Angoulême 2020 : la grande qualité des masterclasses

14 février 2020 0 commentaire
  • A Angoulême 2020, les masterclasses, c'est de la (motor) ball ! Le public a eu à nouveau l'occasion, pour une somme abordable, de partager des masterclasses avec ses auteurs préférés. Ces rendez-vous ont tenu leurs promesses. Ils permettaient d'approcher Robert Kirkman, qui vient de mettre un terme à "Walking Dead" chez Delcourt, Inio Asano qui publie à tout-va chez Kana ou Yukito Kishiro, père de "Gunnm", fleuron de Glénat. Après les rituelles questions de l'assistance à la fin, ce dernier a déclenché une joyeuse ruée vers la scène en se livrant à une séance impromptue de signatures... Retour sur une programmation réussie.

Les vendredi 31 janvier et samedi 1er février, le théâtre d’Angoulême était bourré à craquer à chaque fois pour ces masterclasses aux places très convoitées. Tant les fans escomptent en ces circonstances partager un moment privilégié avec leur auteur favori. D’ailleurs il faut dire que cette année chacun a mené son intervention selon un style qui lui est personnel. Ceci rendait d’autant plus intéressante la possibilité de pouvoir les comparer.

Angoulême 2020 : la grande qualité des masterclasses
Les cofondateurs d’Image Comics
Robert Kirkman (3 ème vers la droite à l’avant-plan) a rendu hommage aux cofondateurs d’Image (1992). Il fut adoubé dans leur cénacle courant des années 2000. En son sein, il a co-crée avec Todd McFarlane "Haunt" (2009), sans parler de ses titres propres tels "Invincible", "Walking Dead" ou "Oblivion Song".

Robert Kirkman, Fauve d’honneur du Festival d’Angoulême 2020, s’est vu consacrer une grande exposition rétrospective à l’Alpha. Il s’est montré très à l’aise dans son registre, attendu mais pas moins plaisant, de trublion abordant les choses avec distanciation et ironie. Originaire du Kentucky, il explique en avoir conservé une prédilection dans ses récits pour la mise en scène dans un contexte rural (voir Outcast, 2014) plutôt qu’urbain. Car il considère qu’il vaut mieux « écrire sur ce que l’on connaît », en l’occurrence « les communautés rurales ». Même si, précise-t-il, celles-ci sont marquées par un esprit de clocher, « où tout le monde connaît tout sur tout le monde ». En outre, il glisse dans la conversation préférer éviter d’avoir beaucoup de documentation à collecter et assimiler pour raconter des histoires.

"Invincible" de Robert Kirkman, Cory Walker & Ryan Ottley (Delcourt)
Malicieux, Robert Kirkman allongea exprès ses tirades pour mettre au défi Miceal Beausang O’Griafa, interprète/traducteur officiel du F.I.B.D., pourtant d’ascendance irlando-chilienne et parfaitement trilingue...

Dans les échanges, il fut question notamment de Invincible, série super-héroïque référencée et postmoderne au long cours moins connue que Walking Dead. Riche elle aussi en développements, elle fut lancée à la même époque, au début des années 2000. En revanche, qui est plus familier de ses ressorts narratifs de base ne sera pas étonné d’apprendre qu’elle doit pas mal à la fascination de l’adolescent Robert Kirkman pour les comic books de Spider-Man. Quand ceux-ci confrontaient les aléas du quotidien de la vie de couple de Mary Jane Watson et Peter Parker, après leur mariage, face aux représailles des super-vilains pourchassés par son alter ego... Le goût du scénariste américain pour les films d’horreur, à la George A. Romero entre autres, fut évoqué bien sûr. La question de la violence et de son utilisation stylisée dans son travail, également traitée dans l’exposition sur lui, s’est immanquablement invitée dans le débat.

Sur "Walking Dead"...
Robert Kirkman badina sur le fait d’avoir copié sur "28 Jours plus tard" (2002) de Danny Boyle, "film britannique pas parvenu aux États-Unis", pour le réveil à l’hôpital au début de sa série. Il pensait alors qu’elle aurait peu de succès et que cela passerait inaperçu...

Plus tard le vendredi, c’était à Inio Asano de payer à son tour de sa personne, d’une manière qui, manifestement, sembla surprendre les deux modérateurs. Au point qu’ils prévinrent les spectateurs d’un déroulement inusité. Mais en définitive, il faut dire que le résultat se révéla probant. Parce que le mangaka, plutôt que subir uniquement le feu habituel de questions, avait décidé de reprendre à son compte le contrôle d’une partie de son déroulement.

Inio Asano donnant un cours... magistral !
Aidé de sa traductrice, Inio Asano expliqua, étape par étape, son processus de création graphique.

Son propos, dans le fond vraiment conforme à ce que l’on attend d’une masterclass, consista à donner une pertinente démonstration de ses méthodes de travail, au moyen de l’outil informatique. Il décortiqua ainsi des phases de son processus créatif et souligna son importance accordée à la modélisation 3D. L’auteur de Dead Dead Dead Demon’s Dededededestruction reconnut que lui et ses assistants y passent quand même trop de temps et que trop d’argent est englouti pour que cela soit rentable. Bref, il resta lucide sur cette lubie coûteuse, dans laquelle il s’investit visiblement avec passion. Il n’en a pas moins créé tout un quartier virtuel inspiré d’une zone urbaine du quartier de Shinjuku, à Tôkyô. Il a commencé à l’utiliser pour des décors d’illustrations ou des développements narratifs — c’est le cas de le dire — en construction.

Modélisation 3D
Malgré son aptitude à communiquer des émotions à son lecteur, Inio Asano peut être fasciné jusqu’à l’excès par le mecha design et la modélisation 3D. Machines et décors en deviennent des "acteurs" de ses histoires, comme chez Yukito Kishiro...

Si on lui parle de jeu vidéo à développer, ne se sachant pas vendeur de best-sellers, il préfère s’en tenir à une grande réserve face aux investissements considérables exigés. Pourtant fier de ses créations, Inio Asano plaisante sur le fait qu’il aurait préféré qu’« elles se vendent dix fois plus » et pouvoir de la sorte « partir plus vite à la retraite ». Durant ce moment rare d’intimité entretenu avec ses admirateurs, lorsque ceux-ci ont pu prendre la parole, ils n’ont pas manqué de l’interroger sur son aptitude à susciter l’émotion ou du lien direct avec son lecteur. Car il est vrai qu’il excelle dans ce domaine et interpelle, même quand il choisit de ne pas se montrer sous un jour qui l’avantage, comme dans Errance.

Gally et son créateur Yukito Kishiro 1
Le visage poupin de Gally ne laisse rien transparaître de ses facultés de guerrière cyborg et de sa trajectoire tragique...

Le samedi, c’était au tour de Yukito Kishiro. Une exposition centrée sur Gunnm et ses séries dérivées ou une rencontre en public avec Enki Bilal lui avaient déjà donné de la visibilité sur ce festival. Il n’en a pas moins occupé à nouveau brillamment le devant de la scène, sans même avoir à faire le show, tant le créateur de Gally était attendu par un panel de lecteurs de tous âges !

Gally et son créateur Yukito Kishiro 2
Gally s’inscrit dans la lignée de l’androïde féminine de "Métropolis" (1927) de Fritz Lang. Icône cyberpunk, elle influence James Cameron — voir la série TV "Dark Angel" (2000-2002) avec Jessica Alba. Il finit par vouloir en faire un film, puis le coproduire, laissant la mise en scène à Robert Rodriguez dans "Alita : Battle Angel" (2019).

Depuis son apparition en français chez Glénat (1995), sa cyborg guerrière a déclenché la fascination de plusieurs vagues de lecteurs francophones. Son univers dystopique trouve un lien encore plus sombre dans Ashman, produit à l’achèvement de sa première série, bien qu’alors épuisé par l’effort consenti.

Rien que de la balle ?
Généreux dans la divulgation de ses sources et la gratification de signatures à ses fans, Yukito Kishiro a néanmoins fait l’impasse sur sa dette pour son arc narratif du Motorball envers le film "Rollerball" (1975) de Norman Jewison, avec James Caan./Photo : séquence de Motorball dans l’exposition "Gunnm" à Angoulême.

Passé par la case d’un jeu vidéo sur Play Station (1998), il s’oriente vers l’exploration du passé de son héroïne dans des préquelles telles Gunnm Last Order : l’adieu à la Terre ou Gunnm Mars Chronicle. Elles se situent entre space opera et récit de guerre ou post-apocalyptique d’effondrement issu de sa lecture de Jared Diamond.

"Post-apo" et survie à l’effondrement de la civilisation, thème commun aux trois auteurs
La cité suspendue de Zalem et la décharge au-dessous où Ido trouve Gally. Yukito Kishiro en a eu l’idée... dans son lit !/Photo : élément de l’exposition "Gunnm" à Angoulême.

La première série des aventures de Gally bénéficie d’une adaptation assez fidèle dans un film récent de Robert Rodriguez. Par ce biais, cette Iron Maiden (vierge de fer) — le hard rock fut l’une des musiques très écoutées lors de sa conception — a gagné une frange supplémentaire de plus ou moins jeunes adeptes.

En ce qui concerne la signification du titre Gunnm (« Le Rêve des armes à feu »), Yukito Kishiro confirme qu’il combine le mot gun en anglais et le caractère japonais pour rêve, faisant référence à une phase intermédiaire de la création de l’œuvre, où les personnages utilisaient plus d’armes.

Certes, doter la protagoniste d’une impressionnante lame de Damas dans Gunnm Last Order a pu faire prendre son intention pour du premier degré pour certains. Mais si Yukito Kishiro soutient que l’aspect mecha du cyborg sert de « prétexte pour montrer l’intériorité des humains », c’est en référence expresse à Johnny s’en va-t-en guerre (1971) de Dalton Trumbo (d’après son roman pacifiste, 1939)...

Yukito Kishiro régale ses fans...
La ruée pour faire signer qui son manga, qui son coffret. Une conclusion spontanée en apothéose, rare dans de telles rencontres. Merci Kishiro-sensei !

Beaucoup de rappels informatifs ont donc ponctué l’entrevue, au terme de laquelle Yukito Kishiro s’est rendu encore plus accessible. Puisque s’est improvisée une séance de signatures, dans laquelle il s’investit jusqu’à devoir, la fatigue aidant, s’asseoir sur une petite chaise amenée pour lui. Pour cela, et pas seulement, il va demeurer dans la mémoire des festivaliers présents. Tout comme les deux autres intervenants de ces masteclasses ont été unanimement appréciés, avec lui, pour la qualité des prestations fournies.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Gally et la célébration du corps en mouvement dans le manga via le motorball, à grand renfort de speed lines (lignes figurant la vitesse)./Avec son créateur Yukito Kishiro à l’avant-plan./© Yukito Kishiro & Glénat.

Toutes les photos : © 2020 Florian Rubis.

"Walking Dead" T32 et T 33 : Épilogue – Par Robert Kirkman & Charlie Adlard – Delcourt
(193 épisodes en VO)

"Inio Asano : une anthologie" et l’intégrale "Un Monde formidable" – Par Inio Asano – Kana

Coffret de l’édition originale de "Gunnm" et réédition de "Ashman" – Par Yukito Kishiro ­– Glénat

Pour des détails sur d’autres titres cités ou de la bibliographie des auteurs : voir liens inclus dans cet article.

https://www.bdangouleme.com/masterclass-robert-kirkman

https://www.bdangouleme.com/robert-kirkman-walking-dead-et-autres-mondes-pop

https://www.bdangouleme.com/masterclass-inio-asano

https://www.theatre-angouleme.org/programmation/master-class-yukito-kishiro/

https://www.bdangouleme.com/exposition-gunnm-ange-mecanique

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