Mathieu Lauffray : « Long John Silver est le reflet de ma vision fantasmatique et incarnée de la piraterie ! »

2 août 2010 1 commentaire
  • La fin de l’histoire est proche pour la quête au trésor de Long John Silver et de Lady Hastings. Mathieu Lauffray, le dessinateur et coscénariste de ce récit développé en quatre albums, évoque avec nous la montée en puissance de la dramaturgie et son style graphique baroque, riche et flamboyant.

Mathieu Lauffray : « Long John Silver est le reflet de ma vision fantasmatique et incarnée de la piraterie ! » Vous assumez le graphisme de Long John Silver. Mais vous êtes également crédité comme étant le coscénariste de cette histoire. Comment vous répartissez-vous la tâche avec Xavier Dorison ?

Xavier a écrit la version initiale du scénario. Au départ, Long John Silver était un récit extrêmement bien structuré et organisé, avec une dramaturgie très précise et un solide encrage historique. Nous avions déjà travaillé ensemble sur une autre série, Prophet, pour les Humanoïdes Associés. Quand nous avons décidé de collaborer sur cette suite de la vie du célèbre pirate, nous avons modifié le scénario car mon graphisme se prêtait plus à des ambiances romanesques. Nous avons gardé la trame initiale du récit de Xavier : la rencontre de Long John Silver avec Lady Vivian Hastings, la quête au trésor, etc. Par contre, nous avons limité les références au contexte historique, pour mieux nous consacrer à l’aventure, aux relations entre les personnages, au bateau, aux aspects romanesque et baroque de l’histoire. Le récit devait donc intégrer une dimension de dureté et de noirceur, loin de la saga Pirates des Caraïbes, dont les histoires sont plus divertissantes et humoristiques.

Extrait de "Long John Silver" T3

Concrètement, comment travaillez-vous ?

Nous habitons dans la même ville. Nous nous voyons tous les trois à quatre jours. On parle alors de nos envies, de nos idées. Chacun prend des notes, et nous finalisons le découpage et l’avancement du récit par des échanges d’e-mails. La structure du récit a été bloquée très tôt. Mais les personnages se révèlent au fur et à mesure des pages. On se laisse donc la liberté de réécrire certaines scènes, ou d’en peaufiner d’autres. En fait, il y a un échange permanent entre nous, jusqu’au moment où la maquette de l’album part chez l’imprimeur.

L’histoire a-t-elle évolué ?

Oui. Initialement, le Capitaine Hastings ne devait pas mourir. Le synopsis global de la série ne comportait pas la scène du duel que les lecteurs ont peu découvrir à la fin deNeptune, le second tome de la série. Nous privilégions alors un rapport de force tendu entre les deux camps. On a décidé, quand l’esprit romanesque a pris le dessus et que l’exaltation des passions humaines et de la démesure de nos personnages se développaient, d’aller vers une représentation plus extrême et baroque. Donc, développer cette scène où l’on joue sur les codes : un duel mythique, une grande tempête, etc. Long John Silver a un problème d’égo avec Hastings, et commet une erreur monumentale : il le tue et sa dépouille tombe dans un océan déchaîné, avec la carte qui devait le mener au trésor.
Ce changement a eu des répercussions sur Le Labyrinthe d’Emeraude, le troisième tome de la série. L’équipage est assommé par ces événements…

Extrait de "Long John Silver" T3

Vous parvenez à maintenir une ambiance prenante, puissante, surprenante et tendue depuis les premières planches du premier tome. Est-ce un exercice d’équilibriste pour y parvenir ?
Tout est conditionné par rapport au regard que nous portons sur le genre ! Plus on avançait dans ce récit, plus on s’est aperçu que ce qui nous intéressait, c’était plus le regard que nous portions sur la réalité, que la réalité elle-même. On a donc eu une certaine interprétation expressionniste du récit. Les dessins ne sont donc plus le reflet d’une action, mais sont une interprétation du ressenti des personnages par rapport à l’action. Ce qui est calme est excessivement calme, ce qui est beau est excessivement beau, ce qui est terrifiant est extrêmement terrifiant ! Et donc, la tension est permanente dans l’histoire et le dessin. Cela donne un album radical, avec des partis pris qui peuvent être spectaculaires, baroques et déroutants pour les lecteurs. Ces choix nous semblaient adaptés aux émotions que l’on essaie de transmettre.

Prévoyez-vous de réaliser une suite à cette histoire après le quatrième album, qui marquera la fin du cycle ?

Cela n’aurait pas de sens de réaliser une suite directe à ce récit en reprenant les mêmes personnages. Mais pourquoi ne pas repartir sur un récit se déroulant au XVIIIe siècle, abordant le même genre. Cette époque est propice aux histoires…

Extrait de "Long John Silver" T3

Le parti pris graphique, baroque, pictural et imposant, était-il évident ?

C’était un choix. Pour Prophet, mon style était plutôt minimaliste, contrôlé et lissé. Pour Long John Silver, j’ai opté pour un graphisme plus baroque et charnu. Je me suis imposé un style puissant, libre, et une gestuelle moins contrôlée pour mon encrage. L’histoire ne pouvait pas se prêter à un style contrôlé, car nous voulions plus exprimer des humeurs quune traduction objective des événements. Le style graphique s’est imposé avec le type d’émotion que nous avions à transmettre.

Dans le prochain tome, vous dessinerez sans doute la citée de Guyanacapac. Vous documentez-vous sur la culture maya ?

Pas spécialement. Je discutais dernièrement avec Patrice Pellerin qui est l’un des cadors de la bande dessinée historique consacrée à la navigation. Xavier et moi-même avons une approche totalement à l’opposé de la sienne. Notre cité de Guyanacapac aura un côté fantasmatique. J’apprécie les gravures de Gustave Doré. Lorsqu’il dessinait les bateaux qui naviguaient sur les pôles, entre les icebergs, il n’avait aucune idée de leur représentation exacte. Il n’avait jamais été dans ces régions. Il se basait sur des témoignages pour dessiner les trois-mâts pris par les glaces, dans un fantasme romanesque déluré. Alors que sa représentation graphique était en grande partie excessive, il faisait rêver des milliers de lecteurs en illustrant de grands récits de voyage et d’aventure. Pourtant, le résultat était étonnant !
Moi aussi, je veux dessiner mon fantasme de la jungle, des Mayas ou des Aztèques. Chaque fois que j’ouvre un livre pour me documenter sur le sujet, je le referme avec une certaine déception. Une représentation dantesque me fait plus vibrer qu’un polaroïd pris par un touriste. Je préfère retranscrire mon imaginaire et mes fantasmes… Tout en les rendant incarnés et réels, car il faut que le lecteur y croie ! C’est à nouveau un parti pris, et certains nous dirons que nous ne connaissons pas la culture maya. Ils auront raison, mais notre objectif n’est pas de retranscrire la réalité historique !

Recherches graphique pour Long John Silver T3

Vous avez accepté d’être le directeur artistique de Siegfried, le projet de film en animation 2D d’Alex Alice. Pourquoi ?

Alex Alice est l’un de mes alter ego, tout comme Denis Bajram ! Alex met autant de sérieux à réaliser des albums d’aventures et de fantaisie que d’autres en mettent en gérant des grands comptes dans des banques d’affaires. Il fait partie des auteurs qui ont compris que la bande dessinée est un investissement complet. Ce sont des personnes qui auraient pu faire des carrières étonnantes dans d’autres domaines, tellement leur talent est grand, mais qui ont choisi de mettre leur énergie dans la BD, un genre qui est encore considéré par beaucoup comme étant un « nid à âneries ». Alex veut faire un récit romanesque, grand public, à une époque où l’on demande aux réalisateurs de choisir leur cible : les enfants ou les adultes, mais pas les deux à la fois. Cette manière de penser le cinéma d’animation est une connerie inventée par les services marketing pour réaliser des navets. Alex est issu d’une école de commerce, et il utilise ses compétences commerciales et de dessin, ainsi que mon talent de graphiste, pour monter un projet intéressant. J’espère de tout cœur qu’il va se finaliser.

Recherches graphique pour Long John Silver T3

Durant les années 90, vous aviez réalisé beaucoup d’illustrations à côté de la bande dessinée. On peut les voir dans Proto. Continuez-vous à accepter ces travaux de commandes ?

Non. Je n’en fais quasiment plus. Je préfère réaliser des images autours des univers que je développe en bande dessinée. Et malheureusement, les maisons d’édition utilisent très peu les compétences d’illustrateur de leurs auteurs. L’image a pourtant prouvé son efficacité et son impact, et il serait malin de pouvoir aller plus dans ce sens.
Je fais surtout des illustrations pour le cinéma. On me demande de développer un univers, selon ma propre perception du synopsis, et d’aller le plus loin possible. J’ai travaillé dernièrement sur le prochain film de Pascal Logier, le réalisateur de Saint-Ange. Ce film est encore en production. J’ai aussi réalisé de nombreuses illustrations pour Fantomas, le film de Christophe Gans. Il s’agira d’un remake des films sortis dans les années ’60. J’ai pris beaucoup de plaisir à illustrer ce récit d’espionnage à la française. Sans oublier le quatrième et dernier Long John Silver.

Vous réalisez les story-boards pour ces films ?

Non. J’interviens bien plus tôt. Je fais du « Concept Design ». Une fois que le scénario définitif est bouclé, il faut lui donner les premières directions pour son habillage visuel. C’est une étape importante, car via les illustrations pour les scènes marquantes du film, les dessinateurs aident l’équipe à réaliser différents choix sur l’endroit des scènes, les costumes ou les éclairages par exemple. Je travaille avec le réalisateur sur ces questions globales. La production sélectionne ensuite les options selon leurs coûts. Ce sont des missions de quelques mois, libre de toute contrainte. Les illustrateurs sont seuls avec les réalisateurs pour imaginer ce que sera le film. Ce travail est agréable, loin des contraintes de tournages où chaque journée coûte des dizaines de milliers d’euros.

Recherches graphique pour Long John Silver T3

(par Nicolas Anspach)

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Mathieu Lauffray, sur Actuabd.com, c’est aussi :
- Une autre interview : Pour Long John Silver, nous avons opté pour un style baroque et déroutant (avec Xavier Dorison, juin 2007)
- Des chroniques d’albums : Long John Silver T3 & T2 - Proto
- Un texte d’actualité : Mathieu Lauffray, directeur artistique de Saint-Ange (Mai 2004)


Lien vers le site et le blog de Mathieu Lauffray

Retrouvez une interview filmée de Xavier Dorison sur le site de notre partenaire France5.fr

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Illustrations : © Lauffray, Dorison, Dargaud.
Autoportrait en médaillon : © Lauffray

 
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