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Michel Ocelot ("Kirikou") : « Je veux vous faire du bien. »

Alors que le film d'animation "Kirikou et les hommes et les femmes" est actuellement en salles, son réalisateur, obsédé par la simplicité de sa mise en scène mais capable d'"orgies" graphiques de toute beauté, nous parle de son style et son processus créatif.

Le réalisateur des films d’animation Kirikou, de Princes et princesses ou encore d’Azur et Asmar, a débuté en réalisant en 1976 l’adaptation en série animée de la bande dessinée Gédéon de Benjamin Rabier. Il a bien voulu se confier à notre micro, en pleine tournée promotionnelle de l’avant-première de son dernier long-métrage [1] Kirikou et les hommes et les femmes. Nous l’avons rencontré au salon "Cartoon Forum", rendez-vous professionnel consacré aux projets d’animations télévisées qui a eu lieu à Toulouse en septembre 2012.

Vos choix esthétiques radicaux et vos cadrages découlent de votre manque de moyens à vos débuts où vos personnages étaient de profil et en silhouettes. Depuis, c’est devenu votre marque de fabrique. Comptez-vous vous en détacher à terme ?

Michel Ocelot ("Kirikou") : « Je veux vous faire du bien. »
L’affiche du film "Kirikou et les hommes et les femmes"
©StudioCanal

Je n’ai pas de parti-pris, je ne veux pas faire du "Michel Ocelot". Je veux avant tout raconter des histoires, vous intéresser, si possible vous faire du bien, vous décontracter, et peut-être vous donner encore plus... de dignité. Je ne tiens à aucun aspect graphique, mais c’est vrai que ce qu’on prend pour mon style, c’est l’absence d’argent. Mais quand j’avais un peu d’argent et je réalisais ces choses simples en petits bouts de papiers découpés, cela me plaisait beaucoup. C’est une période que je ne renie pas du tout, et une technique que j’ai parfois envie de reprendre : créer des choses archi-simples avec très peu d’argent, et arriver quand même à transmettre de belles choses.

Je ne veux pas faire de la 3D réaliste, comme la font en général les Américains : il ne manque pas un poil à la souris ou à la princesse, le nombre de poils est même précisé dans les dossiers de presse. Cela ne m’intéresse pas du tout, comme les éclairages réalistes, les reflets de reflets... Je veux toujours rester assez léger, je suis un conteur et je joue avec le public. Je veux qu’il soit intelligent avec moi, invente avec moi. Je ne veux pas que mes images soient du pré-mâché, du sur-mâché. Il faut que le public mâche un peu (rires).

Vos orgies de couleur et de motifs sur les arrières-plans sont très marquants, presque choquants. Pourtant, dans vos films, il n’y aucun problème de lisibilité. Avez-vous beaucoup travaillé ce dosage ?

J’ai été conscient du danger de créer des décors très riches et très compliqués, qui cacheraient les personnages. À partir du moment où j’ai défini le problème éventuel, les solutions ont été immédiates. Avec l’animation par ordinateur, si je veux que tel personnage se détache, je le fais tout de suite se détacher, il est soit très sombre sur fond clair, ou très clair sur fond sombre, ou encore très rouge sur fond vert. Il faut simplement en être conscient et gérer la chose, il n’y a aucune difficulté. Mais j’aime bien en effet les décors riches... En fait, j’aime bien les deux choses : l’austérité et une pureté huguenote, ainsi que le baroque. Avec l’arrivée de techniques informatiques, de la palette graphique numérique auxquelles j’ai droit, je m’offre quasiment tout le temps des orgies. J’aime cela, oui (rires).

Le narrateur : le grand-père de Kirikou (image extraite de "Kirikou et la Sorcière")
© Tous droits réservés

Vos scènes avec vos personnages de profil et vos travellings horizontaux, font beaucoup penser aux jeux vidéo en scrolling horizontal, comme Patapon, ou même Super Mario. Est-ce un médium dont vous vous sentez proche ? Voici par exemple des images du jeu Patapon, reconnaissez-vous une filiation ?

Une image tirée du jeu vidéo "Patapon"
© Rolito/Interlink

Oui, c’est joli, cela me plaît bien. La simplicité des animations et des positions de mes personnages et de mes caméras vient au départ, de l’impossibilité de faire autrement. Mais maintenant, je crée des choses un peu plus compliquées, notamment dans le dernier Kirikou, mais cela ne se voit pas trop. Par contre, je reste simple, car je désire être compréhensible immédiatement. Que cela soit en animation ou en prise de vue réelle. Très souvent, l’opérateur veut montrer qu’il est utile à quelque chose et change le placement de la caméra sans arrêt, ce qui provoque des moments d’incompréhension dans notre cerveau, le personnage à gauche se trouvant tout à coup à droite. Nous devons donc analyser que l’homme de droite est à présent l’homme de gauche.

Moi, je refuse cela. Il s’agit d’une décision réfléchie. Je crée des mises en scène extrêmement simples pour qu’en une fraction de seconde, tout le monde comprenne. Et s’il y a un personnage à gauche, il sera toujours à gauche, même s’il est cadré en gros plan. Ce qui fait que l’on comprend tout. Pour des très gros plans, s’il est à droite, il est un peu à droite, s’il est petit, il est un peu au ras de l’écran, s’il est grand, on a du mal à voir son front. C’est toujours comme cela et on comprend tout de suite ! Je suis souvent ahuri par la jeunesse de mes spectateurs, je n’ai jamais spécialement pensé à des enfants. Je sais que comme je réalise des dessins animés, il y aura des enfants dans la salle, et je fais attention à ne pas leur faire de mal, mais je ne réalise pas mes films pour les petits enfants... Et les petits enfants comprennent, même au-delà de ce que j’imaginais !

Michel Ocelot feuilletant ses propres adaptations de ses films, éditées chez Milan.
Photo © Thomas Berthelon

Justement, vous parlez de votre public. Pourquoi avoir sorti autant de films sur Kirikou ? Vous avez vendu votre âme au Dieu profit ? Ou vous avez eu la faiblesse de céder à vos fans ?

C’est la deuxième réponse, et ce n’est peut-être pas une faiblesse. Il est certain que quand j’ai réalisé Kirikou et la Sorcière, je n’avais aucune intention de réaliser la moindre suite, ce n’était même pas la peine de discuter. Mais l’idée est arrivée petit à petit : des pressions du producteur et du distributeur, mais également celle du public. Des gens me parlent, m’écrivent, et me disent : "Tu nous as fait du bien, et tu dois continuer !" Je demande quelque fois à des adultes : "Est-ce que c’est normal que j’en réalise un autre ?" Ils me répondent : "Oui, on te le demande, fais-en un autre !" Et cette demande vient d’un peu partout, notamment pas mal d’Européens d’origine africaine. Ces demandes sont émouvantes, j’ai de la chance. Bien que ce ne soit pas ma pente de réaliser des suites de Kirikou, au bout d’un moment, je suis lassé de dire non. Mais une fois que j’ai dit oui, je me donne totalement comme pour le premier...

Couverture du livre "Kirikou et la girafe", adapté d’une des histoires courtes du film "Kirikou et les bêtes sauvages"
©Milan Jeunesse

Vous êtes conscient que cette demande du public risque de ne jamais s’arrêter !

Probablement, mais mon prochain film n’a aucun rapport avec Kirikou, je ne désire pas réaliser d’autres Kirikou. Mais en même temps, je ne sais pas. Au début, juste après Kirikou et la Sorcière, quand on me demandait si je réaliserai un Kirikou 2, je haussais les épaules. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, pas d’une histoire de commerce. Ceci étant dit, je ne suis pas contre avoir un succès commercial, cela fait du bien à la profession. Le succès de Kirikou et la Sorcière a changé la vie des animateurs en France et aussi en Europe, les gens du Cartoon Forum me l’ont dit. Mais avant tout, je le redis, cette histoire, ce sont mes tripes et mon coeur !

Quand vous écrivez un nouveau film, à qui vous le pitchez en premier : à des producteurs ou à des pitchous ?

(rires) Ni l’un ni l’autre ! C’est moi qui écris, c’est moi qui décide, je fais ce que je veux. En fait, je ne demande pas : j’écris, je ré-écris, et quand je sens que ce n’est pas mal, j’ai très envie de le faire lire, par exemple à un producteur qui m’intéresse, et puis c’est tout. Je peux changer des éléments d’après ce qu’on me dit si ce qu’on me dit fait sonner quelque chose dans ma tête qui me dit "Oui, cela rime à quelque chose, je comprends." Mais on peut parfois me donner des milliers de conseils, qui glissent comme l’eau sur la plume d’un canard, cela ne me touche pas. Mais il m’arrive de modifier des petites choses quand on me dit par exemple : "Là, je n’ai pas compris." Dans ce cas, c’est moi qui ai tort, et je fais en sorte que l’on comprenne. Mais je pense que ce n’est pas une bonne idée de demander aux autres comment on doit écrire. Et moi, en tant que spectateur, je ne veux pas dire aux artistes et aux cinéastes ce que je veux. Je veux qu’ils me surprennent et qu’ils me charment.

Extrait de "Kirikou et les hommes et les femmes"
©StudioCanal

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Cette interview a été diffusée dans l’émission radio "Supplément Week-End" du samedi 6 octobre 2012

[1La série de films se compose de Kirikou et la Sorcière (sorti en 1998), Kirikou et les bêtes sauvages (sorti en 2005, co-réalisé avec Bénédicte Galup) et de Kirikou et les hommes et les femmes (sorti en 2012, co-écrit avec Bénédicte Galup, Susie Morgenstern, et Cendrine Maubourguet)

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