Marjane Satrapi : " La bande dessinée est un art à part entière qui n’a besoin ni du cinéma, ni de la littérature pour exister"

24 mars 2008 0 commentaire
  • Lors du [7ème Forum International Cinéma & Littérature de Monaco->6427], Marjane Satrapi a reçu le Prix de la Meilleure Adaptation Littéraire de Cinéma pour {Persépolis}. L'auteure, fatiguée d'une année de promotion, a gentiment pris le temps de nous confier son sentiment sur son travail d'adaptation mais aussi sur ses projets à venir.

Comment avez-vous vécu tout ce tapage médiatique alors que vous êtes plutôt habituée au calme de votre atelier ?

Honnêtement, cela m’a beaucoup ennuyée. Très sincèrement, je ne suis pas mondaine. En plus, en se répétant des milliers de fois, j’ai eu l’impression que ce que je disais se désincarnait complètement. Pour moi, c’est horrible de ne plus croire à ce que je dis. Évidemment, recevoir des prix, cela flatte l’ego. Mais cela ne dure jamais longtemps. Le succès vous aide surtout à réaliser vos projets avec plus d’aisance.

Des bons souvenirs tout de même ?

C’est évidemment quand je reçois, comme ici à Monaco, une gratification qui récompense à la fois mon livre et le film. Mais ce n’était pas gagné d’avance. Ce n’est pas parce que le livre était bien que le film allait être réussi.

Marjane Satrapi : " La bande dessinée est un art à part entière qui n'a besoin ni du cinéma, ni de la littérature pour exister"
Marjane Satrapi recevant son prix à Monaco, entre Michel Robichon, Christopher Hampton et Thomas Langmann
Photo A. Claes

Comment décrire votre travail d’adaptation ?

Dans Persépolis, la construction en flash-back était là pour montrer la nostalgie. Le pivot de l’histoire, c’est l’exil. Tout rappelait cet exil, et celui-ci justifiait tout ce qui allait arriver après. Avec Vincent Paronnaud, nous avons relu les albums et puis après nous les avons définitivement mis de côté car il fallait penser "film" et non plus "bande dessinée". Nous avons juste gardé certains dialogues en intégralité que nous trouvions bien écrits. Je détestais quand on me disait que ça allait être facile parce que j’avais déjà le story-board du film grâce au livre. La bande dessinée est un art à part entière qui n’a besoin ni du cinéma, ni de la littérature pour exister. Parce que c’est une bande dessinée, on peut penser qu’il suffit de poser la caméra sur les cases pour obtenir un film d’animation. Le langage de la bande dessinée est très différent de celui du cinéma. Par exemple, le lecteur de BD est actif car il doit imaginer ce qui se passe entre les cases. Au cinéma, le spectateur est plus passif devant le film. Vous avez donc une attitude différente selon le média.

Avez-vous eu des contraintes sur le film ?

Nous avons eu toute la liberté que nous voulions. Il était hors de question que cela se passe autrement. Je gagne bien ma vie en tant qu’auteur de bande dessinée. Ce n’était pas un but en soi de faire un film. Sans la liberté de faire un film à notre manière, nous n’aurions pas réalisé Persépolis.

Pourtant travailler avec une équipe de 100 personnes, cela doit enlever un peu de liberté individuelle ?

Oui, bien sûr. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Vincent et moi étions là pour servir le film. On a donc tout de suite mis à l’aise l’équipe en les poussant à nous communiquer leurs idées. Évidemment, il a fallu faire quelques compromis. L’équipe a beaucoup travaillé et apporté au film.

Le travail d’adaptation passait-il forcément par votre présence à la réalisation ?

Difficile de dire non lorsqu’on vous propose un énorme jouet ! Je ne pouvais pas dire "non, cela me fait peur !". Avec Vincent, nous avons dû tout apprendre. Il y avait beaucoup de choses techniques que nous ne savions pas. Nous nous sommes jetés à l’eau et seulement après nous nous sommes dits : "merde, nous ne savons pas nager !". Réaliser un projet, c’est résoudre des problèmes. Moins vous savez, plus c’est excitant. Nous ne pouvions pas être frustrés sur ce projet car dans le pire des cas, nous faisions un mauvais film. Et alors ? Nous aurions appris un nouveau métier pendant deux ans. Nous étions forcément gagnants. C’était un défi extraordinaire et quand le succès est à l’arrivée, c’est super !

Marjane Satrapi
Photo D. Pasamonik - L’Agence BD

Vous avez élargi vos compétences. Quelles sont vos envies ? Naviguer d’un média à l’autre ?

J’ai encore envie de faire des bandes dessinées, j’ai envie de faire d’autres films. Mais j’ai surtout envie de me reposer ! Pendant un an, je me suis tellement nourrie de rien et j’ai tellement parlé de moi… Depuis que je suis rentrée chez moi, j’ai lu une dizaine de livres, j’ai regardé une vingtaine de films pour me nourrir d’autres choses. Je me sens tellement vidée aujourd’hui, que voulez-vous qui sorte de moi ? Le plaisir, cela se transmet. Il faut avoir du plaisir à dessiner pour que le lecteur ait plaisir à lire.

Vos envies cinématographiques portent-elles sur l’adaptation en animation de vos livres ?

Pas du tout ! ça, je l’ai déjà fait. Maintenant, j’ai envie de réaliser un film en prises de vues réelles avec des acteurs. Avec Vincent, nous réfléchissons à un projet qui s’inspirerait plus ou moins de Poulet aux prunes.

Et vos projets de livres ? Il y a La onzième lauréate, je crois…

La onzième lauréate, c’est un péplum ! cela s’étale sur 50 ans. J’ai beaucoup de velléités pour ce livre. Quand je vais démarrer, ça ne sera pas une mince affaire !
Sinon, durant mes voyages, j’ai lu Les Lettres Persanes de Montesquieu. Et je me suis dit que cela pourrait être bien d’en écrire de nouvelles. Chez Montesquieu, j’adore ce dialogue entre deux personnages : "- Vous êtes Persan ? Comment peut-on être Persan ? – Très naturellement Monsieur ! Je suis né là-bas !". Il y a une espèce de condescendance, une espèce de supériorité naturelle de l’Occident. À 20 ans, cela m’énervait et à 38 ans ce genre de situation m’amuse !

(par Laurent Boileau)

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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Photo médaillon : A. Claes

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