"Le Discours de la panthère" de Jérémie Moreau (Éditions 2024) : une faune pleine d’humanité

9 novembre 2020 8 commentaires
  • En l'absence d'hommes, les animaux suivent leur propre voie, très humaine mais respectueuse de la nature. Dans un ensemble de courts récits qui finissent par se rejoindre, Jérémie Moreau, lauréat en 2018 d'un Fauve d'or à Angoulême, dresse le tableau d'un monde espiègle et serein, sage mais pas sans surprises.

Le Discours de la panthère débute comme un mythe ancien ou une fable classique. Sur une petite île, un buffle s’épuise à pousser de la tête une montagne. Son but est de la déplacer pour éviter la chute d’un corps céleste. Un songe lui fait prédire la destruction de ce bout de terre. Mordu par un varan affamé, il s’essouffle et désespère. Le varan, touché par le récit du buffle, l’accompagne dans son travail de Sisyphe. Quand son ami meurt, il refuse que d’autres animaux se nourrissent de sa dépouille et cherche à le mettre en terre.

"Le Discours de la panthère" de Jérémie Moreau (Éditions 2024) : une faune pleine d'humanité
Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020

Sans transition s’ouvre un deuxième court récit animalier, dans lequel une autruche parvient à sortir la tête du sable et s’étonne du monde qu’elle découvre. Viennent ensuite des oiseaux et un rhinocéros, un éléphanteau et son aïeul, un bernard-l’hermite, un jeune singe et sa mère, et bien sûr une panthère noire. Tous se croisent et se rejoignent dans les six histoires écrites et dessinées par Jérémie Moreau.

Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020

De prime abord, cet ensemble fait penser à un recueil de fables, à situer à mi-chemin entre Ésope et Rudyard Kipling. Les animaux s’y expriment mieux que des humains, interagissent avec beaucoup de civilité et vivent des aventures signifiantes voire édifiantes - même si l’auteur évite soigneusement de rendre toute morale explicite. L’autruche leurrée pendant longtemps par une taupe est récompensée de son émancipation par un émerveillement constamment renouvelé. L’éléphanteau chargé de la mémoire du monde s’affranchit de sa pesante obligation quand il comprend que les traces du passé sont partout.

Dans un monde atemporel et vide d’hommes, les animaux sont pleinement acteurs de leur destin. Doués de raison, ils oscillent entre candeur et sagesse, osent sortir de leur condition, s’enrichissent mutuellement. Ils forment une « humanité » à part entière, avec sa conscience d’être au monde, ses paradoxes et apories. Pour autant, ce monde n’est pas figé. Les échanges, les rencontres et les questionnements conduisent à des remises en cause. L’individuel comme le collectif sont questionnés.

Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020
Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020

Le Discours de la panthère est probablement l’ouvrage le plus mystérieux de Jérémie Moreau - ce n’est donc pas un hasard qu’il soit édité par 2024. Belle, d’une beauté un peu lisse, rassurante, mais dure par les thèmes évoqués, cette bande dessinée prend le risque de désarçonner les nombreux lecteurs qui ont aimé La Saga de Grimr (Delcourt, 2017, Fauve d’or à Angoulême en 2018) et Penss et les plis du monde (Delcourt, 2019). Sous une apparente légèreté, pleine de douceur et de malice, se cache une profondeur qui offre la possibilité de plusieurs lectures : multiples lectures - ce livre ne vieillira pas - et lecture à plusieurs degrés - récits animaliers, d’aventure, moralistes, écologistes...

La couverture, le dessin et les couleurs évoquent les albums jeunesse. Édité dans un grand format sur un papier épais, Le Discours de la panthère est un bel objet conçu pour mettre en valeur les choix esthétiques de l’auteur. Entièrement réalisé en numérique, l’ouvrage fait la part belle aux grandes images de couleurs claires mais aux tons changeants. Le trait est fin et souple, les compositions rigoureuses mais variées. Il n’est pas étonnant que Jérémie Moreau cite Winsor NcCay, Taiyō Matsumoto, Chris Ware et Nick Drnaso parmi ses références. Un simple feuilletage suffit au plaisir du regard.

Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020

Les plus jeunes pourront donc faire du Discours de la panthère une lecture agréable et profitable. Tous y trouveront matière à réfléchir. Jérémie Moreau y trace, sans prétention, l’ébauche d’une philosophie où l’homme n’est plus le centre - la panthère se nomme d’ailleurs Sophia. Car ses personnages-animaux ne sont pas des déguisements ou des prétextes, encore moins une solution de facilité pour traiter de sujets humains. Certes ce que vit la faune qu’il met en scène peut toucher chaque lecteur et provoque rapidement l’empathie. Mais les animaux valent par eux-mêmes et leur intégration à leur environnement.

Prenant le contrepied de l’anthropocène, dans lequel la technologie humaine, associée à la mégalomanie, a conduit les conséquences de la vie des hommes à dépasser les forces de la nature, Jérémie Moreau adopte un point de vue « extra-humain ». L’arc narratif qui encadre les différents récits du livre confirme ce choix en dressant une ligne invisible mais intangible entre l’homme et l’animal. Le Discours de la panthère dessine finalement les contours d’une humanité hors de l’homme.

Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020
Le Discours de la panthère © Jérémie Moreau / Éditions 2024 2020

(par Frédéric HOJLO)

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8 Messages :
  • "une humanité hors de l’homme"

    Curieux concept métaphysique. Vous pourriez développer ?
    Parce qu’à part tenter définir "Dieu", je ne vois pas ce que ça pourrait vouloir dire.

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 9 novembre 2020 à  15:47 :

      Disons : une conscience d’être au monde qui ne soit pas celle de l’homme (je n’irais pas jusqu’au divin, mais je suis assez peu porté sur la chose théologique).

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      • Répondu le 9 novembre 2020 à  17:43 :

        Je pensais à la métaphysique plutôt d’un point de vue ontologique que théologique (l’être et de l’étant de Heidegger ou Lévinas…).
        Plus simplement, je me demande s’il est possible pour un humain de se représenter une conscience animale, d’avoir une autre conscience au monde.
        Ce bel album de Jérémie Moreau m’évoque l’anthropomorphisme des fables d’Ésope plutôt qu’une compréhension du monde qui se détacherait de notre humanité.
        Je vous taquine ;)

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 9 novembre 2020 à  17:56 :

          Je vous rejoins sur Ésope, qui est la première référence que je cite, mais je pense que le dessinateur va un peu plus loin (voir ci-dessous).

          Je vous rejoins aussi sur la question de la représentation d’une conscience animale. Jérémie Moreau en fait une tentative. Impossible évidemment de dire si elle est « scientifiquement acceptable », mais son but n’est pas là. Il ambitionne d’en livrer une version artistique - du moins est-ce comme ça que j’ai interprété son livre - ce qui est déjà pas mal.

          Aucun problème pour échanger, M. Taquin !

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          • Répondu par M ; Taquin le 10 novembre 2020 à  09:01 :

            J’ai un peu de mal à dépasser cette référence à Ésope. Probablement parce que faire parler (en français) des animaux est "humain trop humain". En revanche, la manière que Jérémie Moreau a de construire visuellement son récit (découpage, composition, couleurs, textures) laisse une place aux sensations qui sort des conventions pour exprimer une idée du vivant impossible à exprimer par des mots.

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            • Répondu par Frédéric HOJLO le 10 novembre 2020 à  09:37 :

              Oui, faire parler des animaux produit forcément un drôle d’effet. Là aussi, c’est un choix d’auteur. Il aurait pu tenter un récit « muet », au risque de perdre une partie du sens.

              Je vous rejoins encore sur la construction visuelle du récit, qui participe pleinement de la recherche de l’auteur. Cela me fait d’ailleurs penser au travail de Clément Vuillier pour L’Année de la comète, déjà chez 2024.

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        • Répondu par Jérémie Moreau le 11 novembre 2020 à  10:10 :

          Vous avez raison, cet album lorgne encore un peu trop du côté de la fable anthropomorphique, mais entame un début de proposition pour enjoindre un perspectivisme animal : les différentes quêtes des protagonistes sont plus dictées par des spécificités de leur espèce ( l’étourneau lassé par la route migratoire toujours identique, le dragon de komodo contraint de passer du temps avec sa victime avant de la manger, le bernard l’ermite à la recherche de sa coquille ) que dans les fables habituelles où l’on part de l’humain pour trouver des correspondances animales parlantes.
          Mais je suis d’accord, passé ce point de départ de mes histoires, ils ont une manière de les vivre parfaitement humaine.
          Depuis que j’ai commencé cette bande dessinée j’ai notamment découvert "milieu humain, milieu animal" de Jacob von üexkul qui m’a ouvert des horizons fabuleux pour travailler davantage les subjectivités perceptives en fonction des caractéristiques d’espèces. Notamment sa génialissime description du monde de la tique qui a tant inspiré Deleuze.
          A l’avenir je compte creuser cette veine animale, en utilisant tout l’arsenal graphique dont je dispose pour rendre compte plus finement des subjectivités animales. ( Mais il va sans dire que ça ne reste qu’un essai de projection d’un humain et que je cherche avant tout à raconter de belles histoires, donc ce sera toujours "humain trop humain".)

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          • Répondu par Frédéric HOJLO le 11 novembre 2020 à  10:24 :

            Merci pour ces précisions et prolongements. Je pense que nous serons donc quelques-uns à attendre de nouveaux ouvrages avec curiosité.

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