Matteo (dessinateur de la série "Marina") : "J’ai beaucoup puisé dans la peinture vénitienne pour créer mes ambiances. "

16 août 2016 3 commentaires
  • Dans son troisième épisode baptisé "Razzias !!!", nous découvrons que Marina a rejoint le camp des pirates pour faire la guerre à son père, le Doge Andrea Dandolo. Matteo Alemanno, le sympathique dessinateur de cette série, nous en dit plus sur les enjeux de ce nouvel album, tout en nous confiant son amour pour Venise.
Matteo (dessinateur de la série "Marina") : "J'ai beaucoup puisé dans la peinture vénitienne pour créer mes ambiances. "
Marina T3 - Razzias !!!
Matteo & Zidrou (c) Dargaud

Nous sommes au troisième album mais avant d’aborder celui-ci, je souhaiterais que nous revenions sur la genèse de cette BD. Comment est née Marina ?

Matteo : Avec Zidrou, nous avions d’abord fait une autre série qui s’appelle ProTecto. Puis, chacun de nous a fait d’autres choses de son côté. Mais à un moment, l’envie de retravailler ensemble nous a titillé. Zidrou m’a demandé s’il y avait des choses que j’avais particulièrement envie de dessiner ? Je lui ai répondu que je rêvais de dessiner Venise. J’y vis et c’est une ville qui m’inspire depuis très longtemps. J’attendais vraiment la bonne occasion pour dessiner Venise. Zidrou a aimé l’idée et il a imaginé une histoire. Nous avions alors pensé à cette jeune fille qui est pirate mais pour le reste, c’est Zidrou qui a tout imaginé, y compris la double intrigue entre notre époque et celle se passant au 14e siècle.

Justement en parlant de ces deux époques, vous avez choisi de les traiter avec le même style graphique. Il n’y a aucune indication qui nous permet de nous situer entre le 21e siècle et le 14e siècle et au début, on s’y perd un peu au niveau de la lecture... Pourquoi n’avez-vous pas utilisé de marqueur graphique ?

C’est vrai que cela pose quelques problèmes au début car il s’agit d’une histoire complexe avec plusieurs personnages et beaucoup de lignes narratives qui se croisent. Mais différencier les deux époques ne me semblait pas judicieux, car il y a beaucoup de sauts dans le temps. Cela représente à peu près la moitié de l’histoire. Je l’aurais fait si nous avions eu un flashback ou un flashforward très précis de quelques pages et puis c’est tout. Mais comme toute la série alterne constamment entre le 14e et le 21e siècle et que ces séquences sont très liées au niveau de l’intrigue, j’ai préféré les aborder graphiquement de la même manière.

Ce troisième épisode s’intitule Razzias !!! Quel en est le pitch ?

Nous suivons l’évolution de Marina. Suite aux événements du tome 2 et de sa découverte de la trahison de son père, le Doge Andrea Dandolo, celle-ci a rejoint ses anciens ravisseurs et est devenue une pirate. Elle en est même l’un des chefs. Ce qui nous intéressait dans Razzias !!! c’est de savoir ce que ferait Marina de toutes ces révélations ? Quelle serait son attitude ? Nous avons un début de réponse dans cet album. Bien sûr, Marina n’est pas le seul personnage que nous suivons. Nous accordons toujours une attention particulière au Doge, par exemple. Enfin, nous découvrons aussi les nouveaux événements qui surviennent à Federico et Lisbeth Norwich à Venise de notre époque, avec les découvertes d’un doge caché et d’un nouveau Conseil des Dix. Il y a des recherches sur un ancien bateau de San Marco. Enfin, il y a toujours l’intrigue de la prophétie de Dante Alighieri qui divise toujours nos protagonistes.

Cette séquence du bateau de croisière qui fonce dans le palais de Venise fait penser à la catastrophe du Costa Concordia...

Oui, c’est possible, mais nous avions imaginé et créé cette séquence avant que ce naufrage ne survienne. L’idée était de créer un événement qui symbolise la catastrophe imminente qui menace Venise. Nous voulions créer un choc visuel et émotionnel. Cette séquence agit aussi comme un symbole. Nous voulions montrer toute la fragilité de Venise. C’est une ville qui rencontre de gros problèmes pour la sauvegarde son patrimoine architectural à cause de la pollution, des inondations mais aussi à cause du trop plein de touristes. La Cité des Doges accueille chaque année environ 30 millions de touristes. C’est énorme, car cette ville n’a pas été conçue pour accueillir autant de monde. À côté de ça, nous constatons aussi que la ville se vide de ses habitants. À la fin des années cinquante, Venise comptait un peu plus de cent mille habitants. Aujourd’hui, un demi siècle plus tard, la ville en a perdu la moitié ! Que se passera-t-il dans trente ans ? La plupart de nos enfants quittent la ville pour étudier ou vivre ailleurs. Pour vivre à Venise aujourd’hui, il faut soit, travailler dans le tourisme, soit être auteur de BD comme moi (rires).

Pour en revenir à la séquence de l’accident, nous avons quand même essayé de faire le moins de dégâts possible sur la façade du palais des Doges.

J’aimerais que nous parlions du Doge Andrea Dandolo. Ce personnage entretient des relations complexes avec ses enfants. Nous l’avons dit, il est particulièrement dur avec Marina. C’est lui qui est à l’origine de ses malheurs. De l’autre côté, il se montre protecteur avec son fils Zuane qui est aussi son héritier, mais il lui tient aussi des propos qui font froid dans le dos, particulièrement dans cette séquence du tome 2 où il dit qu’il bénit le jour où les pirates ont tranché la main droite de Zuane car, à cause de cela, celui-ci à dû apprendre à peindre avec sa main gauche et il se révèle particulièrement doué... Dites-nous, qui est cet homme ?

Je pense qu’Andrea Dandolo était un homme fragile, émotionnellement parlant. Il semble très méchant, mais tout cela est une conséquence de sa fragilité. Il est effrayé par sa propre fille qu’il voit de plus en plus indépendante...

Il est superstitieux aussi puisqu’il est convaincu que Marina, sa fille, sera la cause de sa perte.

Oui, c’est vrai qu’il est superstitieux, mais c’est l’époque qui veut ça. Je dirais même que c’est Marina qui est en décalage par rapport à ses contemporains car elle pose un regard sur le monde qui est proche du nôtre. De plus, elle mène une vie libre alors que les femmes biens nées étaient souvent enfermées dans des couvents en attendant d’être mariées. Andrea Dandolo est effrayé par tout cela, d’autant plus qu’il sent son pouvoir vaciller. On voit qu’il est de plus en plus contesté.

Nous voulions remettre les choses dans leurs contextes car la Sérénissime a résisté mille ans aux invasions. Pourtant c’était un micro-état qui n’avait pas une grande armée. L’essentiel de son pouvoir était diplomatique. La raison d’État était primordiale et pas que pour les Doges, mais pour toute la classe politique. On le voit d’ailleurs dans le second tome où l’on découvre que Brago, le chef des pirates, est en fait le fils d’un important homme politique vénitien. Brago avait enlevé et mutilé par les pirates qui souhaitaient obtenir une rançon auprès de son père mais ce dernier l’a abandonné à son sort à cause de la raison d’État. Suite à cette trahison, Brago est devenu un pirate à son tour. La raison d’État était la chose la plus importante. Cette cruauté des pères envers leur progéniture était aussi une manière de voir la vie à l’époque.

Le Doge Andrea Dandolo

Parlons un peu de votre travail graphique sur cette série. Quelles sont vos inspirations ?

Je m’inspire des grands maîtres italiens de la BD. C’est eux qui m’ont donné envie de faire ce métier. Il y a Hugo Pratt, Dino Battaglia, Sergio Toppi, Attilio Micheluzzi. Ce sont des dessinateurs qui travaillaient plutôt en noir et blanc. Cela m’a d’ailleurs inspiré la séquence de nuit dans le troisième épisode. J’ai utilisé beaucoup le noir pour rendre l’ambiance inquiétante.

À côté des maîtres italiens, il y a des auteurs français comme Jacques Tardi et Mœbius qui m’ont énormément inspirés aussi. Enfin, il y a la peinture vénitienne dans laquelle j’ai beaucoup été puiser pour cette série. Surtout les peintres du 15e et 16e siècle tels que Vittore Carpaccio, Gentile Bellini, Giovanni di Niccolò Mansueti ou encore Ambrogio Lorenzetti. Ce sont des peintres un peu moins connus peut-être mais qui m’ont beaucoup inspiré dans l’utilisation des couleurs afin de me rapprocher de l’imaginaire qu’ils avaient de Venise. Par exemple, il y a une double page au début de l’album dans laquelle j’ai essayé de mélanger le regard de Canaletto à la façon de concevoir la couleur de Gentile Bellini. C’est comme si j’avais mélangé les deux visions de Venise de ces peintres-là. Canaletto avait un point de vue beaucoup plus moderne que Bellini. Pour cette double page, j’ai choisi le regard de Canaletto et j’ai fait un tableau à la manière de Carpaccio et de Bellini. C’est cela qui m’inspire. Je vais très fréquemment dans les musées de Venise et j’essaie d’avoir un dialogue avec ces maîtres, qui me regardent peut-être. J’imagine qu’ils me disent : « Matteo, il faut travailler encore plus dur, tu n’es pas encore arrivé » (rires).

En dehors de la série Marina, avez-vous d’autres projets BD ?

Je travaille actuellement sur une autre BD qui a aussi Venise pour cadre. C’est un projet pour lequel je me suis encore plus impliqué que pour Marina puisque je signe aussi le scénario.

Propos recueillis par Christian Missia Dio.

Marina T3 - Razzias !!!
Matteo & Zidrou (c) Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série Marina sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

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En médaillon : Matteo. Photo : Christian Missia Dio

Agenda :

Vous pourrez retrouver Matteo et Zidrou le samedi 3 septembre à 11h15 à l’occasion de la Fête de la BD de Bruxelles. Ceux-ci donneront une conférence intitulée : “Venise d’hier et d’aujourd’hui en bande dessinée”.

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3 Messages :
  • Merci pour cette belle interview !

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    • Répondu par Christian MISSIA DIO le 21 août 2016 à  17:54 :

      De rien. Ce fut un plaisir !

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  • Un nouveau maître italien
    17 mars 22:13, par Domonkos Szenes

    J’ai découvert très tardivement cette série, par hasard, en achetant le tome 1 chez un bouquiniste. J’ai aussitôt commandé les deux volumes suivants chez mon libraire. Je suis très admiratif du travail de Matteo (que j’avais déjà aimé, autrefois, dans "mèche rebelle" et " protecto", dans un genre très différent).

    Le scénario de Zidrou est habile, la partie historique très intéressante, la partie contemporaine un peu artificielle à mes yeux.

    L’entretien avec Matteo est très intéressant, sérieux, et donne des informations sur son travail. Il ne cité pas Manara : est-il impertinent de dire que le dernier ouvrage de Manara sur Le Caravage me fait un peu penser à "Marina" ?

    J’espère que cette série finira par trouver un public plus large et une place parmi les meilleures oeuvres actuelles. Ce ne serait que justice.

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