claude et où le tyran fut abattu par Aglaé, qui lui succéda, instaurant un régime féministe, lui aussi finalement renversé par Boris, le propre fils d’Aglaé et nouveau chef mégalomane du Pays Marylène.

Boris l’enfant patate © Anne Simon / Misma 2018

Tout cela, Anne Simon le raconte dans Gousse & Gigot [1], quatrième opus d’une saga débutée au début des années 2000 et qui est loin d’être terminée. Après La Geste d’Aglaé (2012), Cixtite Impératrice (2014) et Boris l’enfant patate (2018) et avant L’Institut des Benjamines, ce nouvel ouvrage sur le Pays Marylène s’intéresse à deux personnages clés pour en comprendre l’histoire et les relations internes. Non seulement il permet à l’autrice de rappeler à grands traits les soubresauts qui ont agité le Marylène, mais il lui donne également tout le loisir d’étoffer les liens entre les personnages et d’approfondir la complexité de son univers tout en nous parlant du nôtre.

Gousse & Gigot © Anne Simon / Misma 2020

Ainsi, Anne Simon noircit encore le portrait de l’affreux Von Krantz, qui tient à la fois de Barbe bleue, d’Ivan le Terrible et d’Harvey Weistein. Il symbolise à lui tout seul l’autoritarisme politique et le patriarcat violent - les deux allant d’ailleurs souvent de pair - contre lequel se rebelle Simone - de Beauvoir et Veil en même temps - dont l’aiguille est autant une arme qu’un instrument de libération. Von Krantz, dont le pouvoir ne tient que par la force de ses sbires et la frayeur de son peuple, est la malédiction originelle de Gousse et Gigot, leur ayant infligé une vie impossible à mener sereinement et leur empêchant toute réhabilitation même une fois disparu.

Le cœur de Gousse & Gigot est néanmoins la relation entre les deux sœurs. Indéfectible mais difficile, elle tisse la trame de cet ouvrage fait de hauts et de bas. La solidarité exemplaire qui réunit les sœurs - il ne faudrait surtout pas parler de « demi-sœurs » ! - est à double tranchant. Elle constitue leur force et consolide leur bloc face aux reste du monde. Mais elle est aussi une entrave, rendant impossible toute velléité de réelle indépendance. Faut-il rompre ce lien fusionnel quasiment toxique ou au contraire le choyer pour en préserver l’aspect salutaire ? Laissons l’autrice répondre au fil de son livre...

Que ce soit grâce au dessin, dynamique, précis et plein de charme, ou à la narration faite d’ellipses et de temps comme suspendus, les ouvrages d’Anne Simon séduisent rapidement. L’intelligence du propos, la complexité de l’univers décrit et la multiplicité des références y font rester et revenir. Il est heureux qu’un cinquième tome soit d’ores et déjà prévu. Espérons que ce ne sera pas le dernier.

Gousse & Gigot © Anne Simon / Misma 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Gousse & Gigot - Par Anne Simon - Misma éditions - 17 x 22 cm - 164 pages noir & blanc et couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 17 janvier 2020.

Lire les premières pages de l’ouvrage.

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[1Certains épisodes de ce livre ont déjà paru sous forme de fanzine à partir de 2006, puis dans la revue Dopututto ; ces planches ont été retravaillées et pour partie mises en couleur pour cette édition.

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