Nime (Prix « Couilles au cul » du courage artistique 2020) : « La véritable prison, c’est d’être incapable de dessiner librement. »

1er février 2020 0 commentaire
  • Nime, auteur dessinateur algérien emprisonné pour ses dessins et relâché en ce début d'année, reçoit à Angoulême, au cœur du « Off of Off » du Festival, le Prix « Couilles au cul » du courage artistique, qui récompense son engagement en faveur de la liberté d'expression. Il revient sur la signification de son arrestation, sur le pouvoir du dessin, et sur l'avenir de son pays.
Nime (Prix « Couilles au cul » du courage artistique 2020) : « La véritable prison, c'est d'être incapable de dessiner librement. »
© Nime.

Le dessin de presse et d’humour est dangereux pour l’artiste, vous en avez vous-même fait les frais. Lorsque vous avez décidé de vous consacrer à cet art, étiez-vous conscient des risques ?

Nime : Dans toutes les formes d’expression il existe un danger sous-jacent qui n’est de prime abord pas visible pour tous, que l’on soit journaliste, artiste, bédéiste ou poète. On s’exprime car on en ressent le besoin, par des mots ou par le dessin, sans penser dans un premier temps que cela pourrait être source de problèmes. La bande dessinée a toujours été pour moi une façon de m’exprimer, d’illustrer avec des images mon état d’esprit et mon avis sur certaines choses. Lorsque la Révolution citoyenne a commencé, j’ai fait ce que j’ai toujours fait en illustrant mon opinion par mes dessins. Donc, conscient des risques, oui. De toutes manières, toute expression engagée, artistique ou autres, est en soi porteuse de risques.

Le dessin qui a valu à Nime son incarcération.
© Nime.

La répression dont vous avez été victime, et qui frappe un bon nombre de dessinateurs de presse dans le monde et en Algérie, témoigne-t-elle du pouvoir de la caricature et du dessin de presse ? Pourquoi cet art fait-il autant peur à ceux qui sont ciblés par vos dessins ?

N : En tant que dessinateur qui a pendant un temps mis à disposition mon art au service de la presse, j’ai toujours été conscient de la force que peut avoir un simple dessin ou une caricature bien réalisée. Nous avons un bon nombre d’exemples de caricatures dans le monde ayant eu un tel impact qu’elles ont fait parler d’elles parfois même en dehors des frontières.

Cependant, je ne pensais pas que le système en place avait lui-même conscience du pouvoir de l’art lorsqu’il est mis au service de la voix du peuple. Dans le cas de mon arrestation, cela m’a prouvé que d’une certaine façon, mon opinion était valide, car on a voulu la censurer. Il y a du vrai dans ce que j’exprimais par mes dessins, ces derniers étaient vus comme une arme alors qu’au fond, il s’agissait simplement d’une forme d’expression comme une autre. Je pense que mes dessins ont eu un impact aussi important parce que la vérité fait peur et que c’est peut-être l’une des seules choses qui puissent faire peur à ceux-là même qui la découvrent.

Dessin de Nime
© Nime

La page sur laquelle je publie mes BD depuis des années, « Dans Ma Bulle », a toujours été un sanctuaire pour moi, dans lequel j’exprime MA vérité. Une vérité adoptée par le peuple et que l’on a voulu occulter par la suite. Ce qui témoigne de la puissance et de la peur que l’art et que la caricature peuvent engendrer.

Pour un lecteur français, il est difficile de s’imaginer les conditions de travail qui sont les vôtres. Comment fait-on pour créer, être publié, et pour vivre de ses dessins en Algérie ?

N : Je pense que tous les dessinateurs et bédéistes rencontrent des difficultés différentes selon les pays. Les combats menés par les artistes en Europe et en Afrique par exemple ne sont pas les mêmes. Dans notre cas, il est difficile de faire publier une BD traitant d’un sujet controversé car les maisons d’édition doivent s’en tenir à une certaine ligne éditoriale qui ne risque pas de les mettre en danger.

Publier une BD en Algérie n’est donc pas très compliqué à partir du moment où l’on ne traite pas de sujets tabous ou qui seraient prompts à provoquer la polémique. Étant donné que je parle des difficultés et des aléas de la vie en Algérie, il est beaucoup plus difficile de se faire accepter par une maison d’édition. Donc tout dépend du thème que l’on veut publier et surtout du contexte et de la situation du pays durant lequel on souhaiterait se faire publier.

En conséquence, vivre de ses dessins est une gageure, pour ne pas dire impossible, financièrement s’entend. Cependant, mes dessins me font vivre autrement car c’est par eux que j’existe. Ils SONT ma vie.

Dessin en hommage à Nime publié au moment de son incarcération.
© D.R.

Vous êtes libre, mais toujours condamné aux yeux de la justice algérienne. Comment cela va-t-il impacter votre travail ? Allez-vous continuer à dessiner ?

N : Pour moi, la véritable prison, c’est d’être incapable de dessiner librement. Depuis ma sortie de prison, je suis libre physiquement, mais avec cette insupportable épée de Damoclès au-dessus de moi. Les idées bouillonnent dans ma tête sans que je puisse trouver un exutoire par le dessin. Je suis torturé car on touche à ma liberté, comme à celle de toute une jeunesse. Continuer à dessiner ? Évidemment, je veux continuer à vivre…

Nime à Angoulême en janvier 2020
Photo : Cédric Munsch - ActuaBD

La liberté de la presse est un combat, pensez-vous qu’en Algérie, les mentalités et les lois évoluent dans le bon sens concernant ce sujet ? Votre libération témoigne-t-elle d’un progrès ?

N : Plus que la liberté de la presse, le combat pour les libertés en général est le plus important. Et cela ne date pas du 22 février. C’est un combat qui dure depuis des lustres, une lutte intergénérationnelle. L’Algérie reste un pays jeune, sa jeunesse est ambitieuse, prête à tous les changements. Avec le Hirak [1], nous avons pris conscience de notre union, de ce besoin d’aller de l’avant, de changer les choses, d’évoluer. Les Algériens sont prêts mentalement à passer à la prochaine étape, à donner le meilleur d’eux-mêmes pour voir l’Algérie se développer, grandir, et gagner en importance. Le nœud du problème réside dans le fait que cette jeunesse et ce peuple sont ignorés.

Pour autant, mon arrestation comme ma libération ne présagent en vérité rien de bon. Ils témoignent tout au plus d’une rigidité extrême du pouvoir face aux besoins de changement et d’un esprit vindicatif à l’encontre de ceux qui osent le critiquer ou simplement dire ce qu’ils pensent. Je pense ici à tous les détenus d’opinion qui en ont fait les frais. Nous sommes conscients de faire office de monnaie d’échange, et rien que d’y penser, cela nous peine énormément. Mais pour ma part, si c’est le prix que je dois payer personnellement pour faire avancer les choses, alors rien n’est trop cher pour consolider l’avenir de mon pays et pour montrer que nous, Algériens, nous sommes prêts à tout pour cette Algérie que nous aimons tant.

Dessin de Nime
© Nime

Un dernier mot à propos du Prix « Couilles au cul » du courage artistique qui vous a été décerné ?

N : Recevoir ce prix me rend heureux et triste à la fois. Heureux pour la reconnaissance de mon combat et celui des miens. Heureux car cela permet aux Algériens de faire entendre leur voix, leurs idées, leurs opinions et d’être reconnus dans leur juste combat. C’est ce peuple qui m’a soutenu et qui a fait preuve d’une solidarité incroyable avec mes proches et ma famille durant mon épreuve. Sans oublier les médias libres et les citoyens du monde entier qui ont relayé mon arrestation en se mobilisant de façon incroyable. C’est à eux que je dois ce prix.
Pourtant, je ressens une tristesse car des Algériens sont encore privés de liberté pour avoir exprimé leurs opinions et chanté la liberté. Et c’est cette quête de liberté qui atténue ma tristesse, car l’espoir d’une Algérie libre et de droit est plus qu’une revendication. C’est un choix… irrévocable !

Propos recueillis par Jaime Bonkowski de Passos

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Cédric Munsch - ActuaBD

[1Mot arabe signifiant « mouvement » qui désigne les manifestations en Algérie, commencées le 16 février 2019, à l’encontre de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un 5e mandat, puis pour le changement du régime en place.

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