Philippe Geluck se démasque

9 novembre 2020 0 commentaire
  • Dans cette interview, Philippe Geluck revient sur le report de son expo aux Champs-Élysées, il nous explique son confinement et ses conséquences, ainsi que ses nouveaux projets, car comme son Chat, Geluck retombe toujours sur ses pattes !

Étiez-vous déçu qu’après ces mois (voire ces années) de préparatifs et l’autorisation de la maire de Paris, le couperet du Coronavirus tombe et vous empêche d’exposer vos statues aux Champs-Élysées ?

Honnêtement, dès le mois de janvier et la pandémie déclarée à Wuhan, j’ai immédiatement craint que la maladie voyage et ne vienne bouleverser nos vies. Déjà, les précédentes manifestations des gilets jaunes avaient empêché mon exposition aux Champs-Élysées, suivies par les manifestations contre la Loi sur les retraites, etc. J’ai donc envisagé rapidement que cette épidémie puisse toucher l’Europe et reporter l’événement. Puis le virus a touché l’Italie, le nombre d’infections en France est monté, et comme c’était le moment où nous commencions à envoyer nos invitations, nous avons décidé de tout arrêter !

Bien entendu, je ne m’en suis jamais plaint, car des dizaines de millions de personnes ont été touchées, sont tombées malades, sont décédées, sans compter l’impact psychologique et l’angoisse ressenties par 4,5 milliards de personnes sur la planète entière. Je me suis donc dit que j’avais un an de plus pour me réjouir à l’idée d’exposer en avril 2021.

Philippe Geluck se démasque
Extrait du Chat T. 23 : "Le Chat est parmi nous"

Reste que vous avez été confiné au printemps dernier. Qu’avez-vous fait ?

Confiné oui, mais dans de splendides conditions : avec la femme de ma vie, dans un bel appartement situé juste au-dessus de mon atelier. Souffrant comme tous les grands-parents de ne pouvoir voir mes petits-enfants, nous ne sommes pas sortis dans la rue pendant trois mois, grâce aux courses que mon fils venait m’apporter. Je me suis donc plongé dans le travail.

Cet isolement vous a-t-il procuré un temps d’introspection pour générer un autre regard sur votre travail ?

Non, cela m’a plutôt permis de travailler plus. Je n’ai jamais autant peint et dessiné que pendant cette période. Mon épouse m’a d’ailleurs souvent accompagnée dans l’atelier pour faire un peu de rangement, et c’est là qu’elle a retrouvé des centaines de dessins oubliés…

Des « dessins » qui dataient de Lollipop ?... [1]

Non, plus anciens encore. Il s’agit d’aquarelles et des dessins de jeunesse que j’ai réalisés à partir de mes 17 ans jusqu’à la naissance du Chat. Et, d’autre part, j’ai retrouvé de très anciens dessins du Chat, jamais utilisés car pas complètement terminés. Ils sont tracés au crayon, et en partie encrés, et je les avais laissés en l’état car je suis certainement parti dans une autre direction, et parce que j’avais oublié d’y revenir.

Enfin, nous avons retrouvé des centaines de dessins de projets : lorsque je réalise une affiche par exemple, ou une couverture de magazine, je peux réaliser jusqu’à dix propositions très différentes. Puis, au final, j’utilise un de ces projets que je pousse au paroxysme, mais ce n’est pas très juste pour les neuf autres esquisses qui partaient dans tous les sens et restent parfois sur le carreau. Or tous ces dessins, et autant de gags, sont parfois difficilement réutilisables sans une remise en situation, mais ils sont souvent très bons. Dans l’urgence de mon travail, je les ai donc mis de côté en me disant qu’il serait bien temps de s’y pencher plus tard. Ce confinement nous a donc permis d’ouvrir les armoires, d’inspecter les cartons et de retrouver des idées de belle qualité, ainsi que des dessins que nous avions complètement oubliés.

Extrait du Chat T. 23 : "Le Chat est parmi nous"

De quoi vous donner l’envie de réaliser une compilation...

Oui, cela pourrait être un album-concept ! Vais-je retravailler les dessins trop crobardés ? Peut-être que je vais m’y atteler… Mais nous n’avons tout de même pas chômé dernièrement : avec un catalogue d’exposition de 160 pages et un hors-série de Géo, deux ouvrages que le public n’a donc pas encore vus car l’exposition était postposée ; mais aussi le Herobook de Prisma dans la foulée de celui qu’ils avaient consacré à Gaston l’année dernière. J’ai été d’ailleurs honoré lorsqu’ils sont venus me le proposer. Nous avons travaillé en totale collaboration : je leur ai fourni des documents, et cela a donné lieu à pas mal d’échanges et d’analyses que l’on peut retrouver dans cet ouvrage.

On peut voir le Herobook comme une monographie qui vous est consacrée ?

Cet ouvrage de cent cinquante pages aborde surtout mon travail sous divers angles : le détournement artistique, la philosophie, l’histoire du Chat, mes influences, mes infidélités au Chat en matière artistique, le Docteur G, les gravures, des jeux, des cartes postales à découper, un dépliant en accordéon,… Puis, on ne s’est pas arrêtés là, car nous avons réalisé un dense numéro de la Gazette du Chat, des masques à son effigie à la demande d’une petite société belge, etc.

Extrait du Herobook "Le Chat"

Vous avez besoin de cette variété dans votre travail ?

Je me repose d’une chose en en pratiquant une autre. J’ai par exemple retravaillé les thèmes de mes sculptures en les peignant à l’acrylique, de manière très libre, et elles accompagneront la tournée des statues au sein des expositions simultanées l’année prochaine.

Bordeaux sera la première ville étape pour septembre 2021, après les Champs-Élysées ?

Oui, et suivront Caen, Mulhouse et d’autres villes que je dois encore recontacter. Milan s’est ajouté avec un beau projet d’exposition là-bas, et des demandes de traductions. Il n’y a plus qu’à attendre que nos amis scientifiques nous dégottent ce fameux vaccin…

C’est l’occasion de ressortir votre fameuse sérigraphie, indiquant qu’au lieu de recruter des chercheurs, on devrait engager des trouveurs… Mais cela nous éloigne de votre dernier album où l’on sent pour une fois un lien plus marqué avec l’année en cours ?

J’ai maintenu le principe classique, mais j’ai effectivement rajouté beaucoup de dessins réalisés en 2020, et qui sont donc pour l’occasion complètement inédits car le confinement m’a cette fois donner le temps de m’y atteler.

Extrait du Chat T. 23 : "Le Chat est parmi nous"

Autre ajout : la rubrique « Peut-on se moquer du nom des gens ? ». Comment vous est venue cette nouvelle idée ?

Un jour en feuilletant une ancienne encyclopédie, je suis tombé sur un personnage historique dont le nom m’a fait rire, puis en tournant les pages, je tombe sur Lamartine et je pense à l’héroïne de Marcel Marlier. J’ai donc décliné le principe, sans aucune prétention, mais leurs patronymes alliés à leur air sérieux me fait juste rigoler, surtout que tout est authentique, bien entendu. Autre nouveauté : la très grande gravure qui propose aussi une autre approche, dans le ton de ces relectures parodiques qui me plaisent.

Vous avez beaucoup dessiné pendant le confinement mais vous n’avez pour autant rempli votre album de gags liés à la pandémie ?!

Un au début, et une allusion en fin d’album. J’ai bien sûr réalisé des dizaines de dessins pour le port du masque ou liés au Covid, qui ont d’ailleurs été repris dans la presse et ailleurs. Mais je voulais proposer d’autres thèmes et d’autres sources de rire dans l’album, en dehors du virus car on ne parle plus que de cela. J’espère que cet album pourra donc permettre au lecteur de sortir un petit peu de la pandémie.

Un exemple de couverture customisée au nom de son bénéficiaire

Vous proposez que certains lecteurs puissent commander un exemplaire où leur nom apparaîtra sur la couverture. Est-ce là une volonté de mettre la barre encore plus haut après le défi technique de l’année dernière ?

Oui, j’essaie toujours de faire mieux… Puis cette intuition m’est venue, car suite aux trois dessins personnalités insérés dans l’album précédent, je m’étais rendu sur des plateaux de télévision et de radio, et à la fin de l’interview, j’avais demandé aux journalistes cités dans l’album s’ils avaient apprécié cette allusion qui leur était dédiée : je me suis alors rendu compte que s’ils avaient l’album en main, certains ne l’avaient pas même pas ouvert ! Cette fois-ci, j’ai donc mis leur nom sur l’album pour éviter qu’ils ne passent à côté… Avec ce revers de la médaille : des exemplaires parvenus dans les rédactions aux noms de journalistes célèbres ont été dérobés. J’ai donc dû les renvoyer à Yann Barthès, Laurent Ruquier, Philippe Caverivière, etc.

L’autre grande passion qui vous habite reste celle de l’art. Vous nous aviez raconté l’année dernière votre repas chez les époux Soulages. Et ici, vous réalisez une exposition au musée de Rodez. Comment ce projet s’est-il mis en place ?

Jamais je n’aurais osé frapper à la porte du musée pour y exposer. Il s’agit donc d’une demande du conservateur en chef. J’avais essayé de poliment refuser, n’y croyant pas, mais devant ses insistances, je me suis mis au travail, et pendant le confinement, j’ai réalisé vingt-sept peintures, toutes parties du gag du Chat « Panne de courant au musée Soulages » que je m’étais mis en fond d’écran et qui m’apportait un peu d’inspiration tous les jours. Nous avons accroché l’exposition le 20 octobre, et je suis très impressionné car, sur certains murs, ils ont retiré des Soulages pour placer mes tableaux à la place ! En effet, il ne s’agit pas d’une expo temporaire dans une salle annexe ; ils ont intégré mes peintures dans le parcours du musée lui-même, j’en suis encore tout retourné.

Le Chat au musée
© Geluck

Quel est votre sentiment, même si Soulages et vous ne jouez pas, si l’on peut dire, sur le même tableau… ?

Ce n’est même pas un rêve, parce que je n’aurais jamais pu rêver être exposé à côté d’un maître tel que lui. Ici, je suis confronté à l’une de mes pitreries qui prend une ampleur insoupçonnée. Mais ce n’est pas parce qu’on se retrouve à côté d’un immense artiste qu’on est soi-même un artiste.

Tout de même, vous dessinez, vous peignez, vous sculptez, vous vendez chez Christie’s et à la BRAFA : vous êtes un artiste !...

Ces élans artistiques restent avant tout un moteur personnel, ce qui me pousse à avancer et à explorer.

La reconnaissance d’artistes comme Soulages vous apporte tout de même un complément au succès dont le public vous honore depuis pas mal d’années ?

Il y a deux termes que je n’emploie pas : « être reconnu » et « être arrivé ». Mais recevoir une remarque aussi amicale que Soulages qui m’a dit : « On devrait se tutoyer : on fait le même métier. », cela m’emplit de bonheur. Avoir du succès auprès du public me transporte. Et recevoir l’estime de personnes que j’admire comme Siné qui a écrit des choses bouleversantes sur mon travail en disant qu’il le fait rire comme celui de Reiser, cela me touche infiniment. Comme c’était le cas avec Cavanna ou Choron… Surtout que je ne fais rien pour leur plaire. Je fais juste ce que j’ai envie de faire, ce qui me plaît. Et heureusement pour moi, cela semble leur convenir.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Philippe Geluck avec l’un des masques à l’effigie du Chat : "Restons négatifs"
Photo : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant le dernier album du Chat par Philippe Geluck (Casterman), lire notre article : Philippe Geluck, in-chat-virable !

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[1Lollipop est une émission de la télévision publique belge que Philippe Geluck a animé de 1980 à 1985.

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