Coup de Sang, la trilogie : l’une des pièces maîtresses de l’oeuvre d’Enki Bilal

3 février 2021 3
  • Publiée initialement entre 2009 et 2014, la trilogie du "Coup de Sang" est de retour en édition intégrale depuis mi-janvier dans toutes les bonnes librairies. Voilà une belle occasion de (re-)plonger dans l'univers surréaliste et singulier d'Enki Bilal.

Une gigantesque catastrophe naturelle, soudaine et inexplicable, a dévasté la Terre. La planète semble s’être désaxée, les mers ont monté et l’eau potable s’est raréfiée. Les terres se sont donc disloquées et asséchées laissant la place à d’interminables déserts tantôt arides, tantôt polaires. Les rescapés ont baptisé ce phénomène le “Coup de Sang”, comme si la Terre-mère avait, dans un mouvement d’humeur, voulu se purger de la présence des humains sur son sol...

Dans cette fable convulsive en trois temps, Enki Bilal s’inspire des éléments eau, terre et air pour nous narrer la survie de l’humanité dans un monde devenu un cauchemar pour l’homme : « Le Coup de Sang m’est venu à l’esprit et ça m’a plu aussitôt parce que je ne voulais pas d’un cataclysme ou de l’apocalypse. Je déteste ça et ça m’agace un petit peu quand on qualifie mon œuvre d’apocalyptique. Le terme “apocalypse” renvoie à la religion, tandis que « cataclysme » sonne un peu plus mécanique dans mon oreille. C’est pourquoi j’ai choisi une expression humaine parce que finalement, le coup de sang est un état humain. Je voulais faire comprendre par là que la Terre est aussi un être vivant... Je n’aime pas non plus que l’on dise de mon œuvre que c’est une fable écologique car le mot “écologie” ramène à la politique et il n’y a rien de bon en politique », nous confiait-il.

Coup de Sang, la trilogie : l'une des pièces maîtresses de l'oeuvre d'Enki Bilal
Voici les albums qui composent la trilogie du "Coup de Sang"
Enki Bilal © Casterman

Dans Animal’z, premier chapitre du Coup de Sang, nous suivons plusieurs personnages à la cherche des “eldorados”, c’est-à-dire des lieux géographiques qui semblent avoir été épargnés par les conséquences ou l’influence des catastrophes naturelles. Le seul moyen de rejoindre ces lieux est de passer par la mer. Dans ce one shot sombre aux couleurs bleues et grises, l’auteur nous propose un regard critique des manipulations génétiques effectuées sur les animaux. C’est un récit érudit qui n’est pas facile d’accès au premier abord, une sorte de mélange entre la science-fiction et le western.

Pour le second album intitulé Julia & Roem, Bilal dévoile cette fois-ci une histoire beaucoup plus accessible, aux teintes ocres, afin de représenter la terre, telle qu’il nous l’avait expliqué lors de notre rencontre à l’époque de la promotion de cet album : « Après les problèmes d’eau, je voulais traiter les relations entre les hommes et les femmes, ce qui inclut aussi de parler d’amour. J’ai aussi introduit un narrateur. Dans “Animal’z”, il y avait plusieurs citations littéraires. Là, je voulais un seul narrateur et illustrer un grand texte. De fil en aiguille, cela m’a mené à Shakespeare, à “Roméo et Juliette”, qui est un thème connu et universel, je pense. “Animal’z” était plus complexe car il y avait plusieurs actions en parallèle. Dans “Julia & Roem”, l’action est plus linéaire. Je voulais aussi balancer le texte original de Shakespeare à certains moments. Mais je trichais parfois. Par exemple, j’ai mis à un moment une réplique de Benvolio dans la bouche de Roméo car Benvolio n’est pas dans mon album. J’ai juste conservé Mercutio. J’ai trouvé cet exercice très jubilatoire ! »

Enfin le dernier acte de la trilogie s’intitule logiquement La Couleur de l’air. Nous suivons ici l’équipage du zeppelin le “Garbage” qui abrite dans ses soutes un mélange de déchets nucléaires instables et d’armes atomiques en état de marche. Ballotté au gré de la violence des vents, ses équipements verrouillés sur navigateur automatique, l’aérostat semble totalement livré à lui-même, et pourtant…

Pourtant quelque chose suggère qu’il y a peut-être là un dessein, une volonté, une direction. Car au même moment, les personnages croisés dans les deux précédents volumes se sont eux aussi mis en mouvement, comme mus par un appel secret. Leur périple annonce-t-il le stade terminal du “coup de sang” planétaire ? S’agit-il des prémisses de la Troisième Guerre mondiale annoncée, qui mettra ainsi un point final à la crise environnementale généralisée ? Ou d’autres choses encore, divergeant de tout ce qu’on pouvait imaginer ?

Dans ce dernier album, Bilal délaisse les tons monochromes pour laisser la place à une explosion de couleurs à un moment important de l’intrigue. L’œuvre s’achève dans une réflexion philosophique teintée d’humanisme et de surréalisme.

À travers le parcours de ses personnages - Ana et Lester, Bacon et son dauphin hybride, Julia, Roem et Lawrence, l’ex-aumônier militaire - Enki Bilal nous propose une réflexion sur le devenir de l’humanité et de notre planète. Pas toujours facile d’accès au début, le récit gagne chemin faisant en intelligibilité et mérite que l’on s’y arrête car la singularité de l’œuvre de Bilal est aussi ce qui fait sa force.

Coup de Sang (la trilogie)
Enki Bilal © Casterman

Voir en ligne : Découvrez l’univers du "Coup de Sang" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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