Coup de cœur : "Sur Un Air de Fado", la dictature de Salazar par le prisme de Nicolas Barral

2 février 2021 2
  • Nicolas Barral excelle partout : de l'humour au polar, du scénario au dessin, de la parodie à l'adaptation de roman. Son premier album en solo est une grande réussite, une plongée dans l'intimité de la dictature de Salazar en 1968, le tout réalisé avec intelligence, sensibilité, humour et respect. Une merveille !
Coup de cœur : "Sur Un Air de Fado", la dictature de Salazar par le prisme de Nicolas Barral
Nicolas Barral
Photo : DR.

Parmi les auteurs réalistes actuels, Nicolas Barral est sans doute l’un de ceux dont le style n’est pas directement identifié par le grand public. Et pour cause, le parisien ne s’est volontairement jamais inscrit dans un genre bien précis.

À ses débuts, une série d’espionnage se déroulant dans les années cinquante : Les Ailes de plomb, avant de la laisser dans les mains de son complice et scénariste Christophe Gibelin. Il s’embarque ensuite avec talent dans la série parodique Baker Street en compagnie de Pierre Veys, avant de s’attaquer ensemble à l’un des tandems mythiques de la BD avec la série Phillip et Francis.

Dès 2007, il se lance dans différents projets : d’un côté, il adapte des scénarios de Tonino Benacquista comme Dieu n’a pas réponse à tout ; et de l’autre, il scénarise la série Mon Pépé est un fantôme pour TaDuc. Son succès dans ces deux domaines vont lui permettre de concrétiser un rêve : marcher dans les pas de son auteur fétiche, Jacques Tardi en adaptant trois romans de Nestor Burma.

Crayonné de la deuxième planche

Ces 25 années d’expérimentation étaient sans doute nécéssaire, tant au scénario qu’au dessin, en passant par le storyboard et les couleurs, pour que Nicolas Barral se sente en pleine possession de ses moyens afin de se lancer en solo dans un projet entièrement, pensé, imaginé, écrit, découpé et dessiné par lui mais mis en couleurs en collaboration avec sa fille.

« Si le temps a passé, c’est que les propositions de travail n’ont pas manqué, nous explique Nicolas Barral. Elles m’ont permis d’acquérir de l’assurance et de la crédibilité auprès des éditeurs. Mais ce temps a été mis à profit pour amasser la documentation nécessaire (tous les ouvrages qui m’ont servi pour alimenter l’arrière-plan historique n’étaient pas parus à l’époque), et atteindre la maturité nécessaire pour traiter le sujet avec toutes les nuances qu’il implique. Je prends les premières notes de ce projet personnel après avoir lu "Pereira prétend" de Tabucchi au début des années 2000. J’ai bien fait d’attendre. Il y a 20 ans, j’aurais probablement été plus frontal dans mon approche de la dictature. »

Barral adopte la technique expérimentée dans Nestor Burma : un mélange de prise de vue réelle et de documentation pour faire revivre la cité à l’époque des années 1960

Sous le soleil de la dictature

Restaient à savoir ce qui avait dirigé cet auteur expérimenté vers la thématique de la dictature du Général Salazar, imposée au Portugal de 1928 [1] à 1968.

« Ma femme est d’origine portugaise, nous explique-t-il. C’est elle qui m’a orienté vers Tabucchi. Le personnage de Pereira, qui prend le parti de se tenir à l’écart de la politique, m’a amené à m’interroger. Quelle serait mon attitude si mon pays connaissait un régime autoritaire ? Saurais-je me comporter en héros ? Les gens qui n’entrent pas en résistance sont-ils des salauds ? Avec le populisme qui gratte à nos portes, il m’a semblé que cette thématique était d’une actualité criante. Quand la république portugaise tombe, en 1926, c’est déjà parce que l’on soupçonne les élites libérales qui la composent de conspirer contre le peuple. L’Estado Novo se construit sur l’idée que l’Etat doit servir les intérêts du peuple et de la Nation retrouvée. Salazar va incarner cette doctrine pendant 48 ans. C’est long. Autant éviter ce piège. Si cette bande dessinée pouvait contribuer à vacciner les gens contre cette tentation, j’aurais accompli ma mission. »


Au-delà du thème de la dictature portugaise peu évoqué en bande dessinée, Sur Un Air de Fado suscite l’attention du lecteur, qui reste captivé jusqu’au bout des cent cinquante pages de ce roman graphique, grâce à l’étrange personnalité de Fernando, le charismatique héros imaginé par Barral. Plutôt qu’un activiste acharné, l’auteur décide de s’intéresser au parcours de ce docteur sympathique, charmeur, épicurien, la blague au coin de la lèvre, et amateur des femmes des autres. La couverture résume assez bien ce héros paradoxal : Fernando marche tranquillement, avec un air détaché, comme s’il essayait de rester en dehors de tout l’agitation qui remue le pays à la fin des années 1960.

« Fernando incarne la difficulté d’être un héros, analyse l’auteur. Le sens du sacrifice n’est pas donné à tout le monde. Le pays était sous contrôle. Les opposants au régime risquaient gros. Il ne faut pas oublier que, dès l’école, les enfants portugais subissaient un lavage de cerveau. Comme la plupart de ses compatriotes, Fernando choisit la résilience. La légèreté qu’il affiche, à l’image de celle du héros de Kundera dans "L’insoutenable légèreté de l’être" est un peu surjouée. Elle cache des blessures secrètes qui ont à voir avec ses racines familiales. Je voulais montrer le long chemin qui mène au courage. "Sur un air de fado" est le récit de cette longue délibération intérieure. »

Notre récit se déroule à Lisbonne, pendant l’été 1968. Depuis 40 ans, le Portugal vit sous la dictature de Salazar. Mais, pour celui qui décide de fermer les yeux, la douceur de vivre est possible sur les bords du Tage. C’est justement le choix de Fernando, médecin à la patientèle aisée. Tournant la page d’une jeunesse militante tourmentée, le quadragénaire a décidé de mettre de la légèreté dans sa vie et de la frivolité dans ses amours. Un jour où il rend visite à un patient au siège de la police politique, Fernando prend la défense d’un gamin venu narguer un agent en faction. Mais entre le flic et le médecin, le gosse ne fait pas de distinguo. La légèreté de Fernando serait-elle coupable...

Le mélange des genres

Pour cet auteur qui a longtemps alterné entre humour et polar, l’étendue de son art se retrouve dans le jeu des nuances. Barral parvient à composer une première partie pleine d’humour, le lecteur se prend d’affection pour Fernando, ce bellâtre à la gouaille communicative que rien ne semble ébranler. On dirait presque un Belmondo à la cuirasse épaisse que personne ne pourra faire trembler ou douter.

« L’humour est la politesse du désespoir, nous confirme l’auteur. Celui que déploie Fernando est une carapace lui permettant de tenir à distance les élans émotionnels qui ont pu lui jouer des tours. Ces traits d’esprit ont la vertu de mettre de la légèreté dans mon récit qui, ne le cachons pas, est une tragédie. Je voulais par-dessus tout éviter le pathos. »

Le temps de la légèreté laisse place à celui de la romance, puis à l’évocation de la résistance face à la dictature. Dans ce mélange de genres, tous les éléments sont à leur place.

« Durant mes séjours à Lisbonne, je me suis procuré tous les ouvrages que je pouvais trouver sur la période, détaille Nicolas Barral. La rencontre avec la documentaliste du Musée de la Résistance, Helena Pinto Janeiro, a été déterminante. C’est elle qui m’a orienté sur les ouvrages de l’universitaire Irene Pimentel, autrice entre autre d’une histoire de la PIDE. Cette lecture a été déterminante pour préciser les spécificités de l’appareil répressif de Salazar. J’ai également nourri l’album d’observations que j’ai pu faire de ce qu’il reste encore aujourd’hui de l’héritage de l’Estado Novo. Par exemple, les lisboètes ont gardé l’habitude des files d’attente aux arrêts de bus et de tramway. Il n’est pas rare de voir encore des gens masquer leur bouche quand ils s’expriment afin d’éviter que l’on puisse lire sur leurs lèvres, comme au bon vieux temps de la dictature où les mouchards étaient partout. »

Sur Un Air de Fado s’adresse effectivement à deux publics. Tout d’abord celui qui ne connaît rien du régime de Salazar, et qui comprendra un peu mieux à page après page le poids qu’elle faisait peser sur les esprits des Portugais, comme avec ce magnifique conte muet de la baleine blanche. « Cette scène de rêve me sert à montrer que l’oppression vient s’insinuer jusque dans le sommeil de Fernando, comme nous explique l’auteur. C’est une mise en abyme. Le rêve mélange le contenu de la nouvelle que son ami écrivain lui a donné à lire et le reste, diurne, est constitué de la rencontre avec João qui va jouer un rôle déterminant. Le tapuscrit, qui occupe les deux tiers de la page, est tout ce qu’il reste de la nouvelle que j’avais écrite avant de me lancer dans le découpage. »

De l’autre, les lecteurs qui ne connaissent que trop bien cette période de l’Histoire noteront que beaucoup d’éléments complémentaires se sont glissés dans le récit, démontrant une précision dans la construction, n’enlevant pas cette sensation de légèreté.

« J’avais le désir que l’album sorte simultanément en France et au Portugal, insiste Barral. Il me fallait donc parler à ces deux peuples. Être suffisamment général pour que le français ne se sentent pas exclus d’une problématique qui aurait été trop spécifiquement portugaise, et, en même temps, glisser des détails particulièrement évocateurs pour les principaux concernés. Le récit se veut universel. Des thèmes plus personnels comme celui de l’hérédité, des rapports entre frères sont présents... »

Les flashback se déroulent en 1958

La dictature au grand jour

Sur Un Air de Fado se lit (se dévore même) avec un mélange de plaisir coupable et d’intérêt grandissant. On en sort avec le sentiment de ne pas avoir assisté à un cours d’histoire, mais plutôt avec la sensation de mieux comprendre quel pouvait être l’état d’esprit des Portugais, les manières de se protéger, les réactions dans les familles des "disparus"... Et surtout qu’il y avait plusieurs moyens de vivre cette pesante atmosphère, en miroir d’une société qui vivait en permanence sous la coupe du dictateur et de la police, sans autorisation de relâchement.

« Si l’emprisonnement et la torture sont les aspects les plus marquants du régime de Salazar, je souhaitais montrer l’impact quotidien de la dictature, nous détaille l’auteur. Les Portugais de la rue ont dû développer toutes sortes de stratégies pour contourner les interdits et maintenir un semblant de liberté. Aucun de leurs gestes ou de leurs paroles ne pouvaient être complètement naturels. Je voulais que le lecteur mesure bien la chance qu’il a de vivre dans un pays où la liberté d’expression est fondamentale. »

Et de continuer : « L’endoctrinement était la règle, dès l’école, et durant 48 ans. Deux générations l’ont subi. La soumission était intégrée dès la naissance. Sauf chez les personnes qui avaient les moyens de s’alimenter à d’autres sources, comme les intellectuels. Mais je pose aussi la question du penchant naturel que l’homme peut avoir à s’en remettre à une autorité supérieure pour le guider dans ses choix existentiels. La liberté, que nous chérissons tous, nous renvoie à notre responsabilité individuelle, dans l’accomplissement de nos destins. Ça peut être assez vertigineux. »

« Avec cet album, j’ai pu enfin fendre l’armure et me livrer tout entier, sans fard. », conclut Nicolas Barral. Pour notre part, ce que nous y avons trouvé nous a pleinement convaincu du talent de cet artiste en tant qu’auteur complet. Grâce à un propos qui nous touche tous, car tout cela se déroule il n’y a pas si longtemps, dans un pays assez proche de nous, il parvient à nous faire ressentir l’aura de ce pays tout en induisant une question : "Qu’aurions-nous fait ?"

La question que nous nous posons désormais est : que va faire Barral après une réussite si éclatante ? Sa réponse fuse : "Tout d’abord un autre album avec Benacquista, puis peut-être un autre Burma". Pour notre part, nous attendons surtout un autre album 100% Barral.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Sur Un Air de Fado - Par Nicolas Barral - Dargaud.

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Tous les extraits de la bande dessinée sont © Barral - Dargaud 2021.

Photo en médaillon : DR.

[1dès 1928, Salazar tient d’une main de fer les finances portugaises avant de prendre définitivement le pouvoir en 1932.

 
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2 Messages :
  • Excellent album ! Beaucoup de finesse et de réflexion, pour ne pas livrer une vision manichéenne de cette sombre période.

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    • Répondu le 4 février à  11:46 :

      son dessin est tellement lisible, juste, tellement clair, et en même temps tellement personnel et sensible. il pourrait servir d’exemple dans un cours de BD : le dessin est une écriture au service du récit.

      Il ne faut pas forcément faire des effets de mouvements et/ou des cadrages tarabiscotés pour faire "moderne" ou singer le cinéma, pour faire une bonne BD.

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