Kalvin Soiresse (collectif Mémoire Coloniale) : "Critiquer Tintin au Congo doit permettre d’aborder, de manière apaisée, la question de la colonisation"

19 janvier 2019 0 commentaire
  • Était-ce judicieux de la part de Moulinsart de ressortir une nouvelle version de "Tintin au Congo" sans y inclure une préface d'avertissement sur l'œuvre ? Cet album est-il raciste et colonialiste ? "Tintin au Congo" est-il populaire en RD Congo ? Telles étaient quelques unes des questions qui furent débattues lors de la journée de festivités autour des 90 ans du célèbre reporter créé par Hergé.
Kalvin Soiresse (collectif Mémoire Coloniale) : "Critiquer Tintin au Congo doit permettre d'aborder, de manière apaisée, la question de la colonisation"
Tintin
Hergé © Casterman/Moulinsart

L’Hôtel de Ville de Bruxelles était en fête le 10 janvier dernier, date d’anniversaire du plus illustre des reporters belges : Tintin. À cette occasion, une conférence de presse était organisée pour le lancement de la publication en numérique d’une version inédite de Tintin au Congo, que l’on peut qualifier d’intermédiaire entre la version originale de 1930 et la version couleur publiée en 1946. Cette nouvelle version de Tintin au Congo entièrement recolorisée est une version hybride publiée en 1940 pour la presse néerlandophone en Belgique. Une initiative de Nick Rodwell pour célébrer les 90 ans de Tintin.

Comme nous vous l’annoncions dans un précédent article, Casterman n’avait pas le leadership sur cette opération de recolorisation. Mais la question d’aposer une préface d’avertissement à Tintin au Congo était un autre sujet de désaccord entre Moulinsart et Casterman, comme nous le suggère différentes sources. L’éditeur historique de Tintin brillait d’ailleurs par son absence le jour des festivités...

Régulièrement taxé de racisme et de colonialisme, l’album Tintin au Congo était également au cœur d’un débat au cours duquel prirent part le dessinateur congolais Barly Baruti et l’ancien militant de l’association “Mémoire Coloniale”, Kalvin Soiresse Njall. Belge d’origine togolaise, Kalvin Soiresse est diplômé en droit et en sciences politiques, option relations internationales. Militant actif, auteur et engagé en politique au sein du parti belge Ecolo, M. Soiresse est également enseignant dans les lycées. Il s’était d’ailleurs rendu au débat accompagné de sa classe. Rencontre.

Pourquoi avez-vous participé à cette conférence-débat consacrée à la réédition de Tintin au Congo ?

Kalvin Soiresse : Au départ, je n’avais pas l’intention d’y participer. Pour dire la vérité, je voulais refuser l’invitation. Mais finalement, j’ai accepté parce qu’il faut soumettre à la critique l’évolution de cet album et notamment cette réédition. Je me suis dit que si je n’étais pas là et si Barly Baruti n’y avait pas participé également, il n’y aurait pas d’approches différentes de ce que l’on entend généralement autour de cet album.

Barly est un auteur talentueux qui a fait beaucoup de choses sur le Congo et l’Afrique. Il est né et a grandit au Congo. Surtout, il a créé ou a participé à la créations de festivals BD en Afrique et il continue toujours de se rendre sur le terrain. C’était donc important d’avoir son regard mais aussi d’y apporter le mien, qui est notamment un regard d’enseignant, raison pour laquelle je me suis rendu à cette conférence avec mes élèves. Les soumettre à la réflexion critique a été un point déterminant à ma participation à ce débat qui aborde des questions aussi sensibles que les préjugés, la colonisation et le racisme que draine cet album.

Barly Baruti : Quant à moi, j’ai participé à ce débat tout simplement parce que j’ai été invité et aussi parce que mon parcours d’auteur de BD est lié à Tintin. J’ai débuté ma carrière en faisant un stage aux Studios Hergé, au début des années 1980. Je voulais aussi expliquer aux gens que ce n’est pas parce que l’on est silencieux que l’on n’a rien à dire. Il fallait remettre certaines pendules à l’heure et expliquer les choses que contiennent cet album. Mais, je ne voudrais pas me retrouver dans un angle victimaire. Non. C’est à nous aussi de réécrire notre histoire par rapport à ce qui a été conté sur l’Afrique et les Africains.

Barly Baruti et Kalvin Soiresse Njall

Barly Baruti, Tintin au Congo est-il populaire dans votre pays, la République Démocratique du Congo, comme on l’entend souvent de la part des défenseurs de cet album ?

BB : Est-ce que les Congolais aiment la BD ? Oui. Est-ce que les Congolais aiment Tintin ? Oui. Est-ce que les Congolais aiment Tintin au Congo ? Je ne sais pas si on peut affirmer une telle chose car ils ne se reconnaissent pas dans cet album. D’ailleurs, Hergé n’a jamais mis les pieds au Congo. Hergé avait 23 ans lorsqu’il a fait cet album. Il répondait à une demande de l’abbé Wallez qui souhaitait faire la propagande de la colonisation du Congo auprès des lecteurs belges.

Kalvin Soiresse, vous l’avez dit, vous êtes enseignant et vous êtes venu à ce débat avec vos élèves. Je note que généralement, vos élèves se sont montrés disons, timorés, sur leur critique de Tintin au Congo lors de ce débat...

KS : Oui mes élèves étaient timorés lors de leurs interventions. C’est tout à fait normal car c’était la première fois qu’ils faisaient un travail critique sur cet album, d’autant plus que c’était en public devant des experts. Ils ne vont pas devenir des analystes critiques professionnels en deux ou trois cours, ce n’est pas possible. Par ailleurs, il faut aussi noter la sociologie des élèves. Ce sont des élèves qui viennent pour la plupart de classes sociales favorisées, qui ont en majorité des origines européennes - des Blancs - et donc la vision qu’ils ont, de part leurs origines mais aussi de l’influence familiale, peut être différente de la mienne. Je ne connais pas leurs familles, mais je sais que l’on ne devient pas critique de ces questions-là du jour au lendemain.

Moi-même, les compétences d’analyse que j’ai acquises sur ces sujets, je ne les ai pas acquises spontanément. C’est à force de lire, d’étudier que cela est venu et que j’ai eu cette vision pointue et critique sur le colonialisme mais aussi, cette vision qui peut nous permettre de construire d’autres ponts positifs, qui peuvent nous permettre d’aller plus loin dans la quête de liens qui soient dépouillés de tout racisme.

Mes élèves sont des jeunes de 16 ou 17 ans qui ont le temps d’apprendre et de développer leur libre arbitre. Nous avons de vrais débats dans lesquels ils peuvent librement exprimer leurs opinions et moi, en tant qu’enseignant, je mets des balises pédagogiques pour les inciter à aller au-delà de ce qu’ils voient. Ainsi, lorsqu’ils liront Tintin au Congo et qu’ils liront aussi d’autres albums ou livres qui parlent de la même période, ils ne les liront plus de la même façon car ils en comprendront le sous-texte. C’est un travail qui se fera étape par étape et qui ira vers une évolution. Ce qui est dommage c’est que ce travail critique sur le colonialisme n’est pas suffisamment fait dans l’enseignement.

La classe de Kalvin Soiresse

Barly Baruti, lors du débat, vous avez émis le souhait de pouvoir mettre en scène Coco, qui est un personnage secondaire de Tintin au Congo. Pourquoi cette envie ?

BB : C’est parce que je souhaite montrer l’envers du décor. On entend souvent : “On fait des choses pour nous, parce que l’on nous aime bien”. Je pense qu’il est temps d’arrêter avec ce paternalisme. Nous avons ce personnage de Coco qui a bossé quelques temps pour Tintin. Nous ne savons pas dans quel cadre il s’est mis au service de Tintin, il a risqué sa vie pour lui mais ensuite, il disparaît comme par magie un peu avant la fin de l’album. Rien n’est dit sur son devenir : Est-il mort ? Est-il retourné dans sa famille ? Est-il marié ? En consacrant un album à Coco, je souhaiterais donner un côté humain à Tintin au Congo mais avec une autre vision.

En tant qu’auteur de BD, que pensez-vous de la représentation graphique des Noirs dans les BD humoristiques ? C’est à dire, des personnages dessinés avec de grosses lèvres qui leur mangent la moitié du visage ?

BB : Cela ne me pose aucun problème. Ce n’est pas la caricature qui pose problème, selon moi, ce sont les clichés qui sous-tendent cette caricature. C’est cela qu’il faut combattre ! Ce sont des clichés tels que la sauvagerie, le côté grand enfant ou le parlé « petit nègre » que l’on attribue aux Noirs généralement. Parce que si on s’arrête juste aux représentations graphiques telles que les grosses lèvres, les Blancs peuvent répondre qu’ils se représentent avec des gros nez dans leurs BD humoristiques ou tout public. Le racisme n’est pas dans la caricature, il est dans les clichés.

KS : Il faut voir comment cette bouche est interprétée. Ce n’est pas le graphisme qui est en cause, c’est comment il est utilisé. C’est le sous-entendu qui compte.

Le Dr Guy-Bernard Cadière et Barly Baruti

Nous l’avons vu depuis le début de la polémique Tintin au Congo : il y a une levée de bouclier de la part des gens qui défendent cet album. Pour parler franchement, ils ont souvent l’impression d’être attaqué en tant que Blancs, en tant qu’Européens. Afin de décrisper la situation, quelles sont vos revendications vis-à-vis de cet album ?

KS : Il est normal que des gens se braquent lorsque l’on critique Tintin au Congo. C’est une étape normale et nécessaire car nous avons vécu dans le déni colonial pendant des années. Après 1960, la perte du Congo a été un énorme choc pour la Belgique. Mais si je prends l’exemple de l’Afrique du sud, il a fallu que les Blancs et les Noirs se parlent après la fin de l’apartheid. Avant d’arriver à une mémoire apaisée, à une discussion apaisée, il faut aborder toute cette histoire que l’on a occulté pendant des années. Il ne faut pas avoir peur du débat. Le but n’est pas d’effacer l’Histoire.

Je pense que ce qui braque les gens, que ce soit au niveau des traditions telles que le Père Fouettard ou au niveau de l’Histoire, les gens ont l’impression que l’on veut déglinguer le patrimoine belge, que l’on veut détruire les statues ou brûler l’album. Il ne s’agit pas de ça. La question est : - qu’est-ce que nous faisons ensemble pour que nous puissions vivre de manière tout à fait apaisée par rapport à notre citoyenneté ?

Parce qu’il faut sortir du cliché que la Belgique est encore toute blanche. Je ne parle pas de couleur de peau, je parle de système de pensée, de valeur, etc. Que faisons nous ensemble pour créer une nouvelle citoyenneté dans laquelle des jeunes de toutes origines peuvent se reconnaître et se sentir inclus ? C’est cela la question de base.

Donc, utiliser une BD telle que Tintin au Congo, par exemple à l’école, suppose que l’on puisse mettre des balises qui respectent des valeurs qui permettent de construire cette nouvelle citoyenneté. C’est ce message là qu’il faut essayer de faire passer aux gens et non l’accusation continuelle.

À titre personnel, je n’accuse pas les citoyens, j’accuse l’État. L’État doit faire son travail. Il a créé une propagande, il doit la déconstruire. Pour cela, l’État a un Pouvoir Organisateur [1], pour ne prendre que cet exemple. Si l’État ne fait pas son travail, nous devons le lui rappeler.

BB : Je pense que Kalvin Soiresse a tout dit. Je souhaiterais juste ajouter que nous, en tant qu’Africains, et plus spécifiquement moi, en tant que Congolais, je suis aussi responsable de certaines choses. Il va falloir qu’à mon niveau, je puisse aussi faire des choses qui pourraient aider à ce que l’on décolonise nos esprits. Car nous en sommes encore là, à nommer le Belge ou le Blanc “oncle”, à attendre tout de lui, de la Belgique ou des pays occidentaux. C’est à nous aussi de faire ce travail en prenant l’autre bout.

Conférence sur la recolorisation de "Tintin au Congo"
De droite à gauche : Barly Baruti, Alain Berenboom (avocat de Moulinsart), Olivier Rogeau, Daniel Couvreur (chef du service Culture du journal Le Soir), Philippe Goddin, Kalvin Soiresse Njall, Roel Daenen (Responsable communication du FARO, le Centre flamand de soutien au patrimoine culturel) et le Dr Guy-Bernard Cadière

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD.com, nos autres articles consacrés aux 90 ans de Tintin :

Visitez le site des éditions Moulinsart
Visitez le site de l’association Mémoire Coloniale
Visitez le site des éditions Casterman

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[1En Belgique francophone, le Pouvoir Organisateur (PO) est l’autorité, la ou les personne(s) physique(s) ou morale(s), publique(s) ou privée(s), qui assume(nt) la responsabilité de l’enseignement. Le PO est officiel (public) ou libre (privé) dans les écoles. Les pouvoirs organisateurs officiels sont :

  • la Fédération Wallonie-Bruxelles
  • les provinces
  • les villes
  • les communes
  • la COCOF - Commission Communautaire française

Les PO libres sont des associations (associations ou autres) confessionnelles ou non confessionnelles. Source : Fédération Wallonie-Bruxelles

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