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Téhem ("Piments zoizos") : « En vivant avec le personnage, le lecteur expérimente ses sentiments »

  • Avec "Piments zoizos - Les Enfants oubliés de la Réunion", Téhem nous fait découvrir un épisode peu connu de l'histoire de France : le placement de force en métropole d'enfants réunionnais. Pour raconter ce récit qui lui tenait à cœur, l'auteur réunionnais installé en région angevine a développé un récit hybride, entre fiction et pédagogie, dont il nous explique les ressorts narratifs et les différents enjeux.

Votre album traite des « enfants de la Creuse » : pourriez-vous nous expliquer ce chapitre de l’histoire française ?

Dans les années 1970, avec une démographie galopante et une économie qui ne suit pas vraiment, de nombreuses familles sont dans la misère. Une des mesures prises par les institutions locales et notamment par l’Aide Sociale à l’Enfant (qui deviendra la DASS) est de prendre en charge quelques enfants de fratries nombreuses. L’objectif était - en théorie - de les retirer du milieu misérable dans lequel ils se trouvaient pour leur proposer une formation professionnelle et revenir à la Réunion.

En réalité, la machine administrative, aiguillée par des injonctions politiques de Michel Debré, n’a pu respecter ses engagements : les enfants sont devenus des numéros, baladés, perdus, parfois disparus…

Dans l’aspiration du BUMIDOM (qui était chargé d’envoyer des jeunes gens en formation en métropole), ce sont environ 2000 enfants qui sont partis, qui ont transité de foyers en familles d’accueil, avec souvent beaucoup de souffrance, pour ne jamais revenir sur le sol natal.

Téhem ("Piments zoizos") : « En vivant avec le personnage, le lecteur expérimente ses sentiments »

Comment avez-vous découvert cette histoire ? Est-ce un épisode dont on parle aujourd’hui beaucoup à la Réunion ? Le fait que l’État ait reconnu en 2018 une « faute » et promis des mesures pour indemniser les victimes (que l’on attend encore) a-t-il ravivé la mémoire de ces épisodes qualifiés par certains de « déportation » ?

Comme beaucoup de Réunionnais, j’ai découvert avec stupéfaction cette histoire par la mise en lumière du cas Jean-Jacques Martial, qui a été le premier à médiatiser son histoire en réclamant à l’État Français un milliard d’euros pour le préjudice subi . J’ai ensuite lu, écouté, regardé pas mal de choses sur cette affaire.

Téhem. {JPEG}Gilles Gauvin vous a fourni une riche documentation : pourriez-vous nous le présenter et nous expliquer son rôle dans la création de l’album ?

Le projet trottait dans ma tête depuis pas mal de temps, sans que je trouve le bon angle d’attaque et en me heurtant à un problème majeur : tous les témoignages racontaient des expériences différentes mais ne donnaient que peu d’indications sur le fonctionnement de l’ASE (puis de la DASS). Moi, je voulais comprendre comment l’administration avait produit ce désastre humain.

Lors d’un festival de cinéma où nous sommes tous les deux membres du jury, je rencontre Gilles Gauvin (que je connaissais bien par ailleurs). Il faisait alors partie de la commission d’enquête (commanditée par le ministère de l’Outre-Mer) chargée de l’ « affaire dite des enfants de la Creuse », menée par Philippe Vitale. En discutant avec lui, il m’est apparu qu’il était la personne ressource idéale pour bâtir mon récit. J’ai alors écrit un scénario de fiction que je lui ai soumis, en lui demandant de m’indiquer ce qui lui semblait peu plausible. Après plusieurs allers-retours, l’histoire était écrite.

Parfois des informations apportées par Gilles m’ont obligé à changer en cours de route des parties du scénario. Et tant mieux, car ça m’obligeait à trouver des astuces scénaristiques pour retomber sur mes pieds.

Chronique du Léopard, qui traitait également de l’histoire de la Réunion, était scénarisé par Appollo. Pourquoi avoir fait, pour Piments zoizos, le choix d’écrire vous-même votre scénario ?

Avec Appollo on avait déjà un projet ensemble : raconter l’abolition de l’esclavage à la Réunion (1848) à travers les yeux d’Edmond Albius, le jeune esclave qui a découvert la fécondation artificielle de la vanille. Le contrat était signé, mais Appollo s’était engagé sur un autre album avec Christophe Gaultier (« la Désolation », Dargaud). En attendant qu’il soit prêt, je me suis lancé dans « Piments Zoizos ». C’est un projet plutôt personnel, et je voulais savoir si je pouvais maitriser un récit se déroulant sur trois époques.

Cet album ne s’inscrit pas dans le genre de la BD-reportage : vous ne vous mettez pas en scène en train d’enquêter sur le terrain. On n’est pas non plus dans de la bande dessinée pédagogique, puisque vous laissez une large part à la fiction. Pourtant, vous insérez entre chaque séquence une page de texte rappelant les principaux évènements historiques. Comment et pourquoi êtes-vous arrivé à ce genre hybride et original ?

Le fait de se mettre en action dans le récit en tant qu’enquêteur ne me convenait pas. Je n’ai absolument pas l’âme d’un journaliste. Et surtout je ne voulais pas d’une BD avec des planches entières de plans américains de personnes qui témoignent. Je trouve ce procédé très frustrant, au regard de tout ce que la BD peut proposer. Le parti-pris de la fiction permet au lecteur d’être au cœur du récit : en vivant avec le personnage, le lecteur expérimente ses sentiments. Néanmoins, on ne peut pas raconter toute cette affaire uniquement par le biais de la fiction : certaines informations ne peuvent pas être facilement mises en images. C’est pourquoi il m’a semblé nécessaire de rajouter ces pages de « gazette de la Réunion » qui donnent un éclairage informatif. De plus, ça permet de rythmer le récit en chapitres.

Graphiquement, vous livrez un dessin final au crayon, ce que vous faisiez déjà dans Chronique du Léopard, sans encrer vos planches, à l’inverse de ce que vous faites dans vos récits jeunesse. Est-ce pour avoir un trait plus spontané ?

Oui, c’est une technique que j’avais utilisée pour « Quartier Western » (2010, Des Bulles dans l’Océan). Ça me permet de travailler plus vite (1 à 2 pages par jour) et de retrouver le plaisir du dessin pur. L’encrage me semble effectivement plus évident pour un album jeunesse, dans un souci de lisibilité maximum. Et puis comme je réalise pas mal d’illustrations pour la presse et la communication en numérique, j’avais besoin de revenir au « vrai » crayon et à la « vraie » feuille.

Chacune des séquences de l’album est colorisée à l’aide d’une teinte de couleur particulière : pourriez-vous nous expliquer ce parti-pris sur la mise en couleurs ?

L’histoire raconte en effet trois cheminements en parallèle : celui de Jean quand il est enfant, celui de Lucien (l’agent administratif) et celui de Jean adulte. La difficulté était de ne pas perdre le lecteur. Pour cela, j’ai opté pour une ambiance colorée différente pour chaque « époque ». J’essaie d’utiliser la couleur comme un moyen d’expression à part entière quand c’est possible.

Avez-vous eu des retours des enfants de l’ASE sur votre album ?

Oui, j’ai envoyé le 1er exemplaire à Valérie Andanson, secrétaire de la FEDD (Fédération des Enfants Déracinés des Drom), qui m’a dit avoir été très touchée par l’histoire. Grâce à elle, j’ai pu rencontrer pas mal d’exilés lors d’un séjour à la Réunion. J’ai pu discuter un peu avec chacun d’entre eux et me rendre compte de la diversité des destins. Et c’était troublant de parler avec des Créoles qui ne parlaient que le français avec parfois un accent du Sud-ouest ou de Marseille…

Quels sont vos projets à venir ?

Avec Appollo, on est donc actuellement sur un album intitulé « 20 décembre », qui est un roman graphique sur l’abolition de l’esclavage et qui sortira chez Dargaud fin 2022. En parallèle, je dessine un album jeunesse avec Fabrice Erre au scénario, racontant les aventures d’un papi, ancien poilu de 14-18, et de son petit-fils pendant la guerre de 39-45. Le ton est humoristique, et ça paraitra dans la toute nouvelle collection BD des éditions Auzou.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Piments zoizos - Les Enfants oubliés de la Réunion - Par Téhem - Steinkis - 18€

 
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