Angoulême 2020 : Taïwan fait divers

7 février 2020 1 commentaire
  • Taïwan, île située au large de la Chine continentale, insiste à vouloir se faire remarquer davantage sur le marché francophone de la bande dessinée. Elle entretient depuis presque dix ans des échanges intensifiés avec l'Occident, afin d'améliorer la formation artistique et l'exportation de ses jeunes artistes, d'abord à partir d'Angoulême. L'ancienne Formose semble désormais avoir bien compris que miser sur la diversité de ses talents pourrait constituer son meilleur atout...

Les autorités de Taïwan manifestent de mieux en mieux leur compréhension, qui fut progressive, à soutenir la prise de risque qui consiste pour certains de leurs artistes à se détacher de l’uniformité imposée par la domination du manga chez eux. Via un système favorable à l’initiative privée et grâce à certains éditeurs, des dessinateurs sont encouragés à aller élargir leurs horizons et influences, notamment en venant à Angoulême ou en fréquentant des académies européennes.

D’évidence, le marché de la bande dessinée francophone reste le plus ouvert au monde. C’est vrai en particulier par le nombre de traductions de titres proposés à ses lecteurs chaque année, dont près de 40 % issus d’Asie, du manga en premier lieu. De son côté, comme d’autres auparavant, et avec plus ou moins de succès — le Japon en priorité, voire la Corée du Sud ou d’autres pays asiatiques —, Taïwan cherche à y stimuler les ventes de ses auteurs. Encore faudrait-il que lectorat occidental suive.

Depuis presque dix ans, une stratégie en la matière s’est échafaudée progressivement sur ce terrain d’abord peu connu par ces nouveaux venus. Après une première incursion avec deux dessinateurs, en guise d’essai, en 2011, à partir de 2012, s’enchaînent les envois répétés de délégations plus importantes au Festival d’Angoulême ou l’organisation d’événements du type expositions. Hormis cela, Taïwan participe à d’autres manifestations autour de la bande dessinée, comme encore récemment durant la dernière édition du festival de Blois.

Angoulême 2020 : Taïwan fait divers
Autour de Rex How, les artistes du Pavillon taïwanais lors de l’ouverture, avec notamment Monday Recover et son style dit Lolita, Yu-shi Wu ou Nin et Penpoint, en résidence à la Maison des Auteurs, d’où la visite de sa directrice Pili Muñoz.
Photo : © 2020 Florian Rubis
Animo Chen (à gauche au fond) et Rex How à l’avant-plan à droite) entourent les artistes féminines de Taïwan, en force cette année, et son ambassadeur.
Photo : © 2020 Florian Rubis

La promotion des Taïwanais à Angoulême a ainsi le plus souvent été confiée à Dala Publishing et Aho Huang Jianhe, grand connaisseur de la bande dessinée franco-belge à Taïwan, qu’il édite dans l’île. Quand la maison-mère de Dala, Locus Publishing, avec à sa tête Rex How, qui a longtemps organisé le Salon du livre de Taipei, le plus important d’Asie, ne s’en est pas occupée directement, avec l’appui d’Aho.

Le marché intérieur de Taïwan, ancienne colonie japonaise (1895-1945), demeure très axé sur des standards empruntés au manga et à son industrie. Le rendez-vous angoumoisin annuel procure donc aux auteurs taïwanais invités des occasions de s’écarter des normes imposées chez eux ou de s’orienter vers de nouvelles façons de pratiquer le neuvième art.

Une telle volonté de s’ouvrir à la diversité semble en conséquence de plus en plus affichée si l’on en juge l’argumentaire envoyé à la presse cette année. En effet, celui-ci insiste sur l’étendue des registres pratiqués par les artistes invités en 2020, dont les travaux étaient visibles au pavillon taïwanais de Manga City, près de l’Alpha.

Rétrospective des activités concernant les artistes taïwanais sous nos latitudes depuis 2012 montrée sur un mur du Pavillon.
© Photo : 2020 Florian Rubis

Passion of Taiwan Comics (La passion pour les bandes dessinées de Taïwan), titre choisi cet année, s’inscrivait dans la continuité des venues taïwanaises précédentes. Une présentation rétrospective sur un des murs rappelait les grandes étapes de l’activité éditoriale de l’île de l’autre Chine sous nos latitudes depuis 2012. Elle débutait avec la signature des droits d’adaptation de Seediq Bale de Row-long Chiu chez Akata, mise en exergue.

Le catalogue de l’événement, dans son avant-propos, signé Rex How, commissaire d’exposition et président de Locus Publishing, soulignait que « par le biais de diverses initiatives culturelles, Taïwan n’a cessé d’encourager le flux d’échanges internationaux, avec notamment le développement du pavillon taïwanais au Festival de la BD d’Angoulême ou encore la mise en place de résidences pour une sélection d’artistes taïwanais en Europe. Cela a permis de stimuler la passion créative de toute une nouvelle génération d’artistes ; ainsi, ces dernières années ont vu se multiplier de jeunes créateurs qui se différencient du style manga ».

Une telle attitude correspond bien finalement à ce qu’est Taïwan. En effet, cette île d’Asie orientale apparaît comme un véritable creuset d’influences culturelles différentes sur son territoire. Et elle forme un carrefour de celles s’y croisant en provenance des quatre points cardinaux.

"Manga 10 000 images " vol. 2/Osamu Tezuka : Dissection d’un mythe
© 2009 Éditions H

Parmi les autrices lancées par Dala, après avoir emprunté la voie de l’autopublication, 61Chi (Yi-chi Liu) a vu récemment, après l’allemand, son premier titre traduit en français par les Éditions H. L’éditeur versaillais est également à l’origine de la revue Manga 10 000 images et ses mooks de petit format aux thèmes abordés intéressants et contenus très complets. On se souvient notamment d’un numéro d’anthologie dédié à Osamu Tezuka.

Elle qui se laissait dévorer par 61Chi traite du harcèlement scolaire. S’il est plus habituel de le voir évoqué dans le manga, le lecteur francophone sera sans doute curieux de le voir traité dans un contexte taïwanais. D’autant que se mêle à la trame une réinterprétation assez originale du mythe chinois du tapir mangeur de rêves. Le Character Design de l’animal se révèle plutôt plaisant, sans parler de son langage fleuri...

Couverture de "Elle qui se laissait dévorer"
© 2019 61Chi & Éditions H

Ce récit est tiré d’une nouvelle de sa compatriote Godwind Hsu, judicieusement rajoutée dans cette édition, comme toujours bien conçue par Hervé Brient et ses collaborateurs. La bande dessinée pouvant apparaître relativement courte, surtout par rapports aux paginations taïwanaises à la japonaise, l’éditeur, en plus d’un entretien avec 61Chi, a eu la bonne idée d’inclure un intéressant cahier sur ses recherches graphiques. Avec d’autres apports éditoriaux rajoutés, l’acheteur en aura pour ses dix euros dépensés.

Son graphisme récent permet aussi de se rendre compte combien la production de cette jeune Taïwanaise s’est enrichie suite à ses déplacements au Festival d’Angoulême ou séjours à la Maison des Auteurs (2016-2017) et à l’Egon Schiele Art Centrum en République tchèque. On pourra donc y détecter des influences occidentales, à l’image d’un clin d’œil dans la représentation du tapir sur le ventre de la protagoniste à l’incube de la série de tableaux Le Cauchemar de Johann Heinrich Füssli...

Couverture de "Toto" , attractif et poétique récit muet où une petite elfe et un perroquet familiarisent les enfants avec différentes espèces d’oiseaux.
© Dong Lin & Knowledge&ACG/Keitai International SAS

Ailleurs sur le Festival, se tenait sur la place des Halles le stand de la start-up Keitai International SAS. Son nom se réfère à l’appellation au Japon des smartphones, et elle s’emploie, entre autres, à promouvoir la lecture dessus d’une sélection de titres taïwanais aux registres eux aussi divers. Ceux-ci vont d’une sorte de Sherlock Holmes animalier mâtiné de Détective Conan exorcisant des esprits à des créations de Fantasy, voire d’orientation mecha à la nippone, etc.

Au milieu du catalogue apparaissent des histoires d’une « vieille connaissance ». Rencontré à diverses reprises à Angoulême, Paris ou à Taipei, Push Comic (Ah Tui) fut le premier auteur taïwanais publié en Europe et dans le cadre du marché francophone, au sein du magazine Kaméha de Glénat, en 1995. On remonte là bien avant la traduction de Seediq Bale en définitive.

Keitai rappelle « qu’il est considéré dans l’île comme proche de l’école japonaise », Gô Nagai étant un de ses maîtres. Mais les aventures de son personnage de Balezo, qui lui avait ouvert les portes de l’Occident, révélaient des parentés avec le trait de Moebius ou renvoyait au Spirit masqué de Will Eisner.

Une image extraite de "Bamboo Windy Towns"
Ah Tui - Push Comic © 2019 - 2021 EU

Le récit futuriste en couleurs Bamboo Windy Towns, dont Push nous avait annoncé et décrit la conception lors d’un repas partagé à Taipei en 2014, s’inspire d’éléments extrapolés à partir de la culture de sa communauté d’origine, les Hakka. La langue de ces derniers, issus des Han au départ, l’ethnie majoritaire chinoise, est parlée dans le sud de la Chine et à Taïwan. Devoir s’entre-aider, fuir ou atténuer les rapports de force imposés par des groupes extérieurs plus puissants, faire preuve de pragmatisme et d’adaptation, renforça leur cohésion interne.

Au Moyen Âge, sous les empereurs Song, ils furent repoussés des plaines centrales du fleuve Jaune vers les provinces méridionales, notamment Guangdong et Fujian. Où ils sont connus pour leurs habitats collectifs défensifs ronds (tulou). Push insère des références graphiques à ce propos dans Bamboo Windy Towns.

De là, certains partirent vers Taïwan, dans le Nord-Ouest, à Hsinchu, d’où provient Push, et plus au sud de l’île. Créateur compulsif dans des domaines plus étendus que seulement les bandes dessinées, il a déjà été exposé en France, en dehors de participations aux délégations taïwanaises dans un festival à Grabels (Hérault) ou à Chambéry (Savoie). Il est en outre l’auteur d’un des récits de l’ouvrage collectif Les Rêveurs du Louvre (2016).

Le Pavillon taïwanais de Manga City
Photo : © 2020 Florian Rubis

Notons pour finir que le contingent d’artistes taïwanais à Angoulême s’est trouvé renforcé la participation de la dessinatrice politique Stellina Chen, en résidence à Blois. Deux de leurs représentantes séjournant à la Maison des Auteurs angoumoisine ont en outre grossi leur nombre, comme plusieurs de leurs prédécesseurs compatriotes pensionnaires de l’endroit depuis quelques années.

Tout ceci montre donc bien la volonté de leurs autorités de favoriser l’ouverture et la variété de la production de bandes dessinées taïwanaises aux influences extérieures. Las, les ventes de traductions depuis le mandarin (chinois) de Taïwan vers les langues occidentales ne sont pas en retour toujours aussi élevées que ce qu’escompté. Car le public du manga éprouve de la réticence à apprécier des titres asiatiques non japonais.

Panneaux de présentation de l’auteur Animo Chen
Images : © 2019 Animo Chen & Locus Publishing/Photo : © 2020 Florian Rubis
"The Short Elegy" (extrait)
© 2019 Animo Chen & Locus Publishing

Il ne faudrait donc pas que les impératifs économiques en viennent à prédominer face à toute autre préoccupation. Puisque des livres comme celui de 61Chi aux Éditions H ou The Short Elegy (litt. La Courte Élégie) aux qualités plastiques innovantes d’Animo Chen, invité lors du Festival, prouvent l’intérêt d’avoir emprunté une telle voie d’un point de vue artistique.

Pétris de références acquises sous nos cieux, ils font la démonstration concrète que l’entretien d’échanges de cette nature se révèle source d’un renouveau artistique bénéfique pour les auteurs taïwanais. Il serait donc vivement souhaitable pour eux qu’un tel processus se poursuive, voire s’amplifie à l’avenir.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

En médaillon : Dessin de Gao Yan, qui publie notamment au Japon et dans "Monsoon" ("Mousson" en anglais), magazine de Slowork Publishing et kakemono de promotion du Pavillon taïwanais de Manga City/© Les auteurs/© Photo : 2020 Florian Rubis.

"Elle qui se laissait dévorer" – Par 61Chi – Éditions H

http://www.editions-h.fr/

https://www.keitaifr.com/
https://www.keitaifr.com/fibd2020

Il est à noter par ailleurs que pas moins de 3 publications taïwanaises concourraient cette année dans le cadre du Prix de la Bande Dessinée Alternative 2020, récompensant la meilleure production mondiale dans le domaine des fanzines et de la Bande Dessinée Alternative.
Il s’agissait de :
"Bo-ing Comix"
"Monsoon"
"Taiwan Comix"

Chien-fan Liu a été lauréate du prix Jeunes Talents et Jih-yun Peng (alias Jellybug) a reçu le prix Draw Me Comics.

 
Participez à la discussion
1 Message :
  • Angoulême 2020 : Taïwan fait divers
    10 février 13:20, par ZombieLand

    Made in Taïwan ! il manquait plus que ceux- là à rajouter dans la tambouille de la culture et la précarité des auteurs FR. Il n’y aura pas assez de libraire sur le territoire pour écouler toutes cette camelote dans les bacs.
    Pour consommer toute cette bouquinerie du pauvre, les pouvoirs publics seront dans l’obligation d’augmenter les minima sociaux pour les uns et les cotisations pour les autres pour maintenir cette industrie en bonne santé !!!

    Répondre à ce message