Patrick Pinchart & Lionel Frankfort (Sandawe) 1/2 : « Les lecteurs peuvent participer à une aventure éditoriale en investissant sur des projets en toute sécurité. »

18 janvier 2010 4 commentaires
  • {{Patrick Pinchart}}, qui fut par deux fois rédacteur en chef de {Spirou} et le fondateur d’ActuaBD.com, s’est associé à {Lionel Frankfort} pour créer la première maison d’édition basée sur le système du « Crowdfunding ». Un portail Internet met en relation les auteurs avec des lecteurs-investisseurs qui deviennent des édinautes.

Nous vous proposons une interview en deux parties. Dans la première, Patrick Pinchart (directeur éditorial) et Lionel Frankfort (Directeur Général) évoquent l’aspect financier de Sandawe.com : du mécanisme de protection de l’investissement de l’édinaute au statut des auteurs. Il nous décrit sa nouvelle activité (il vient de quitter les éditions Dupuis) et son approche pour le moins novatrice du monde l’édition.


Le site internet des éditions Sandawe est visible depuis quelques jours. Vous proposez aux internautes d’accompagner des projets de BD en participant à leur financement pour que ceux-ci soit édités. Effectuez-vous une sélection parmi les dossiers d’auteurs qui vous sont présentés ?

P. Pinchart : Le système du Crowdfunding existe pour d’autres médias, dont la musique et le cinéma. On y remarque deux extrêmes dans l’accompagnement des œuvres présentées au public. Prenons la musique comme exemple : MyMajorCompany opère une sélection assez poussée dans les projets qu’ils présentent. Au contraire de AkaMusic qui laisse passer tout le monde. Les projets les plus intéressants sont donc noyés dans la masse chez ces derniers. Ils se retrouvent perdus entre les morceaux composés professionnellement et ceux réalisés en dilettante. L’espace qui est consacré aux vrais talents est donc gâché.

Chez Sandawe, nous n’avons pas voulu cela. Lorsque l’on nous propose un projet, nous l’étudions. Si nous estimons qu’il a un potentiel, nous en discutons avec les auteurs, et nous prenons la décision de le proposer au public. Nous devons être certains que les débutants qui nous envoient un dossier ont les facultés et le talent pour devenir professionnels. Il y a donc un travail de présélection de notre part. Nous ne souhaitons pas que les internautes-investisseurs, que nous appelons « édinautes », investissent dans des projets qui n’ont aucun avenir. Ce serait stupide ! Ils perdraient leur temps en allant sur le site de Sandawe. Nous ne le voulons pas !

J’insiste sur le fait que les « édinautes » ne perdront pas leur argent si le projet qu’ils ont sélectionné n’aboutit pas ! Ils peuvent dans tout les cas de figure récupérer leur mise ou placer leurs parts dans un autre projet.
De toutes les manières, ce sera aux « édinautes » de décider des projets qu’ils auront envie de voir menés à terme. Nous ne sommes pas guidés par le respect d’une image de marque, comme certaines maisons d’édition. Ce sont les « édinautes » qui décident des livres qui seront édités par Sandawe.

Patrick Pinchart & Lionel Frankfort (Sandawe) 1/2 : « Les lecteurs peuvent participer à une aventure éditoriale en investissant sur des projets en toute sécurité. »
Extrait de la Nuit des Carbophages.
Un projet à éditer (c) TSILIGAS, Malherbe & Sandawe

Vous parlez d’investissement. Le principe veut que les internautes finances les projets qu’ils apprécient, par tranche de dix ou vingt euros.

L. Frankfort : Nous pouvons effectivement nous attendre qu’il y ait un retour sur investissement pour l’édinaute. Mais ce n’est pas l’essentiel. Le démarrage est avant tout affectif ! Nous pensons que l’ensemble des projets que nous proposons est intéressant. Ils méritent d’être édités ! Est-ce que le projet va trouver son public ? On ne le sait pas. Contrairement aux autres éditeurs, nous déplaçons ce pouvoir de décision vers une masse de personne qui va collectivement décider.

L’investissement se fait effectivement par tranche de dix euros. L’internaute-investisseur aura un nombre de part dans la BD par rapport à cela. S’il investit 40 € sur un projet qui demande un financement de 40.000 €, il possèdera donc un millième des parts. Les « édinautes » se partageront 60% des gains nets des ventes jusqu’à ce qu’ils récupèrent leur mise personnelle. Les éditions Sandawe prendont les 40% restants. Quand les « édinautes » auront collectivement récupéré l’intégralité du financement, la clef de répartition changera : 40% pour les édinautes et 60% pour Sandawe. Et ce sur tous les revenus, y compris les droits audiovisuels. Évidemment, cette répartition est faite après avoir payé les auteurs, qui ne sont pas dans la même dynamique économique.

Comment vous positionnez-vous par rapport au contrat des auteurs ?

LF : Nos contrats sont classiques, mais nous y avons apporté un certain nombre de changements. Les autres maisons d’édition rétribuent leurs auteurs en avances sur droit. Généralement, ils fonctionnent sous la forme de paliers. Les droits des maisons d’édition classiques commencent généralement à 8% du prix public hors taxes. Certains auteurs ont plus. Ce pourcentage est établi par la négociation entre l’auteur et l’éditeur. Ces pourcentages sont très souvent octroyés de manière subjective et aléatoire.
Nous avons instauré deux changements par rapport à cela : Chez Sandawe, les auteurs touchent 10% de droits d’auteur, et ce sur le premier livre vendu. Quand la bande dessinée aura atteint un seul de rentabilité et que les édinautes auront récupéré leur mise, les auteurs percevront 1% supplémentaire. Notre politique vis-à-vis des auteurs est donc totalement objective ! Nous n’octroyons pas un pourcentage à la tête du client.

Extrait de Hell West.
Un projet à éditer (c) Vervisch, Lamy & Sandawe

Et quel est le deuxième changement important ?

LF : Les contrats pour les droits audiovisuels ne sont pas exclusifs ! Un auteur peut défendre lui-même ses droits ou se faire représenter par un agent. Si l’auteur ou son représentant est à l’initiative de la revente des droits, il aura la plus grande part des revenus générés que nous. Si nous vendons les droits du projet, ce sera l’inverse ! Et après cinq ans, notre droit sur l’audiovisuel n’est plus du tout exclusif. Si l’auteur vend ses droits audiovisuels, nous ne toucherons alors plus rien ! Cette formule garantit une meilleure défense des droits audiovisuels par Sandawe.

Beaucoup d’éditeurs font signer à leurs auteurs des contrats de cession de droits audiovisuels sans pour autant démarcher les producteurs pour ces projets.

LF : Effectivement. La vente des droits audiovisuels pour une série est extrêmement rare. C’est une très belle cerise sur le gâteau quand cela rapporte de l’argent. Nous risquions de nous « bagarrer » avec des auteurs pour des choses hypothétiques. Nous préférons nous battre pour défendre ses droits de manière pragmatique, sans pour autant entraver l’auteur. Ce dernier a donc beaucoup plus de liberté dans ce domaine…

Un « édinaute » qui investit un somme dans un ou plusieurs projets peut-il récupérer sa mise si ceux-ci n’aboutissent pas ?

LF : Le principe de liberté est fondamental ! Reprenons l’exemple du projet dont le financement se chiffre à 40.000 €. Si nous ne levons que 30.000 €, les « édinautes » restent libres de déplacer leur argent vers un autre projet ou de demander le remboursement de leur part. Si le projet ne se réalise pas, nous ne pouvons pas exiger de l’édinaute qu’il laisse son investissement dans Sandawe. Ceci dit, les expériences dans d’autres domaines, dont la musique, démontrent que les édinautes sont extrêmement fidèles !

Les gens seront-ils entièrement remboursés ? Qu’en est-il des frais de commission bancaires ou de la plateforme de validation des paiements, qui prend un pourcentage sur les transactions effectuées ?

LF : Au moment où l’édinaute prend une part dans un projet, il paie les frais de transaction. Nous voulons que l’intégralité du montant des parts serve à la création et à l’édition des bandes dessinées. Sandawe n’est pas une boutique en ligne, mais un site d’investissement. Tous les paiements sont alloués à une Association Sans But Lucratif [1] qui n’a que le seul objet de gérer les dépôts des « édinautes ». Si l’objectif financier pour éditer le livre n’est pas atteint ou si l’édinaute veut récupérer son argent, l’ASBL supportera les frais de remboursement.

Zozoland, un projet à éditer
(c) Blatte, Falzar & Sandawe

Le mécanisme semble complexe.

LF : En effet, J’ai passé trois mois à comprendre l’administration et les rouages financiers de ce projet. Dès que j’ai commencé à y réfléchir, j’ai contacté la CBFA, la Commission Bancaire, Financière et des Assurances, qui est un organisme de contrôle belge. Elle a de nombreuses missions, dont la régulation de l’appel publique à l’épargne. Sandawe s’adresse à un large public en lui proposant un outil d’investissement qui peut offrir une certaine rentabilité. Nous souhaitons être le plus transparent possible, et que l’argent des investisseurs soit protégé. Nous ne rentrons pas dans le cadre strict de l’appel publique à l’épargne car les montants sont inférieurs à 100.000 €. Mais cet organisme de contrôle a cependant demandé de suivre des recommandations pour garantir l’épargne, c’est-à-dire l’argent des édinautes.

En cas de catastrophe, que se passe-t-il ?

LF : Si les éditions Sandawe tombent en faillite, l’argent des investisseurs reste protégé puisqu’il est géré par une ASBL. Lorsque l’objectif financier d’un projet sera atteint et que nous lançons les processus créatifs et d’édition, l’argent investi par l’édinaute est versé par l’ASBL à une autre société commerciale qui portera le nom de la bande dessinée. Par exemple, si le projet Parc Paniiiique aboutit, nous créerons une société qui portera le nom de la BD. Cette société recevra les fonds destinés à la réalisation de ce projet. Cette société exploitera donc économiquement et commercialement la bande dessinée. Nous sommes dans un système extrêmement transparent avec un compte d’exploitation propre à chaque bande dessinée ! Aucun autre éditeur ne peut offrir cela à un auteur. Chaque projet aura son propre compte d’exploitation et sa propre comptabilité !

PP : Autrement dit, les chiffres seront totalement compréhensibles par les auteurs puisque cette société n’éditera que leur album ! Ils pourront connaître les dépenses en marketing, en promotion, etc.

Les « édinautes » pourront-ils investir leurs plus-values dans d’autres projets ?

LF : Absolument ! L’édinaute peut à tout moment récupérer son argent. Il peut demander le remboursement de son dû ou l’investir dans un autre projet. Nous avons travaillé sur une hypothèse d’un investissement moyen de 40€ par projet. Cette somme n’est pas très importante. L’édinaute participe à cette aventure comme il consommerait un loisir. On espère qu’il s’amusera à accompagner les projets. Si c’est le cas, il laissera son argent dans Sandawe. Mais dans le cas contraire, il pourra récupérer le montant de son investissement : Que cela soit avant qu’un projet aboutisse ou en cas de levée de fonds insuffisante pour celui-ci ou, bien entendu, au moment de récupérer l’investissement et les plus value si l’album a généré un profit.

PP : C’est une véritable première qu’un lecteur de BD puisse ainsi participer à ce point à l’édition d’une bande dessinée. Il peut choisir un projet, le sélectionner, suivre son état d’avancement, dialoguer avec les auteurs, etc.

Dérapages au quotidien
un projet à éditer. (c) Laurel, Darlot & Sandawe

On remarque que les montants de la levée de fond envisagée pour les projets diffèrent …

PP : Chaque album est édité de manière unique. Nous avons des budgets différents, en fonction du type livre, du nombre de pages, du fait qu’il soit publié en couleur ou pas, etc. Il est à chaque fois le plus bas possible afin de permettre l’édition du livre…

LF : La levée de fond se situe entre 38.000 € et 58.000 € selon le type de livre. Le budget est composé de cinq points dont deux font varier le budget de manière significative : le minimum garanti de l’auteur d’un part et les frais d’impression d’autre part.
Le minimum garanti de l’auteur varie selon le niveau d’avancement du projet avant la présentation à Sandawe et la volonté des deux partie. Par exemple, un projet qui aura déjà été payé en prépublication comportera significativement moins de minimum garanti qu’un autre où tout est à créer.
Pour les frais d’impression, la variation provient principalement du format et de la pagination des livres qui peuvent faire varier les choses. Le tirage est actuellement envisagé à 10.000 exemplaires pour tous les projets, mais cela pourrait varier en cours de route, influençant le budget à la hausse ou à la baisse.

PP : Dans certains cas, nous donnerons une seconde chance à des séries qui ont été publiées dans la presse, mais pas éditées en album parce que l’éditeur n’y croyait pas ! C’est une occasion de voir si l’éditeur s’est trompé. Ce seront les lecteurs qui décideront, et non l’éditeur, si un projet vaut le coup de connaître une vie en album !

LF : Les budgets seront identiques pour chacun des livres. Ceux-ci comprennent une défense dans la presse, la création d’outils de buzz marketing, des frais de PLV, etc. Et bien entendu, l’envoi d’un exemplaire de la BD aux édinautes et d’une version électronique du livre à ceux qui ont investi moins de 20 €. Les édinautes pourront alors montrer la BD qu’ils ont financée autour d’eux pour augmenter la notoriété du titre. Il y a aussi un autre frais fixe : la part que Sandawe, l’éditeur et le gestionnaire du site, prend sur les projets qui aboutissent. Ce montant ne varie pas et est de l’ordre de 15%.
Enfin, le dernier frais fixe concerne la gestion financière, administrative et la comptabilité de la société momentanée qui va gérer le titre. Nous considérons que ce coût est proche de 1000 €.

(A suivre)

Roses et Bleus
Un projet à éditer. (c) Rimo, Lapuss & Sandawe

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire également : Sandawe, naissance d’une maison d’édition sur Internet (Novembre 2009)

Lien vers Le Site des éditions Sandawe

Pour fêter l’ouverture du site de Sandawe, cette maison d’édition et Actua BD offrent deux fois 150 € de parts à investir dans des projets Sandawe. Plus de détail, en cliquant-ici (Concours valable jusqu’au 12 février 2010)

Photo (c) Nicolas Anspach

[1Équivalent de la Loi 1901 française. NDLR.

 
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4 Messages :
  • Donc si je comprends bien, le, les auteurs font tout l’album avant d’espérer toucher quoi que ce soit ?

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    • Répondu par Baptiste Gilleron le 18 janvier 2010 à  13:48 :

      Non. Selon les explications qu’on peut trouver sur le site (et probablement dans la suite de l’interview), les auteurs réalisent un dossier de présentation comme de coutume. Une fois le seuil de financement atteint, ils disposent d’un an (prolongeable) pour réaliser l’album.
      Ils peuvent évidemment poursuivre le travail en attendant mais le risque de ne pas voir le projet édité sera toujours là.

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      • Répondu le 18 janvier 2010 à  16:58 :

        Un an pour le faire, OK. Mais... combien d’euros ?

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    • Répondu par ActuaBD le 18 janvier 2010 à  17:13 :

      Lionel Frankfort a souhaité modifier un paragraphe à sa réponse à la question suivante : « On remarque que les montants de la levée de fond envisagée pour les projets diffèrent …  », et ce afin d’être plus clair par rapport au point abordé par l’internaute anonyme dans le forum. Cette modification vient d’être réalisée (deuxième intervention de la question).

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