La bande dessinée interpelle l’amateur d’art à la Brafa

21 janvier 2011 10 commentaires
  • La bourse des arts et des antiquités s’ouvre à Bruxelles avec un constat intéressant : la place de la bande dessinée a plus que doublé, alors que les galeristes rivalisent de beauté et d’intérêt en présentant leurs plus belles pièces. Un musée à la portée de l’amateur d’art.

La Brafa regroupe 175 stands parmi lesquels on retrouve la quintessence du marché d’art. L’ambiance est feutrée, le choix est pléthorique, les pièces sont superbes et les amateurs d’art ne rateraient ce rendez-vous annuel pour rien au monde.

La bande dessinée interpelle l'amateur d'art à la Brafa
Cromwell mis à l’honneur en peinture et en sculpture

En 2010, la bande dessinée avait fait une première apparition au milieu des toiles de maîtres et des pièces d’exception. Trois galeristes avaient occupé deux stands, désireux de montrer aux amateurs que la bande dessinée ne voulait pas rester dans sa case. Fort de cette première arrivée remarquée, ce sont cette année quatre très beaux stands qui regroupant six galeries de Bruxelles et Paris. Ils rivalisent d’appâts pour porter bien haut les ‘couleurs’ de la bande dessinée.

En effet, après le succès croissant des récentes ventes aux enchères, il paraît maintenant normal de ne pas rester enfermé entre connaisseurs, mais de vouloir s’affirmer ouvertement sur le marché de l’art. Une reconnaissance méritée, mais qui touche bien entendu le top des auteurs, déjà sanctionnés en ventes aux enchères. C’est aussi une ‘éducation’ pour les amateurs d’art, de pouvoir leur montrer qu’il existe de très belles pièces d’Hergé ou de Franquin, mais qu’à leurs côtés, tout un panel d’auteurs n’attendent que leur attention pour trouver également grâce à leurs yeux.

Auteurs de BD : les peintres contemporains ?

Vance en vis-à-vis de Moebius, avec la couverture de "La Déviation" et une planche du "Garage hermétique".

Après avoir encore récemment battu des records lors d’une précédente vente chez Tajan, Daniel Maghen nous explique l’importance d’être présent dans ce type de manifestation : « Il est intéressant de sortir du créneau habituel, et d’aller vers le public plutôt que d’attendre que celui-ci vienne à nous. Pour notre part, nous nous sommes plutôt portés vers le figuratif en privilégiant des grandes œuvres de Rosinski, Schuiten, Lepage, Juillard, Gibrat, Bilal, Cromwell, Druillet ainsi que des auteurs anglo-saxons qui développent leurs univers propres. Nous avons bien entendu toute une série de planches : Pratt avec plusieurs Corto Maltese, Le Pouvoir du Chninkel, Moebius avec Le Garage Hermétique, Peyo, mais aussi une des rares planches en couleurs directes de Vance pour XIII. »

« Je trouve très important de montrer ces auteurs et d’autres au regard du public. J’estime que les plus grands dessinateurs figuratifs sont actuellement dans la bande dessinée. En face de nous, on peut trouver des peintres des XVIIIe et XIXe siècle. Pour moi, les dessinateurs que j’ai cités sont les peintres du XXe et XXIe siècles. Je compare souvent Gibrat à Vermeer, et Lepage à de La Tour. Exposer ici à la Brafa est donc une suite logique ainsi qu’une reconnaissance méritée pour ces grands artistes. »

Un inédit de Tintin

Hergé au coeur du stand 9th Art Gallery

S’il y a toutefois un auteur qui se détache des autres de par la diversité, le nombre et la richesse des pièces présentées, c’est bien Hergé. On ne sait plus où donner de la tête entre les copies de sécurité des planches du Soir réalisées probablement par le maître, et la superbe planche du Thermozéro, un inédit de Tintin scénarisé par Greg, en 1958. Après huit planches crayonnées, le projet fut abandonné au profit d’un certain Bijoux de la Castafiore. Une des huit pages fut offerte à Tibet, six autres appartiennent toujours à la Fondation Hergé. Il s’agit ici de la planche qu’Hergé réserva à Bob de Moor.

Les amateurs d’Hergé ne pourront passer à côté de l’abondance présente à la Galerie Slomka. Outre quelques Giraud, Bilal, Jacobs et Pratt, la quasi-totalité du stand déborde d’œuvres de ou à la mémoire d’Hergé, en particulier de Tintin. Qu’il s’agisse d’une planche crayonnée du Vol 714 pour Sidney, de copies de sécurité du premier Tintin chez les Soviets, de dessins originaux, de bronzes ou de plaques émaillées, il est difficile de ne pas avoir le tournis !

Des classiques à la découverte

Quant à eux, les galeries Champaka et 9e art se sont associées pour élargir le plus possible la connaissance des auteurs de bande dessinée auprès des amateurs d’art.

Aux côtés d’Hergé, d’autres grands ne sont pas oubliés sur le stand 9th Art Gallery : Pratt, Giraud, Jacobs, Franquin, Bilal et Martin.

Éric Verhoest nous en dit plus :

« La Brafa est devenu un rendez-vous incontournable pour les amateurs d’originaux de bande dessinée car les galeristes réservent leurs plus belles pièces pour ce rendez-vous. Mais notre grand objectif est bien entendu de montrer ce que les grands auteurs savent faire, et leur talent devrait intéresser les amateurs d’art d’aujourd’hui. »

« Nous avons invité sept grands noms de la bande dessinée, que sont François Avril, Frank Pé, Juanjo Guarnido, André Juillard, Jacques de Loustal, François Schuiten, et Bernard Yslaire en leur demandant de réaliser une sélection d’œuvres qui les touchaient particulièrement, afin qu’ils les fassent découvrir au public. Grâce à la richesse des planches américaines du 9e art, ceux-ci ont pu opter pour des liens transatlantiques afin de présenter des auteurs mythique des États-Unis, du Canada ou issus de l’Argentine. Les traits tirés sont tout autant trans-générationels qu’inter-styles, lorsqu’on voit par exemple Juillard qui porte son choix sur Mattotti, Mezières ou Bilal. »

Tandis que Frank Pé invite Hogarth, Nine, Weldling & Cuvelier...

Si l’éclectisme est une fois de plus affiché (comment ne pas fondre devant ces dessins originaux de Jacobs, Uderzo, Cuvelier, Franquin, mais aussi ces planches de Milton Caniff, Winsor McCay, Carls Barks ou Burne Hogarth), l’investissement des auteurs est impressionnant : Matthieu Lauffray a réalisé une nouvelle mouture de la couverture du troisième Long John Silver, même travail de Guarnido qui présente un grand pastel de Blacksad, tout en noirceur, une première pour l’auteur espagnol.

Yslaire leur ’préfère’ Tardi, Moebius, de Crécy et Cosey.

On pourrait encore s’ébahir des magnifiques compositions de Frank Pé, des planches de Chaland, des peintures d’Avril ou de la présence de la première couverture de La Cité des eaux mouvantes de Valérian. On s’étonnera en particulier d’une gigantesque planche de la Fièvre d’Urbicande ! Ce format de près d’un mètre de haut est hors proportion. François Schuiten ne nous avait-il d’ailleurs pas confié qu’il désirait conserver ses originaux pour les ré-éditions futures ?

« Il ne s’agit pas de la planche originale, nous explique Éric Verhoest. En 1986, la Belgique demande entre autres à François Schuiten de la représenter à la Biennale de Venise. Quatre tirages grand format furent donc imprimés sur un papier spécial à l’aide d’un trait gris, et remis en couleurs par l’auteur, avant que l’imprimeur ne passe les noirs ensuite. Une manœuvre particulièrement délicate, car la moindre erreur implique de jeter la planche pour tout recommencer. Une de ses quatre planches est chez Benoît Peeters, les deux autres chez Schuiten, et la quatrième trouve ici logiquement sa place »

Il serait impardonnable de ne pas présenter quelques oeuvres fétiches : des planches de Jacobs, de Macherot et de Chaland, des dessins d’Uderzo et Franquin, ainsi que les copies de sécurité de L’Etoile mystérieuse.

« S’il devait y avoir un musée général de la bande dessinée, une dizaine des pièces que nous présentons devraient s’y retrouver », conclut le galeriste.

Picasso, un potentiel auteur de bande dessinée

Déjà présents l’année dernière, la Galerie Petits Papiers joue la carte de l’innovation avec un stand imaginé sur mesure par Denis Deprez, une impressionnante diversité d’œuvres, et la présence remarquée d’un... Picasso ! On l’aura compris, l’idée est de frapper un grand coup pour attirer les amateurs d’art au cœur de leur espace, afin de leur montrer les richesses des illustrateurs issus de la bande dessinée.

Un stand à l’architecture recherchée, où Avril côtoie Geluck sans qu’il n’y ait un mot plus haut que l’autre
Le ’Picasso’ (1969)

« En présentant ce Picasso de la période dite "des Mousquetaires ", nous voulions montrer que les auteurs de BD ont un graphisme pas tellement éloigné de ce grand peintre, nous explique Marc Breyne. Nous avons donc demandé à François Avril et Jean Giraud – Moebius d’imaginer chacun une réponse au tableau du maître. En voyant donc côte-à-côte le tableau original et les deux réponses, on peut en conclure que Picasso aurait très bien pu se prêter au jeu de réaliser lui-même de la bande dessinée ! (rires) Pour aller plus loin, nous voulons surtout montrer à l’amateur d’art que de très nombreux artistes de valeur sont issus de la bande dessinée, et qu’il faut passer le cap du genre pour s’intéresser à une œuvre. »

La réponse de Moebius est demeurée aussi intéressante qu’en retrait face à Picasso, ainsi qu’il nous l’a expliqué :

La réponse de Jean Giraud - Moebius

« Pour moi, Picasso est un géant, et il m’a beaucoup intéressé lorsque je faisais mes études aux Arts appliqués. Je ne pouvais donc que rester modeste devant son œuvre. De plus, cette tête de mousquetaire est très étrange, et elle montre à quel point l’esprit de Picasso était d’un anticonformisme total, pas en réaction mais en décalage avec les codes.

Jean Giraud dit Moebius
Photo : © CL Detournay

Il possédait une telle liberté qu’on se demande quel chemin emprunte la référence de ce tableau pour donner ce résultat. J’ai donc voulu entrer dans le thème, et aborder la familiarité spatio-temporelle bizarre que Picasso avait abordée en réalisant cette huile. Puis, pour moi, l’épée symbolise le mental et l’intelligence, comme on le représente dans le tarot. J’ai donc voulu aborder cette pique mentale que Picasso nous adresse avec son art, en imaginant que son modèle tente de s’en défendre ! (rires) »

La réponse de François Avril

Bien moins en retenue, François Avril a livré une pensée plus rapide, plus instinctive.

François Avril
Photo : © CL Detournay

Alors que Moebius tente d’entrer dans Picasso, Avril le tourne presque en dérision : « Je trouvais cette idée un peu saugrenue, tout en comprenant fort bien l’idée de la réponse pour l’intégrer à l’esprit de la galerie. Comme tout Picasso, l’œuvre était intéressante, mais celui-ci en particulier ne m’a pas particulièrement bouleversé. Par contre, j’y ai directement vu cette femme qui s’y cachait, avec ce pubis inversé et ses seins dans les yeux. Cela peut paraître étrange, mais j’ai alors rapidement esquissé cette vision, avant de revenir dessus et de me dire que je ne pouvais pas présenter cela. J’ai donc voulu conceptualiser la chose, en mêlant d’autres œuvres de Picasso à mes petits personnages, mais cela collait moins bien. Je me suis donc laissé emporter par ma première idée : un instantané de mon impression graphique ! »

Autour de ce concept, on retrouve des œuvres aussi diverses que la Thermozéro dont nous parlions précédemment, mais aussi des planches de Gaston, un fabuleux quatrième plat de Tillieux et d’autres auteurs majeurs comme Jacques Martin, qui devaient côtoyer des auteurs aux styles aussi divers que ceux de Götting, Baudoin, Manara, Geluck, Druillet, Varenne, etc.

C’est un véritable challenge que d’organiser de si grandes toiles pour un si petit espace ! Alain Huberty et Marc Breyne ont donc fait appel à l’auteur belge Denis Deprez pour concevoir et réaliser leur stand, aux objectifs si divers.

Comme partout, quelques maîtres : la ’Thermozéro’ et le quatrième plat de Tillieux encadre deux planches de Martin.

« J’étais déjà présent en tant qu’auteur lors de l’édition précédente, nous explique Deprez, Et en me baladant, j’avais pu remarquer que les influences orientales étaient fort présentes. Lorsque Petits Papiers est venu me trouver, les demandes étaient de donner une dimension nouvelle pour l’accrochage, tout en dégageant un sentiment global d’harmonie. Je me suis donc orienté vers l’architecture de Tadao Ando, tout en voulant privilégier l’aspect pratique au cœur d’un lieu de contemplation. Je voulais que l’image soit en relation avec l’espace. J’ai donc créé deux couloirs aux extrêmes, les maîtres de la bande dessinée d’un côté, et des illustrateurs de l’autre, tout en passant par le Picasso et ses réponses, et en laissant la place aux autres artistes. C’est donc un espace particulier, qui se distingue des autres, mais que j’ai laissé ouvert pour demeurer en relation avec l’extérieur. »

En passant chaque porte ou en empruntant les ponts (attention à ne pas mettre les pieds dans l’eau), on entre donc dans un autre univers. Le stand est aussi bien conçu que les œuvres présentées sont pertinentes. Un passage incontournable pour le visiteur de la Brafa 2011.

Superbe composition spatiale : Entre deux Baudoin, un Götting se profile

Que l’on soit donc expert, connaisseur, amateur d’art ou simple curieux, cette édition 2011 de la Brafa est une incroyable source d’intérêts : les galeristes présents ont sorti leurs plus belles pièces, rivalisant d’attraits pour ces expositions côte-à-côte. Y déambuler donne le vertige, devant la rareté et la richesse des œuvres présentées. Cet incroyable rassemblement forme un des plus beaux musées dédiés à l’art, et en particulier à la bande dessinée. Sauf que dans ce cas-ci, vous pouvez repartir avec ce qui y est accroché !

Un Loustal (à gauche), le Picasso et ses réponses à droite.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Brafa 2011 : du 21 au 30 janvier 2011. Tours et Taxis - Bruxelles - Belgique.

Plus d’infos sur leur site

Photos : © CL Detournay

 
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10 Messages :
  • " Je compare souvent Gibrat à Vermeer, et Lepage à de La Tour"

    Vaut mieux entendre çà que d’être sourd !

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  • La bande dessinée interpelle l’amateur d’art à la Brafa
    21 janvier 2011 11:09, par Sergio Salma

    Superbe article. ça donne envie d’ aller voir ça ! Pour les objets de toutes provenances et pour voir comment la bande dessinée y est exposée. Mais Daniel Maghen dit quand même des énormités.

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  • ainsi que les copies de sécurité de L’Etoile mystérieuse

    Ce sont quoi au juste ces "copies de sécurité", des photocopies ? des chromalins ? des tirages offset du photograveur ?

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    • Répondu par danielsansespace le 21 janvier 2011 à  16:42 :

      copies de sécurité = strips d’époque redessinés à la main (mais est-ce la main du maître ou celle d’Alice Devos engagée à cette époque pour aider Hergé, telle est la question). Dits de sécurité car Hergé aurait voulu garder une trace de ces strips pour la publication dans d’autres journaux tandis qu’il remontait les originaux en planche pour l’album couleur (le premier couleur).
      Il y a débat pour attribuer ou non ces copies à Hergé.

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      • Répondu par cheche le 22 janvier 2011 à  09:58 :

        Les meilleurs spécialistes en la matière sont unanimes sur la question : ces recopiages ne sont pas de la main de Hergé ! Alice , Germaine , Evany ou un autre ... mais pas Georges !

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        • Répondu le 22 janvier 2011 à  18:02 :

          entre les copies de sécurité des planches du Soir réalisées probablement par le maître

          On voudrait donc nous vendre de vulgaires copies aux prix des originaux d’Hergé. Le "probablement" est particulièrement savoureux.

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        • Répondu le 22 janvier 2011 à  19:00 :

          On se demande qui sont ces spécialistes et ont ils tenu les copies et les planches remontées entre leurs mains expertes ............ question ?

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        • Répondu le 22 janvier 2011 à  19:08 :

          Ces meilleurs spécialistes ont ils tenu les copies des planches avec en regard les planches remontées ? ce qui est étonnant est que les planches "copies" sont corrigées pas de recopiage basique le trait démarre d’un coups trace de croix et/ou hachure pour noicir par une petite main ( donc il y aurait une petite main " d’Alice Devos ". un débat intéressant toujours refusés par les " Spécialistes " :-)))

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  • En présentant ce Picasso de la période dite "des Mousquetaires ", nous voulions montrer que les auteurs de BD ont un graphisme pas tellement éloigné de ce grand peintre, nous explique Marc Breyne. Nous avons donc demandé à François Avril et Jean Giraud – Moebius d’imaginer chacun une réponse au tableau du maître. En voyant donc côte-à-côte le tableau original et les deux réponses, on peut en conclure que Picasso aurait très bien pu se prêter au jeu de réaliser lui-même de la bande dessinée !

    Petite correction : d’après le site du journal Le Soir, le Picasso a été retiré du stand de Petits Papiers au salon des antiquaires car il s’agirait d’un faux.

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  • La sculpture présentée avec le travail de Cromwell sur "Le dernier des Mohicans" est tout simplement magnifique. Une interprétation de l’univers de l’auteur qui mérite que l’on cite le sculpteur :

    Laurent "Lo*" Le Penru

    Pour les curieux désirant porter un regard sur le travail de l’artiste, son blog se trouve ici :

    http://loetoile.over-blog.com/

    Et pour quelques détails concernant la pièce présentée, un des nombreux articles avec photos en gros plan ici :

    http://loetoile.over-blog.com/article-le-dernier-des-mohicans-episode-4-65212181.html

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