La plus belle des fins du monde... signée Zep

1er mai 2018 0 commentaire
  • Qu'il serait réducteur de cantonner Zep à Titeuf ! Avec ce nouvel album réaliste publié chez Rue de Sèvres, l'auteur nous prouve qu'il possède bien des talents cachés, y compris celui de nous surprendre et nous passionner avec un thème qu'on croirait anodin : les arbres !

Dans les années 1980, des observateurs ont constaté un curieux phénomène au cœur de la savane sud-africaine. Dans la région du Transvaal, des antilopes (les koudous) en surpopulation ont subi une grande vague de mortalité sans raison particulière.

À force d’analyses, les scientifiques ont découvert que tous les eucalyptus de la région avaient temporairement modifié leur teneur en tanin pour empoisonner une partie de ces cervidés très friands de leur feuillage. Ils étaient devenus une menace mortelle pour ces arbres...

Bien que controversée, cette anecdote a relancé le débat sur les pouvoirs du monde végétal et a particulièrement impressionné le dessinateur Zep qui en a tiré un récit à mi-chemin entre science-fiction et prophétie alarmiste. Comme il nous l’a expliqué : « J’ai été interpellé par cette affaire, et je me suis mis à me renseigner, puis à écrire, tout en cherchant à confronter mon scénario avec des scientifiques, afin de vérifier ce qu’ils en pensaient. En effet, nos récentes découvertes sur les arbres, leurs facultés, leur communication, leur pouvoir de communication sont totalement fascinantes ! Cela va même au-delà de notre compréhension. Au point que nous n’avons d’ailleurs pas les mots de vocabulaire pour l’expliquer, et l’on se tiendrait à des vérités réductrices par rapport à leurs réelles capacités. D’où l’intérêt de la fiction pour évoquer tout cela. »

La plus belle des fins du monde... signée Zep
Zep "accessibilise" des thématiques scientifiques pour un large public
Photo : Charles-Louis Detournay

Un récit posé, en Scandinavie

Le récit de Zep débute avec l’arrivée d’un jeune stagiaire au sein d’un groupe de recherche isolé dans la campagne suédoise. Ceux-ci observent la nature et plus particulièrement les réseaux de communication entre les végétaux. Placé sous l’autorité du professeur Frawley, fan inconditionnel des Doors, le petit groupe de scientifiques en arrive à la conclusion qu’ils n’observent pas les plantes mais que ce sont les arbres eux-mêmes qui les observent !

Derrière cette révélation se profilerait-il une menace pour l’humanité ? C’est la conclusion qui s’impose si on relie cette découverte à la mort mystérieuse de promeneurs en forêt espagnole. D’autres signes interpellent l’équipe du professeur, comme le comportement inhabituel des animaux vivant aux alentours du centre de recherche ainsi que la présence d’étranges champignons toxiques. L’usine pharmaceutique implantée non loin serait-elle responsable ?

Zep annonce la fin du monde.....

Obsolescence programmée

On n’attendrait pas l’auteur de Titeuf sur le registre du récit apocalyptique avec un arrière-plan écolo. Mais depuis qu’il a choisi la veine réaliste, Zep a pris l’habitude de nous entraîner sur des terrains où on ne l’attendait pas forcément. C’est encore le cas ici avec ce récit dense, fortement documenté et particulièrement bien construit. Loin des productions à grand spectacle et effets spectaculaires, la narration fonctionne sur une lente et inéluctable progression vers la catastrophe écologique. Le retour persistant de la "bande originale" de la chanson prophétique des Doors, qui donne son titre à l’album, souligne un peu plus l’ambiance lourde, pesante et insidieuse de la menace.

« J’ai grandi dans les années 1970, nous explique Zep, Une époque où l’on nous apprenait la peur de l’apocalypse nucléaire. La fin du générique de cette magnifique série qu’était Il était une fois… l’Homme présentait la destruction de la Terre. Or, c’est impossible : nous pouvons abîmer la Terre momentanément, mais elle nous survivra. Le meilleur exemple est Tchernobyl, devenue une forêt luxuriante d’où l’Homme a disparu. Tous nos actes destructeurs ne font que mettre en péril notre propre existence. Je voulais donc renverser l’idée que l’homme se croit tellement puissant qu’il doive devenir alors également l’initiateur de l’Apocalypse. »

« Je suis d’un naturel optimiste, continue l’auteur, Et j’avais l’envie d’une seconde chance donnée à l’humain. Une hypothèse moins scientifiquement crédible que tout le reste du récit, mais qui apporte sa touche de poésie. Je trouvais rassurant de se repositionner comme hôte de la Terre et partenaire des autres espèces vivantes. En faisant partie d’un tout, notre existence prend un sens. »

en passant au vert !

Une fin du monde en couleur

Depuis plusieurs tomes, l’auteur d’Un Bruit étrange et beau a fait le choix d’une mise en couleur monochromatique qui va bien au-delà d’une quelconque « marque de fabrique ». Cette technique participe la mise en condition du lecteur, mêlant à la fois souplesse, légèreté et contribuant à la « noirceur » du récit. Comme nous l’explique Zep : « Je joue sur la couleur car mon trait réaliste contient beaucoup de détails qui pourraient monopoliser l’attention du lecteur, et une mise couleur traditionnelle se ferait au détriment de la narration. Pour casser l’aspect illustratif, je maintiens des couleurs sobres, afin de mettre l’accent sur l’histoire et la lisibilité. Au fur et à mesure des planches, j’alterne les choix de couleurs d’ambiance car plusieurs pages peuvent traiter d’une discussion entre plusieurs personnages, et ces changements de tons chromatiques permettent de casser la monotonie. »

En plus d’un siècle, l’humanité ne serait-elle pas devenue bien plus nuisible qu’utile ou indispensable à la survie de notre planète ? Avec la délicatesse d’un discours clair et limpide, ce nouvel album pose la question de façon directe et pédagogique.

« Nous ne sommes pas les maîtres de la terre, nous en sommes les hôtes » : derrière cette formule citée en conclusion, Zep laisse tout de même pointer l’espoir d’un changement de vie, nous invitant aussi à poser un autre regard sur notre monde.

The End s’avère donc être un récit admirablement construit, à l’inexorable montée en puissance, jusqu’à la conclusion qui laisse le temps de réfléchir à tout ce qui s’est déroulé et nous entoure. Sublime d’intelligence et de vulgarisation ! Une très belle leçon politique et écologique, à savourer et méditer. "This is the end, beautiful friend"...

(par Patrice Gentilhomme)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire la chronique du précédent récit réaliste de Zep : Un bruit étrange et beau (Rue de Sèvres)

Photo : Charles-Louis Detournay, pas d’utilisation sans autorisation préalable.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

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