« Spirou : L’Espoir malgré tout » : entre comédie et gravité

14 novembre 2019 0 commentaire
  • Le deuxième volume du chef d’œuvre d’Émile Bravo, « Spirou : L’Espoir malgré tout » est sorti au mois d’octobre. C’est sans doute l’un des ouvrages les plus importants de l’année et probablement de la décennie. Sous les dehors d’une comédie légère, il délivre à ses contemporains comme aux nouvelles générations un message assez grave qui appelle à la responsabilité tant individuelle que collective. À mettre dans toutes les mains.
« Spirou : L'Espoir malgré tout » : entre comédie et gravité
Émile Bravo
Photo DR - Ed. Dupuis

Émile Bravo est l’un des créateurs de bande dessinée les plus importants de cette génération. On sait comment dans les années 2000, il a accompagné des autrices et des auteurs comme Marjane Satrapi (Persepolis) ou Riad Sattouf (L’Arabe du futur) sur les chemins de la notoriété et à quel point ce compagnon de route des Lewis Trondheim, Christophe Blain, David B., Joann Sfar, Fabrice Tarrin, Frédéric Boilet ou Marc Boutavant a souvent pris moins la lumière que ses confrères préférant progresser dans la pénombre avec humilité, obstination et pertinence.

Car Bravo ne nous a jamais laissés indifférents. Ses ouvrages, depuis vingt ans, notamment avec son premier complice Jean Regnaud (Ivoire, Aleksis Strogonov, Ma Maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill…) rencontrèrent une estime immédiate, voire même du succès puisque ce dernier titre avait reçu le Prix ligue de l’enseignent à Blois en 2007 et l’Essentiel d’Angoulême en 2008. Déjà, son album La Faim des sept ours nains avait reçu le Prix ligue de l’enseignent à Blois l’année précédente.

C’est en particulier avec sa première série où il œuvre seul : Une Épatante Aventure de Jules, une série créée en 1999 pour Dargaud, que l’on commence à comprendre que l’on a affaire à un auteur de premier plan. Son dessin de Ligne claire (ce vocable que les spécialistes de bande dessinée ignares collent sur à peu près n’importe quoi) rassure et le classe dans la catégorie injustement méprisée des auteurs pour la jeunesse. Pourtant, à y bien regarder, le vibrato de son trait relève davantage de l’Underground d’un Art Spiegelman que de la ligne aseptisée de l’École de Bruxelles. Il reçoit d’entrée le Prix Goscinny en 2001 et le Prix Petit Robert à Quai des Bulles en 2008. Et ce n’est qu’un début !

Bruxelles sous l’occupation. La légèreté n’est plus de mise...

Un thème majeur

Quand on considère sa bibliographie, on y voit apparaître très tôt une thématique qui deviendra majeure pour lui : C’était la Guerre mondiale (éd. Bréal, 2003), un album jeunesse qui annonce bien des ouvrages à venir. Et notamment sa version de Spirou : Le Journal d’un ingénu (2008), avec lequel il accède à une notoriété tant internationale qu’inédite.

La gravité du sujet (Spirou assiste aux négociations de la dernière chance entre le gouvernement polonais et les nazis) place cette icône pour la jeunesse, jusqu’ici traduite dans cette collection par d’aimables parodies potaches, au rang de chef d’œuvre. L’album rafle la plus impressionnante collection de récompenses du moment : Essentiel d’Angoulême, Prix des libraires, Prix Saint-Michel, Grand Prix RTL, Prix Peng en Allemagne…

Surtout on se rend compte que le timide auteur apprécié par toute la profession a davantage d’ambition qu’il n’y paraît. Alors que la collection « Spirou par… » n’est destinée qu’à des créateurs qui viennent y faire un tour de piste, histoire d’amuser la galerie, la perspective change et des univers parallèles du groom vont s’y développer. Il faudra dix ans à Émile Bravo pour y donner suite.

Et quelle suite ! Plus de 300 pages d’une narration dense et prenante répartie sur quatre albums. La Belgique est sous la botte nazie. Que va faire l’ingénu, qui n’a que 16 ans et qui découvre l’amour, subir ou résister ? Et ce grand dadais de Fantasio plus âgé que lui et apparemment bien moins réfléchi ?

Sous des dehors de comédie, des sujets essentiels et graves.

Dans L’Espoir malgré tout, Bravo va au-delà du pittoresque ou de l’anecdote. Les grandes images, les effets esthétiques se font rares. Son point de vue se concentre essentiellement sur les personnages, sur les situations de comédie. Nous sommes entre le Camus de La Peste et le Jean Aurenche de La Traversée de Paris : la malédiction est là, sur nos têtes, et nous devons vivre avec, montrer notre courage, en un mot, notre humanité.

C’est fort, puissant, solide. En ces temps d’obscurantisme idéologique, le Spirou de Bravo est une parole essentielle. Attendez-vous à ce qu’il figure dans bien des palmarès dans les mois et dans les années à venir. Il est en tout cas indispensable à votre bibliothèque.

Une situation précaire, sauf pour certains...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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© Ed. Dupuis

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