Un phénomène de librairie : la bande dessinée « Sapiens »

10 novembre 2020 7 commentaires
  • Avec une première édition tirée à plus de 500 000 exemplaires, traduite d’entrée en plus de 35 langues, « Sapiens – La Naissance de l’Humanité » de l’auteur israélien Yuval Noah Harari, David Vandermeulen et Daniel Casanave, est LE phénomène éditorial du moment. Comment ce projet a-t-il pu être mis en œuvre ? Comment les auteurs ont-ils travaillé ensemble ? C’est ce que vous raconte aujourd’hui ActuaBD.com

C’est le parcours classique de l’édition : un best-seller vit une première vie sous son édition première, puis arrivent les dérivés : version poche, version club, traductions, et au bout de la chaîne, l’adaptation en bande dessinée, et peut-être au cinéma et à la TV… Pour la bande dessinée, disons-le, c’est souvent médiocre, cela sent l’application sinon la sueur, avec des soupirs dans le crayon car, souvent, il a fallu renoncer à telle ou telle séquence par manque de place et surtout au style du texte. Il y a quelques réussites qui tiennent souvent au brio artistique de l’adaptateur et à l’intelligence de l’auteur du script - comme au cinéma en somme. Mais souvent, pffff, vraiment…

C’est loin d’être le cas ici. Car Yuval Noah Harari, David Vandermeulen et Daniel Casanave, cela se lit, cela se sent, ont travaillé en bonne intelligence avec un respect avéré du médium. Le best-seller du « gourou » israélien (10 millions d’exemplaires vendus avec 40 traductions dont 700 000 exemplaires en France), a été réinventé, avec humour et de distanciation (le mot est à la mode, les anglophones diraient understatement…) qui efface le côté parfois sentencieux de l’œuvre originale. Avec Yuval lui-même, à la silhouette longiligne d’un homme encore jeune (il est né en 1976), accompagné de sa petite nièce Zoé, nous entrons dans l’Histoire de l’Humanité avec sa double majuscule, de l’origine de Sapiens à la Révolution agricole. À chaque étape, nous rencontrons des savants, tous fictifs, qui synthétisent l’impressionnant roman du savoir que constitue Sapiens.

Un phénomène de librairie : la bande dessinée « Sapiens »

Un travail en symbiose

« Ce n’est pas une vulgarisation de l’œuvre d’origine, nous dit David Vandermeulen. La bande dessinée a une valeur ajoutée par rapport à l’édition courante : Yuval Harari y a contribué en ajoutant de nouveaux exemples, en précisant des concepts qui, depuis la première édition, avaient un peu évolué. Nous n’avons presque rien retranché, en revanche, il y a eu des ajouts. C’était un projet stimulant pour lui : une fois qu’il a compris le principe de la narration, et cela a été vite, car il est supérieurement intelligent, il nous a même proposé des situations et des « jokes » ! »

« C’était la rencontre de quatre envies, nous raconte l’éditeur Martin Zeller. Celle de deux auteurs : Daniel Casanave et David Vandermeulen qui avaient lu Sapiens et qui avaient adoré. Celle d’Albin Michel, qui lance là sa première collection de livres « écrits en bande dessinée », et celle de Yuval Noah Harari et de son équipe, soucieux de faire connaître son travail au plus large public possible. Ils ont compris très vite qu’avec la bande dessinée, ils s’adressaient à un autre lectorat. »

David Vandermeulen, Yuaval Noah Harari et Daniel Casanave en plein travail.
Photo : DR. Albin Michel.

Dans les coulisses de l’exploit

L’histoire débute à Saint-Malo où l’éditeur Martin Zeller rencontre les deux auteurs. Le jeune éditeur, passé chez Dupuis puis chez Casterman, vient d’arriver chez Albin Michel où il s’est donné comme mission de créer un département de « livres de bande dessinée » (il insiste sur cette appellation). Dans le catalogue d’Albin Michel : Sapiens… Il imagine l’adapter en bande dessinée.

Pour cela, il s’adresse à celui qui sait ce que c’est que dispenser le savoir par le truchement du 9e art : David Vandermeulen. Sa magistrale biographie de Fritz Haber (Ed. Delcourt) et son remarquable travail d’éditeur sur la Bibliothèque des savoirs (au Lombard) où il a travaillé avec des hommes de science comme l’astrophysicien Hubert Reeves en témoignent. C’est d’ailleurs Daniel Casanave qui les avait illustrés. Casanave, quant à lui, partenaire régulier de Vandermeulen (ils avaient fait ensemble Nerval l’inconsolé, précisément avec Zeller, chez Casterman), a déjà un bon nombre d’adaptations littéraires au compteur. Ce sont les candidats idéaux.

La procédure est de proposer un test. « Pour cela, j’ai choisi un des passages les plus compliqués, raconte Vandermeulen, celui sur l’argent. C’était extrêmement théorique et quasiment philosophique. Pour le faire, on a choisi volontairement de prendre un ton un peu irrévérencieux, moqueur, pas sur les concepts, mais dans l’approche. Quand on lui a montré le résultat, Yuval était enchanté, mais il était gêné d’être représenté seul alors que son ouvrage est truffé de notes en bas de pages qui s’appuient sur les travaux de bon nombre de chercheurs. Cela lui semblait une appropriation illégitime. On a donc contourné le problème en introduisant plein de personnages secondaires, eux-mêmes savants. Dans le livre, il est un peu le « Monsieur Loyal » des concepts mis en scène.  »

Quelques temps plus tard, après une rencontre en France (« En 25 minutes chrono ! ») avec Harari pendant la promo française de son nouveau livre, des allers-retours chapitre par chapitre et trois jours de travail studieux en octobre 2018 chez Harari en Israël, le scénario s’achève.

Il est alors « screené » par un « Sensivity Manager » -un personnage courant dans l’édition anglophone- qui débusque dans le script tous les sujets qui pourraient « chiffonner » le lectorat d’Harari dans le monde entier. « Cela va au-delà d’une lecture « politiquement correcte » sur la représentation des femmes ou des gays, par exemple, témoigne Vandermeulen. C’est plutôt une vraie réflexion sur la manière dont certains concepts ou certaines représentations peuvent être perçus en Chine, au Brésil ou aux USA. Souvent Harari arbitrait dans notre sens, proposant de développer telle ou telle séquence, de changer de lieu, ou d’ajouter un trait d’humour… »

Une réflexion sur la notion d’humanité

Qu’est-ce qui a fait il y a 70 000 ans, d’un hominidé marginal, Homo Sapiens, le prédateur en chef de la planète Terre, capable, selon le mot d’André Malraux, d’«  arracher aux nébuleuses le chant des constellations  » ? Sa force physique ? Il semble que non. Un cerveau plus gros que celui de ses concurrents ? Même pas. Sa détermination impérialiste à tuer son prochain ? Sans doute, les auteurs ne sont pas sans convoquer la notion -très XXe siècle- de « génocide. »

La plupart des évolutions qui mènent Sapiens à l’Homme sont sans doute le fait du hasard, et de la nécessité, ajouterait Jacques Monod. Mais de quel hasard et de quelle nécessité ? C’est à ces questions que répond Yuval Harari en introduisant une nouvelle notion quasiment philosophique à l’Histoire de l’Humanité : la « révolution cognitive », avec cet axiome : « Toute coopération à grande échelle est fondée sur des mythes communs. » Et de développer : « Pour comprendre l’essor du Christianisme ou la Révolution française, il ne suffit plus de comprendre l’interaction des gênes, des hormones et des organismes, il est nécessaire de prendre en compte également l’interaction des idées, des images et des fantasmes…  » D’accéder à l’art, en quelque sorte.

La vertu de cet album tient dans son processus narratif marqué par une grande inventivité. Pas scolaire pour un sou, cet album est truffé de références, scientifiques certes, puisque de nombreux travaux scientifiques sont convoqués, mais aussi esthétiques liées à la culture populaire. Casanave multiplie les allusions à des peintures célèbres, au cinéma, entrecoupe son scénario de parodies interstitielles, parsème ses images de clins d’œil et les arrière-plans rigolos, comme lorsqu’il montre ici le Corentin de Paul Cuvelier, là Alan Moore himself avec son carton à dessin perdu en plein Trafalgar Square.

Ces images éclairent autant qu’elles interrogent et, par leur intelligence, tordent le cou aux préjugés et aux théories les plus absurdes, comme le créationnisme par exemple. Un livre formidable à mettre entre toutes les mains.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Sapiens – La Naissance de l’Humanité – Par Yuval Noah Harari, David Vandermeulen et Daniel Casanave, 248 pages, 22,90€

© Illustrations : Albin Michel.

 
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7 Messages :
  • « Avec une première édition tirée à plus de 500 000 exemplaires, »
    Ce n’est pas parce qu’on tire à 500 000 exemplaires que ça se vend. Ce n’est pas tant un "phénomène" qu’un coup d’éditeur.

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    • Répondu le 11 novembre 2020 à  07:47 :

      Qu’un éditeur parvienne à mettre en place 500 000 exemplaires, c’est phénoménal.

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      • Répondu par Polo le 11 novembre 2020 à  22:08 :

        500 000 exemplaires de tirage ne signifie pas 500 000 exemplaires mis en place et encore moins 500 000 exemplaires vendus. Surtout par les temps qui courent. Souhaitons-leur de ne pas subir trop de retours.

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 11 novembre 2020 à  22:22 :

          500 000 exemplaires, en 35 langues. Faites une simple règle de trois...

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          • Répondu par Jacques Thiriat le 11 novembre 2020 à  22:31 :

            Une règle de trois ? Une division suffit, me semble-t-il. Cela dit, la BD est superbe, et bien fidèle au livre.

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        • Répondu le 12 novembre 2020 à  12:42 :

          Disons, 450 000 exemplaires mis en place. L’éditeur ne va pas en imprimer 500 000 pour n’en placer que la moitié. Surtout par les temps qui courent. Le danger, oui, ce serait d’avoir beaucoup de retours mais Albin Michel n’est pas le perdreau de l’année non plus.

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        • Répondu le 12 novembre 2020 à  20:17 :

          Donc 14000 exemplaires par langue en moyenne, c’est pas fou fou comme phénomène. Dupuis avec déjà fait un coup dans ce style avec des adaptations des bouquins de Sulitzer, ils s’étaient bien plantés.

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