Laurent Galandon évoque dans "Shahidas" le terrorisme au féminin

12 janvier 2010 5 commentaires
  • Avec Shahidas, Laurent Galandon nous propose à nouveau un album fort, en prise avec l'actualité sur un thème délicat et dérangeant : le terrorisme au féminin. Retour sur l’itinéraire d'un "nouveau scénariste".

Parfait représentant de la génération "Grand angle", Laurent Galandon fait partie de ces nouveaux scénaristes découverts par la collection réaliste des éditions Bamboo. Avec quelques autres il a contribué à modifier l’image de cet éditeur longtemps réduit à l’humour "Gros Nez".

Laurent Galandon évoque dans "Shahidas" le terrorisme au fémininDans ce nouveau récit prévu en deux tomes, nous suivons pas à pas l’enquête de l’inspecteur égyptien Sarraj fatigué, meurtri par un drame personnel dont on présent qu’il a un lien avec son enquête. Une enquête menée dans une Égypte en proie au terrorisme et à la violence aveugle. La disparition de sa femme dans de mystérieuses conditions, ses origines palestiniennes, sa proximité avec le petit peuple cairote sont autant d’éléments qui vont bouleverser un peu plus le destin fracturé de ce policier à mi-chemin entre l’inspecteur Harry et un Colombo version orientale. À partir d’une banale enquête d’adultère, il va mettre à jour un réseau terroriste aux ramifications inattendues rejoignant l’intimité du policier.

Proposé à différents éditeurs en pleine crise des caricatures danoises de Mahomet, le sujet fut écarté plus ou moins poliment... Mais à force de patience, le scénariste parvient à placer son histoire au sein de la fameuse collection Grand Angle.

En associant étroitement cette chronique très réaliste sur le phénomène des femmes kamikazes (Shahida, féminin de Sahide signifie « martyr ») aux drames personnels qui traversent la vie de Sarraj, ce nouvel album nous fait pénétrer au cœur des contradictions d’un Moyen-Orient compliqué et tourmenté. Un sujet brûlant et délicat servi avec élégance par le dessinateur italien Volante dont le trait assez classique mais juste assure une belle lisibilité à cette histoire.

Shahidas, T.1 : Le Fruit du mensonge par Galandon & Volante
Ed. Bamboo

Un label à contrepied du catalogue Bamboo

Avec ce nouvel opus, Laurent Galandon nous confirme la singularité d’une démarche personnelle et exigeante. Adolescent, il souhaitait devenir photographe, une activité qu’il va d’ailleurs mener pendant plusieurs années avant de s’orienter vers le cinéma d’art et d’essai dans les Yvelines. De cette expérience et des rencontres qu’elle provoque, le futur scénariste retiendra une passion pour l’engagement, une approche citoyenne et militante sans manichéisme de l’histoire et du travail de mémoire qui va avec.

Par la suite, il s’inscrit aux cours de l’atelierBD.com animé par Joseph Béhé (il est alors le seul à suivre le cours de scénario). C’est à l’issue de cette formation et après quelques dossiers envoyés aux éditeurs qu’il se fait remarquer par Bamboo, l’éditeur étant alors à la recherche de nouveaux scénaristes pour sa collection réaliste.

Avec d’autres, il rejoindra le pool qui va contribuer à transformer l’image de l’éditeur des Profs. En compagnie d’Alexis Robin (Borderline , Traffic)), Damien Marie (Welcome to Hope, Ceci est mon corps) ou encore Jérôme Félix (Hollywood Boulevard, L’héritage du Diable) cette nouvelle génération imposera des histoires adultes fortement inspirées dans l’écriture par le cinéma ou les séries télé, souvent en prise directe avec l’actualité.

Consécration, des auteurs plus confirmés comme Rodolphe (série le Village) ou Desberg (Sienna) n’hésiteront pas à rejoindre la jeune garde de Bamboo au sein d’une collection qui s’affiche davantage comme un label qu’une simple collection réaliste.

Shahidas, T.1 : Le Fruit du mensonge par Galandon & Volante
(C) Ed. Bamboo

Une démarche citoyenne

Avec Gemelos, paru en 2007, on perçoit déjà dans cette chronique de la misère des bidonvilles de Colombie sur fond de trafic d’organes, un intérêt pour les sujets d’actualité et une approche originale. Mais c’est avec l’Envolée sauvage que le scénariste va associer succès public et critique.

Primé au festival de Blois en 2007 et à Angoulême l’année suivante ce diptyque est unanimement salué comme une manière originale de décrire l’indicible, de traiter la Shoah à hauteur d’enfant. À travers les yeux de Simon, petit orphelin, Galandon nous entraîne dans une épopée qui va du Paris de l’Occupation à Auschwitz, sans pédagogisme excessif.

Fort de ce succès le scénariste poursuit son travail de mise en images de sujets difficiles peu ou pas abordés en BD, n’hésitant pas au passage à travailler avec de jeunes dessinateurs. Suivent donc l’Enfant maudit, toujours en compagnie d’Arno Monin, « fausse suite » de « l’Envolée », confrontation audacieuse et sensible entre le souvenir des femmes tondues à la Libération à celui du Paris de... Mai 68 où tout semble possible.

Plus récemment, en compagnie de Dan, il revient sur les soubresauts de la Guerre d’Algérie avec Tahya El Djazaïr, chronique algéroise des tiraillements d’un jeune instituteur entraîné malgré lui, dans les événements des années 1950.

Tahya El-Djazaïr l’un de ses albums les plus aboutis (dessiné par A.Dan) vient d’ailleurs de recevoir le prix du meilleur en langue française au Festival… d’Alger !).

Malgré un rythme de travail qu’il juge lui même assez irrégulier (bien que les publications annoncées pour 2010 tendent à prouver le contraire), Galandon n’en finit pas rendre compte d’une certaine vision de l’histoire des hommes, quitte à aller voir dans des coins les moins glorieux de notre mémoire collective

Devoir de mémoire et attitude citoyenne dominent les récits, d’un auteur qui s’obstine à modestement « faire connaître certaines périodes à ne pas oublier ». Des histoires sont centrées sur des personnages « en résistance » et qui, malgré leurs situations tragiques, continuent à croire en des valeurs telles que l’amitié et la solidarité.

Lecteur passionné (Sahidas est inspiré du livre Barbara Victor), internaute attentif, Laurent Galendon se présente comme un spectateur engagé dont les récits s’inscrivent dans des contextes historiques forts et sensibles ; l’auteur puise davantage ses sources dans des essais et sur Internet plutôt que dans une lecture fébrile de la presse hexagonale.

Laurent Galandon en avril 2009
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Mêler la réalité et le romanesque

Si son inspiration puise beaucoup dans l’événementiel, l’auteur ne cache pas son désir de traiter ses personnages avec plus de profondeur et d’humanité, afin d’éviter de les réduire à un simple rôle de porteur de drapeau ou défenseur d’une cause, une approche de l’intime et du romanesque déjà perceptible dans Sahidas qu’il entend développer dans ses futurs projets.

Est-ce pour rattraper une entrée tardive dans le milieu qu’il met aujourd’hui les bouchées doubles avec une production de plus en plus dense ou est-il tout simplement talonné par l’urgence de dire, de témoigner ? Scénariste à plein temps depuis 2008, l’auteur ne tranche pas mais dévoile avec bienveillance les projets en route dans les mois qui viennent, pas moins de quatre livres devraient arriver dans les bacs.

Dans Le Cahier à Fleurs (à paraître en avril 2010), Viviane Nicaise illustrera une vision sombre du génocide arménien. Un sujet qui, on s’en doute, tient particulièrement notre homme à cœur et qui s’avère pour l’instant peu présent dans les rayons BD.

Les innocents coupables triptyque ayant pour toile de fond les « bagnes pour enfants » inspiré par des témoignages de Jean Genêt et des expériences de colonies pénitentiaires pour jeunes délinquants dont la préparation est déjà bien avancée, les amateurs pourront en découvrir les bonnes pages sur le blog personnel de l’auteur ou sur celui de la dessinatrice Anlor.

Bien que « libre et heureux chez Bamboo », le scénariste commence à être sollicité par d’autres éditeurs. Après Quand souffle le vent paru l’an dernier chez Dargaud consacré à l’univers des mines de charbon et le monde tsiganes, il s’apprête à faire son entrée au Lombard avec La Reine Apache, une manière de revisiter la vie d’Amélie Ellie, égérie des Apaches dans la France du début du XXe siècle, plus connue sous le nom de casque d’Or.

La vénus du Dahomey, histoire sinistre et dérisoire ayant pour toile de fond l’épisode peu glorieux de l’exposition « de sauvages » au jardin d’acclimatation, s’attarde sur l’itinéraire de la garde amazone du dernier roi de ce qui ne s’appelait pas encore le Bénin. Là encore, le scénariste associe petite et grande histoire par l’intermédiaire de choix sensibles, de sujets forts et de personnages atypiques.

Ne cherchant pas à faire œuvre de militant ou d’historien, Laurent Galandon continue de revendiquer avec tranquillité une démarche de devoir de mémoire, une position simplement... humaine et citoyenne.

À l’image de certains de ses confrères plus illustres, il n’est pas rare de le voir arpenter les allées des festivals de Blois ou d’Alger, en passant par Angers. une preuve de plus de la reconnaissance du travail de ce photographe passé avec bonheur à l’écriture.

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

© Bamboo Edition

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5 Messages :
  • et s il écrivait une bd réaliste sur les paléstiniens et évidemment faudra évoquer la folie de la politique israélienne...mais ca c moins facile a faire passer que l idée d un islamisme rampant...tjs le meme refrain..en droite ligne de la politique israelienne et américaine ;m étonnerait pas qu une boite de prod en rachete les droits d adaptation cinéma...la couv est irréaliste aussi mais bon,on cherche plus vraiment la réalité ,on la déforme.

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    • Répondu le 12 janvier 2010 à  15:11 :

      Peut-être serait-il pertinent de lire l’album avant d’avancer de tels propos :o) Et oui, la lecture du livre avant la rédaction d’un commentaire est vivement conseillée. Elle permet généralement d’éviter d’écrire des âneries.

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  • Laurent Galandon évoque dans "Shahidas" le terrorisme au féminin
    12 janvier 2010 14:32, par Oncle Francois

    Merci pour cet article intéressant qui permet de découvrir un jeune scénariste réaliste chez Bamboo, l’éditeur que je croyais spécialisé dans les albums d’humour gras, à acheter en hyper-marchés !!

    Toutefois, vu la la longueur de l’article et le thême de l’album, je trouve étonnant que vous n’ayez pas fait un parallèle avec le dernier Christin-Juillard, qui parle aussi des femmes et du terrorisme.

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    • Répondu le 12 janvier 2010 à  15:16 :

      Bamboo, sous le label Grand Angle, édite depuis plusieurs années des bd dites "réalistes", avec, comme chez tous les éditeurs, des qualités et des succès variables. Lecteur occasionnel de ces livres, je peux vous confirmer que les titres cités dans cet article sont de bonnes histoires et qu’elles ont pleinement leur place dans la production réaliste des ces derniers années.

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  • "Peut-être serait-il pertinent de lire l’album avant d’avancer de tels propos :o) Et oui, la lecture du livre avant la rédaction d’un commentaire est vivement conseillée. Elle permet généralement d’éviter d’écrire des âneries"

    J ai lu et votre commentaire va ds le sens de mon commentaire,on déforme la réalité pour en sortir le "faux"
    un projet bd sur la palestine chez bamboo avec galandon,on peut réver ...et les aneries en cette période ds les médias sont légions.

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