Philippe Delaby : « Avec La Complainte des landes perdues, nous explorons les tréfonds de l’âme humaine ! »

11 novembre 2008 11 commentaires
  • Parallèlement à {Murena}, {{Philippe Delaby}} développe avec {{Jean Dufaux}} l’un des axes de l’univers de la {Complainte des landes perdues}. Dans un style rigoureux et académique, il dessine le cycle des « Chevaliers du Pardon », dont le deuxième tome, « {Guinéa Lord}», vient de sortir. Une plongée dans un moyen-âge celtique et fantastique ! Rencontre.

Dans ce récit, Seamus et Sill Valt sont à la recherche de la Fée Sanctus. Tandis qu’une morigane, une sorcière, s’échappe de sa geôle avec la complicité d’un apprenti des Chevaliers du Pardon. Elle s’apprête a conclure un pacte avec Guinéa Lord, un seigneur des ténèbres…


Philippe Delaby : « Avec La Complainte des landes perdues, nous explorons les tréfonds de l'âme humaine ! »Comment avez-vous été associé à la suite de la « Complainte des landes perdues » dont le premier cycle avait été mené par Dufaux et Rosinski ?

Lors de la parution du premier tome, un ami libraire, Emmanuel Hermans, m’a montré le tirage de tête de cet album. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit que je devrais un jour dessiner ce genre d’histoire. Quelques années plus tard, il m’a présenté à Jean Dufaux et nous avons créé ensemble Murena. J’ai enchaîné les trois premiers albums jusqu’au jour où mon éditeur chez Dargaud, Yves Schlirf et Jean Dufaux, m’ont demandé de reprendre cette autre série…

À l’époque, vous étiez pourtant considéré comme un dessinateur laborieux et continuellement en retard. Pourquoi a-t-il pensé à vous alors ?

Mon rythme de travail changeait ! J’étais reparti sur de bonnes bases. D’ailleurs, j’aligne depuis lors un album par an sans le moindre problème. Cela dit, je n’aurais jamais accepté s’ils m’avaient demandé de reprendre la Complainte des landes perdues en endossant le style graphique de Rosinski. Il a un trait puissant, énergique, qui lui est propre. Yves et Jean m’ont demandé de dessiner cette histoire à ma manière. Je voulais alors travailler en couleur directe, d’une manière traditionnelle. Je pensais naïvement que j’en aurais pour douze mois de travail ! Il m’en fallu vingt-cinq pour boucler l’album ! Moriganes, le cinquième tome de la Complainte. Cela a été une expérience fatigante, mais j’étais heureux d’y être arrivé. Rosinski appréciait mon travail, même s’il trouvait que j’en faisais trop ! J’ai repris une cadence plus régulière pour Murena grâce à l’aide d’un coloriste.

Jérémy Petiqueux, qui est également votre assistant …

Oui. Il m’a aidé sur le cinquième et le sixième album de Murena. Il fait un travail remarquable. J’apprécie énormément les ambiances froides qu’il a incorporées aux scènes qui se passent dans la neige. On sent les ciels gris et bas. Il a réalisé les couleurs du sixième Complainte. J’ai bouclé l’album en treize mois, au lieu de vingt-cinq. L’éditeur était content, et moi aussi (Rires). Jérémy a réalisé les couleurs d’une manière traditionnelle, en les posant sur du papier aquarelle.

Intervient-il dans le dessin ?

Il m’aide dans les perspectives. Cela peut paraître anodin, mais les calculs des perspectives demandent du temps. Je lui donne les angles et lui parle de ma vision de la case. Nous avons une discussion très technique, et il commence à dessiner les lignes de fuite. Je dessine et j’encre les dessins, et j’appose le lettrage dès le crayonné. Il le met au net. Les seules couleurs que je réalise encore moi-même sont celles des couvertures. C’est mon petit plaisir !

Dans le reportage inclus dans le DVD qui était vendu avec le sixième album de Murena, on pouvait remarquer que vous vous serviez de plaquettes représentant le corps humain pour les attitudes !

Oui. Je les utilise pour gagner du temps. Je pourrais dessiner sans ces artifices, mais nous sommes dans une époque où il faut aller vite. Ce n’est pas toujours évident d’avoir une personne qui pose pour soi. Parfois, je fais des séquences photographiques avec mon assistant ou des amis. Ceux-ci miment alors des combats en se déguisant en barbare ou chevalier. J’utilise ces clichés selon les besoins du scénario. Cela me permet de saisir directement la position la plus naturelle pour un mouvement. Il ne faut pas copier le cliché, sinon le résultat dessiné risque d’être statique ! Il faut passer au-delà de la photographie pour y mettre sa touche personnelle. Cela peut être, par exemple, une exagération dans le mouvement, pour accentuer la dynamique !

L’éditeur présente La complainte des landes perdues comme étant un récit d’Heroïc Fantasy. Cela ne me semble pas être le cas.

Effectivement, ce n’est pas une histoire d’Heroïc Fantasy dans le sens commun du terme. Jean Dufaux ne souhaite pas utiliser trop abondamment les codes du genre. Nous sommes plus dans un moyen-âge fantastique, avec bien évidemment des êtres étranges, des sorcières. Nous explorons davantage les tréfonds de l’âme humaine, en étant plus proches des personnages que de monstres.
Nous accordons beaucoup d’importance aux rapports humains. Les démons que nous représentons sont plus des démons intérieurs, des démons qui sont à l’intérieur des hommes ! Les éléments sont troqués, sont troubles. Nous posons beaucoup de questions sur les personnages. Ceux qui semblent bons, ne le sont pas forcément ! Certains possèdent des pouvoirs, mais ils ont aussi leurs failles, leurs travers, leur pendant négatif !
Seamus, le personnage central de La Complainte a également des côtés négatifs. Ils seront développés plus tard !

Vous travaillez depuis plus de dix ans avec Jean Dufaux…

Ce fut un coup de foudre ! Une amitié très forte est née de cette collaboration. Nous travaillons tous les deux sincèrement, sans chercher à tirer à nous la couverture. Notre relation est basée sur le partage. Jérémy, mon assistant, est venu rejoindre cette osmose. Il est dans le même état d’esprit que nous. Jean et moi-même avons gardé un esprit « très gamin ». Nous nous amusons avant tout, et on travaille pour le plaisir.

Était-il interventionniste avec vous au début de votre collaboration ?

Il a été révélateur pour beaucoup de choses ! Rencontrer Jean n’a pas été qu’un tournant dans ma vie professionnelle, mais aussi dans ma vie affective. C’est quelqu’un qui compte beaucoup pour moi. Nous vivons un tel partage, une telle amitié, que je n’ai pas envie de commettre une infidélité avec un autre scénariste ! Je suis heureux de dessiner un album de la Complainte après deux Murena. Ce sera notre rythme pour ces séries…

Pas trop déçu que votre coloriste, Jérémy Petiqueux, vous fasse une infidélité avec Jean Dufaux en direct ?

Pas du tout ! C’est une suite logique. Jérémy est dessinateur avant d’être coloriste ! Il a raison de travailler avec Jean, et d’en profiter !

Jean Dufaux & Philippe Delaby
(c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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Philippe Delaby, sur actuabd.com, c’est aussi :

Des chroniques d’albums :
- Murena T4, T5 et T6
- Complainte des landes perdues T5

Une interview : « Pour Murena, les beaux jours ne sont plus là » (Juin 2007)

Commander sur Internet le T2 de la "Complainte des landes perdues"

Illustrations extraites du T6 de la "Complainte des landes perdues" - (c) Delaby, Dufaux & Dargaud.
Photos (c) Nicolas Anspach

 
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11 Messages :
  • Merci pour cette excellente interview qui permet de mieux comprendre
    12 novembre 2008 23:22, par François Pincemi

    les qualités de l’excellent travail de Philippe Delaby. Un trait assez académique, comme on dit pour désigner les artistes qui ont sérieusement appris à dessiner, mais quand même plus moderne et moins figé que celui de l’école Jacques Martin. Au vu de la perfection de ses planches, je comprend qu’il lui faille plus d’un an pour réaliser un album, c’est l’inconvénient du perfectionnisme. Je ne suis pas vraiment amateur de fantaisie héroïque, mais l’auteur m’a rassuré en expliquant que l’action se situait en fait dans un Moyen-Age assez magique. J’y jetterai donc un oeil atentif, il est plus facile de suivre la carrière de Delaby que celle des auteurs indés qui vous pondent un album par mois.

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    • Répondu le 13 novembre 2008 à  00:37 :

      il est plus facile de suivre la carrière de Delaby que celle des auteurs indés qui vous pondent un album par mois.

      C’est surtout plus facile pour les vieux réactionnaires allergiques à leur époque et à la modernité.

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      • Répondu par François Pincemi le 15 novembre 2008 à  00:00 :

        je suppose que ce post s’en prends à moi, donc je me contenterai de rappeler que la modernité de notre époque ne sera que le ringard de demain, car de nouvelles tendances modernes auront pris le relai. Il faudra attendre sans doute après-demain (bien des années plus tard, en fait) pour que l’on s’intéresse à une partie de ce qui est à la mode aujourd’hui, le phénomène nostalgie aidant. Et une sévère sélection aura été opérée.

        A l’inverse, je souhaite rappeler que certains auteurs IMPORTANTS de la BD furent relativement boudés par une partie du public, de 1975 à 1990 environ. Cette période correspond à l’éclosion en force de la BD adulte, avec des titres comme Métal Hurlant, l’écho des savanes et Fluide Glacial notamment. Si ma mémoire est bonne, il n’était pas facile à l’époque pour un collectionneur adulte d’exprimer son admiration pour les oeuvres de Hergé, Jacobs, Goscinny, Morris et Uderzo, Peyo et Will, Tibet et Paape Cauvin et Tibet, Charlier et sa horde de dessinateurs talentueux. Les lecteurs de revues adultes disaient avec un petit sourire condescendant "oui, c’est de la bonne BD pour enfants". Chaque nouveau Asterix ou Lucky Luke était jugé moins bon que le précédent,on disait que les séries s’installaient dans la routine. Tintin et les Picaros fut jugé très décevant lors de sa sortie, après tant d’attente. On trouva même que "les 3 formules du professeur Sato" manquait de dynamisme. Seuls Franquin et Gir-Moebius obtenaient grâce à leurs yeux, par leur participation à Fluide et à Métal.

        Donc avant d’adorer la modernité, n’oubliez pas de regarder ce qui s’est fait d’intéressant par le passé.

        Cordialement !

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  • Faut il être réactionnaire pour apprécier le travail bien fait ? réaction des plus primaires

    Pour en revenir au sujet
    Je suis impressionné par la qualité de travail de Delaby - je viens d’acheter les 2 opus

    interview très intéressante Merci

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    • Répondu par François Pincemi le 13 novembre 2008 à  14:26 :

      c’est bien le problème de ce forum, c’est qu’il a longtemps été truffé par des trolls spammeurs à la pensée unique. Pour eux, le monde de la BD se divise en deux : d’un coté, la BD des ancêtres et des auteurs expérimentés (scénaristes capables d’offrir un suspense palpitant, bon sens du gag, lecture de divertissement fort agréable ; dessinateurs ayant un dessin appliqué, capable de connaitre l’anatomie, la perspective, et les décors). Sans prétention, ces BD s’adressent à un public des plus larges (de 7 à 77 ans, voire plus !°)et récoltent ma foi un accueil enthousiaste en librairie.

      A coté de ces livres honorables, sans lesquels il n’y aurait pas pu avoir ce qu’on appelle la nouvelle BD (dans le genre, je préfère encore le Beaujolais, plus convivial et sympa !), se juxtapose une forme de littérature en images des plus envahissante. Longtemps cantonnée à des petites maisons (Cornélius, l’association, Atrabile notamment) qui ont fait émerger de nombreux auteurs talentueux dans cette mouvance, ce mouvement a donné des idées aux éditeurs traditionnels dans les domaines de la BD (Dupuis, Casterman, Soleil, Delcourt) ou de la littérature (Gallimard, Seuil, Actes Sud, etc). Pourquoi pas si le public suit, mais en a t-il vraiment envie ? Pour ma part, j’apprécie autant Sfar et Trondheim quand ils sont bons que Hergé et Franquin. Simplement, quand je cherche à lire une bonne aventure, j’ai mes préférences. Cordialement.

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    • Répondu le 13 novembre 2008 à  14:54 :

      Ne vous faites pas plus bête que vous n’êtes Mikekafka (ou prenez une pelle), ce qui est réactionnaire, c’est de cracher dans chaque post sur les "auteurs indés qui vous pondent un album par mois".

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  • "ce mouvement a donné des idées aux éditeurs traditionnels dans les domaines de la BD (Dupuis, Casterman, Soleil, Delcourt) ou de la littérature (Gallimard, Seuil, Actes Sud, etc). Pourquoi pas si le public suit, mais en a t-il vraiment envie "

    Il y a une bonne dose de masochisme dans vos posts, vous semblez suivre avec application l’évolution d’un genre de bd que vous n’aimez pas dans des magazines que vous récusez. L’envie et le goût du public vous vous l’accaparez en défenseur unique, en oubliant que vous n’êtes pas représentatif d’une majorité -diffuse- dont vous vous êtes proclamé dans ces lieux le chantre.

    Vous seriez bien marri de contempler ma bibliothèque qui comporte bien moins d’ouvrages de la bd indé que la vôtre apparemment. Perso, j’ai toujours reproché à "l’Association" et ses auteurs un manque d’humour, de spontanéité... Les grands -les moins grands- de la bd belge firent mon éducation graphique et narrative. Je me souviens de mon adolescence : mes copains lisaient "Métal Hurlant", moi je lisais "Akim". "Spirou" et "Pif le Chien".

    Bien sûr, lire Métal fut une découverte majeure. De nos jours je n’achète plus que de la bd expérimentale, je me contrefiche de l’avis du public, l’avenir de la bd, la main-mise des mangas... la rentabilité du produit ! Les créateurs viennent de tout horizons, le genre est plus dynamique et diversifié que jamais (je vous recommande allègrement la lecture des anthologies "Kramer-Ergot", une constatation admirable de la diversité et la richesse de la bd contemporaine et- je vous le promets là où
    certaines bd vous révolteront par leur extrémisme d’autres répondront à votre envie de clacissisme- n’est-ce pas là ce que finalement nous souhaitons ?)

    Sortez un peu de vos frontières Mr Pincemi, vous devenez aigri...

    ps : Ah oui, pour ne pas être complètement hors-sujet : dessin admirable, couleurs époustouflantes (j’adore ce mot). Mais le lettrage ?... Qu’est-il arrivé là ?

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    • Répondu par François Pincemi le 14 novembre 2008 à  22:33 :

      Cher Alex, vous me faites un mauvais procès. Pour l’instant, une part importante du public se passionne pour les mangas, ce qui n’est pas mon cas : je suis francobelge à 96%. Il y a aussi la fantaisie héroïque à la Soleil qui me laisse de glace, sans fluide. Enlevez le cirque d’auteurs branchés qui font hurler comme du métal en fusion dans les haut-fourneaux d’Arcelor, et vous comprendrez qu’il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages. Il ne faut pas trop pousser le bourrin, moi en tout cas, je ne lui dirai pas "mords moi le !", car ça fait mal !

      La BD cherche un pilote expérimenté ; bien reçu, Tango-Charlie ? A défaut, les amateurs de bonne BD devront encore faire tintin (heureusement, ils commencent à avoir l’habitude !°)

      (A SUIVRE)

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      • Répondu par Alex le 15 novembre 2008 à  00:01 :

        "bien reçu, Tango-Charlie"

        Bien reçu et décrypté. Surprise ?

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        • Répondu par François Pincemi le 15 novembre 2008 à  23:55 :

          Je suppose que c’est du post qui se termine par Surprise (cinq fois, évidemment !)qu’il s’agit. Pour ma part, j’arrive à le lire. Avez vous posté un autre post ? Tout me semble normal !

          Merci toutefois d’avoir pris ma défense, cela me réconforte un peu de voir que ce forum n’est pas peuplé que de trolls spammeurs, tout juste bons (et encore !) à se gausser des classiques, eux dont la culture BD semble avoir commencé en 2000 ou après. Pour info, après la vague des mensuels et trimestriels adultes évoqués plus haut, j’ai également acheté Lapin ; le problème, c’est que cette revue était passionnante tant qu’elle était unique, maintenant la plupart de ses auteurs a essaimé ailleurs, et ils ont suscité un certain nombre d’émules qui donnent une certaine impression de déjà vu à la longue. Sans parler des articles élogieux que l’on peut lire sur leurs exploits dans la presse dite branchée ou intello (il y a encore les palmarès des jurys BD soucieux d’élitisme culturel...)qui en rajoute à la saturation, la lassitude...

          Voila, sur ce, je vais lire le dernier Spirou et Fantasio, car je ne suis qu’un vieux réactionnaire aigri, bien sûr, je vous souhaite néanmoins et également une bonne soirée. Bien cordialement.

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  • Cher modérateur,
    Je suis un peu surpris de ne pas trouver en ces lieux ma réponse au message de Mr Pincemi. Je vous accorde qu’elle était bien banale, d’un intérêt général plus que limité mais tout de même... j’essayais d’établir un dialogue avec Mr Pincemi. Quand on lit les posts de ce Mr, qu’on est le témoin des impostures pathétiques dont il fut la victime et des insultes répêtées à son égard il me semblait important de réétablir un dialogue -même vachard- avec cet intervenant. Mon post se situait complètement dans la ligne du sien, une réponse tout aussi cryptique que sa citation bien déguisée du "Canard Sauvage" (Dieu, il n’y a dû avoir que Pincemi et moi pour acheter ce magazine). Je me demande donc, cher modérateur, avez-vous vos références bien ancrées ? (et si par les mystères de la fée électrique mon précédent message s’égara dans les limbes, veuillez m’excuser de cette disgression)

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