Thilde Barboni : « D.O.W. tatoue des stars et des mafieux le jour, tandis que la nuit, il dénonce les crimes. »

23 septembre 2020 0 commentaire
  • Écrivaine de romans, nouvelles, pièces de théâtre,... la scénariste de "Monika" et de "Hibakusha", entre autres, revient en force avec une nouvelle série portée par un personnage captivant et enrichi par une étonnante histoire personnelle. : "D.O.W."
Thilde Barboni : « D.O.W. tatoue des stars et des mafieux le jour, tandis que la nuit, il dénonce les crimes. »

Comment vous est venue l’idée de ce tatoueur réputé qui devient graffeur—justicier la nuit ?

J’avais envie de raconter les aventures d’un homme solitaire se cachant sous une identité lui permettant de fréquenter tous les milieux. Je l’ai donc imaginé qui, la journée, tatoue des inconnus, des stars, des mafieux et qui, la nuit, dénonce des crimes...

Un soir, en regagnant ma voiture garée dans un endroit un peu isolé, je suis tombée face à un jeune homme, tout de noir vêtu, dissimulé par sa capuche et qui graffait sur un énorme mur. Il avait des bombes de peinture à ses pieds et son geste était précis et presque hypnotique. C’était fascinant à regarder. Il s’est retourné, m’a fait un clin d’œil. J’y ai vu un signe et j’ai immédiatement pensé que D.O.W. allait tatouer des peaux la journée et des murs la nuit. En plus, graphiquement, c’est très intéressant.

Votre héros suit en réalité une double quête : la dénonciation d’abus dans le costume de D.O.W., mais aussi la vengeance de la spoliation dont sa famille a fait les frais.

Quand on invente un univers, il faut prendre en compte tous les éléments qui font la complexité des héros : leur psychologie, leur passé, l’époque, le lieu, l’influence des liens familiaux qui les obligent à agir parfois contre leur gré.

Pour cette série, notre héros est donc un descendant illégitime de prince russe exilé sur la Riviera française après que sa famille ait été chassée par la révolution. Ils ont participé à l’assassinat de Raspoutine, ils ont fui et se sont retrouvés sans un sou, en marge de la société. Tous leurs biens ont été spoliés.

Inédit : projet de couverture pour le tome 1

Votre personnage ne vit pas que dans le passé.

Non, D.O.W. est bien ancré dans le présent. Il s’est construit, a acquis une notoriété et fréquente la jet set de la Riviera mais il porte en lui le désir de réparer ce qui a été fait à sa famille et à d’autres familles spoliées elles aussi. Il veut comprendre aussi qui s’est emparé de leur fortune, surtout constituée d’œuvres d’art, et il veut punir ceux qui ont persécuté son grand-père. Il vit dans le présent, c’est un héros très moderne, mais il est prisonnier d’un certain passé.

Comme il a été très pauvre et qu’il connaît la relativité des choses, il est extrêmement libre. Il croit qu’il va dénouer le secret qui entoure sa famille mais va être entrainé dans une spirale infernale, car on est sur la Riviera française, des clans mafieux se font la guerre et D.O.W. ne peut échapper au fait que la Riviera, lieu magique et éclatant sous le soleil, cache la nuit des activités troubles et abrite des individus extrêmement dangereux. C’est un mélange de paillettes et de sang…

Un méchant avec plus de relief qu’il n’y paraît

L’une des clés de la réussite de ce premier récit est l’épaisseur de vous conférez aux leaders de ces clans mafieux : on dépasse le stade du simple criminel.

Si je suis intéressée à montrer de vrais gentils, j’aime aussi me pencher sur de vrais méchants qui, une fois que l’on creuse, ne sont pas si simples à analyser que cela. J’ai toujours aimé les personnages troubles qui évoluent dans des zones grises, entre le bien et le mal et qui ont toutes les raisons de le faire.

Avez-vous dû fournir la documentation adéquate à Gabor ou était-il déjà au fait de ce milieu ?

En fait, mon dessinateur n’a pas eu besoin d’aide. Gabor est lui-même très tatoué ! Je l’ai découvert lors d’une communication Skype ! Il a de magnifiques tatouages et connaît bien ce milieu. Quand il a conçu le tatouage de D.O.W., nous en avons parlé, bien sûr, mais c’est lui qui a tout mis au point. Et j’adore son travail. J’ai d’ailleurs réécrit la planche où il est avec Sasha et où elle découvre le tatouage qu’il a sur son torse !

D.O.W. : étude du personnage et de ses tatouages

Votre récit remonte aux Russes blancs qui ont fui les révolutions de 1917. Trouviez-vous qu’il y avait là une matière qui nous touche tous, l’hérédité de nos origines, avec les côtés sombres que chaque famille conserve ?

Oui, c’est évident ! Le XXe siècle a été tellement « agité » avec ses deux guerres, les révolutions, etc. que chaque famille aurait beaucoup de choses à raconter. Les Russes blancs qui ont fui la révolution en 1917 m’ont toujours beaucoup intéressée. Ils sont arrivés ruinés, sans rien, et ont survécu, certains en étant danseurs mondains, d’autres chauffeurs (comme les nobles avaient des voitures, ils savaient conduire), d’autres ont été artistes. En France, il y a eu tout un cinéma russe.

Parmi d’autres, vous êtes-vous un peu inspiré d’un personnage réel ?

Oui, le Prince Ioussoupov, un personnage flamboyant, romanesque, proche de la famille impériale et ayant participé à l’assassinat de Raspoutine. J’ai essayé d’imaginer ce qu’un descendant actuel des Ioussoupov ferait de sa vie.

Vos personnages semblent tous jouer un jeu de dupe, tous en cachant une partie de leurs activités.

Franchement, je crois que nous sommes tous des énigmes même pour nous-même. Mon grand-père m’a dit un jour : « Chaque homme a un secret qui oriente toute sa vie ». J’étais petite quand il m’a dit cela et j’ai retenu la phrase. Il y a ce que l’on montre, ce que l’on cache, même à nos proches, et ce que l’on ignore. Tout cela est très stimulant pour l’imagination.

J’adore les personnages doubles qui ont des psychologies complexes que l’on découvre petit à petit. Quand j’écris, je m’efforce d’analyser la psychologie des personnages. ce qu’ils cachent est toujours très important. Le découvrir est très excitant.

Ces secrets peuvent générer des surprises bien utiles pour les rebondissements.

J’ai toujours adoré être surprise lorsque je lis une histoire et j’adore me surprendre lorsque j’écris ! Mes personnages ne sont ni totalement dans le bien, ni totalement dans le mal et c’est ce qui crée des malentendus, des problèmes, des drames et beaucoup de difficultés dans les relations amicales et amoureuses.

D.O.W. est en plus animé par le désir de réparer ce qui a été fait à sa famille. À partir de là, son destin est scellé. Il veut faire le bien mais il va être obligé de franchir des lignes qui vont l’entrainer dans des zones où règne le chaos.

Toute première étude de personnages

Comment avez-vous fait la connaissance de votre dessinateur Gabor ?

C’est Dupuis qui me l’a proposé. Le scénario était écrit et on cherchait un dessinateur. Gabor était libre, il a fait des essais. On a discuté, on s’est rendus compte qu’on avait les mêmes envies pour cette série. La rencontre avec un dessinateur est essentielle. Il y a le scénario, le dessin, et au final quelque chose en plus naît. c’est une étrange alchimie, une drôle d’addition. Comme si 1+1était égal à 3 ! C’est cela qui est intéressant : deux imaginaires se rencontrent et quelque chose de neuf apparaît.

Son graphisme vous a-t-il influencé au découpage ?

Gabor a insufflé beaucoup d’action et de dynamisme dans les planches. Il adore dessiner les séquences d’action et est vraiment doué pour cela. Du coup, j’ai modifié certaines cases a posteriori pour lui donner l’occasion de développer son talent, et même certaines pages pour qu’il y ait graphiquement une représentation plus claire des scènes d’action.

L’intrigue est très complexe et si on modifie un détail, tout bouge. c’est comme un mécanisme d’horlogerie. Vous devriez voir les tableaux avec toutes les flèches qui sont affichés dans mon bureau, les arbres généalogiques/ Gabor a eu l’initiative d’en faire un pour s’y retrouver.

Un exemple : dans le volume 3, un détail perturbait Gabor. Je l’ai modifié puis je me suis rendue compte que j’allais devoir modifier un tas de cases, par le jeu de cette mécanique très précise.

Work in progress

Avez-vous rebondi sur d’autres idées proposées par Gabor pour doper l’intrigue ?

Gabor a inspiré le personnage de Golgotha. Gabor avait envie de dessiner un mafieux avec un tatouage qui représenterait son crâne sur son visage. J’ai trouvé cela très visuel et je l’ai introduit dans le scénario. C’est assez magique d’imaginer ce que le dessinateur va faire puis de voir le résultat. j’adore ces moments de découverte.

Ce premier tome fait 56 planches. Allez-vous réduire la pagination pour la suite ?

Tous les volumes auront 56 planches. C’est le format qui me convient pour installer cet univers et raconter les différents épisodes . L’histoire est complexe et j’ai besoin de cette pagination pour la développer et faire de chaque album un véritable épisode.

Personnellement, j’ai toujours détesté les albums qui se terminent sur quelque chose qui n’est pas une fin car il n’y a pas assez de planches. J’en ai donc beaucoup discuté avec Dupuis et j’ai vraiment insisté pour pouvoir développer chaque épisode sur 56 planches. Ils ont accepté et tous les albums auront donc le même nombre de pages. En en plus, il y a un bonus à la fin avec des dessins préparatoires de Gabor, un carnet de croquis.

J’imagine que le tome 2 est déjà en cours de réalisation. Avez-vous une idée en combien de tomes vous comptez boucler l’arc narratif liée aux parents et grands-parents de vos héros ?

Le tome 2 est terminé (il reste juste la couverture). Il va introduire une véritable « méchante » qui va persécuter D.O.W. et un « ami » insolite. Nous travaillons sur le tome 3 qui va apporter certaines réponses à la quête de D.O.W. Ces réponses vont déboucher sur des ouvertures narratives.

Pour moi, cette série peut continuer jusqu’à une dizaine de volumes. C’est ainsi que je l’ai conçue : un univers qui peut se développer car les personnages sont très complexes, ancrés dans l’actualité et dans le passé, ce qui offre une multitude de possibilités d’aventures et de récits.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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D.O.W., tome 1 : Les Ailes du loup - Par Gabor & Thilde Barboni - Dupuis

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Tous les visuels sont © Gabor, Barboni, Dupuis 2020.

Photo en médaillon : DR.

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