"Atelier" (L’Association) : abondance et minutie du minimalisme de Jochen Gerner

11 mars 2020 0 commentaire
  • Avec la publication de ses troisièmes "carnets de dessins téléphoniques", Jochen Gerner nous ouvre une porte sur son quotidien, mais nous donne surtout à comprendre le terreau de sa création. Citations, références, signes, traces et icônes s'y entremêlent, nés d'un jaillissement automatique portant en germe tout un processus artistique.

Atelier de Jochen Gerner, récemment édité par L’Association, n’est à proprement parler ni une bande dessinée, ni un carnet de croquis. Ouvrage hybride, il réunit pourtant du dessin et du texte, des symboles et du sens. S’il faut à tout prix lui attribuer une qualification, forcément réductrice, ce sera celle de « carnet de dessins téléphoniques », ou « doodle phone notebook ».

"Atelier" (L'Association) : abondance et minutie du minimalisme de Jochen Gerner
Atelier © Jochen Gerner / L’Association 2020

Réalisé au jour le jour sur une dizaine d’années, entre 2008 et 2019, Atelier est le troisième ouvrage du genre après En Ligne(s) (L’Ampoule, 2003) et Branchages (L’Association, 2009). Jochen Gerner a conservé, tout ce temps, l’habitude de griffonner pendant ses conversations téléphoniques. Rien de très original certes, si ce n’est la persistance de l’exercice dans la durée et l’envie de garder, d’abord pour soi puis pour l’édition, le résultat de cette graphomanie.

Atelier © Jochen Gerner / L’Association 2020

Dans son atelier donc, Jochen Gerner passe du temps au téléphone. Par définition, il y a toujours à portée de main de quoi dessiner. Peu importe qu’il reçoive un coup de fil ou qu’il décide lui-même de la communication, peu importe l’instrument, peu importe la durée de l’échange, il en profite pour écrire et dessiner. Écrire des bouts de phrases prononcées, des références de films ou de livres, des citations marquantes ou anecdotiques, des noms, des dates, des listes... Et dessiner autour, par-dessus, partout : des figures, des architectures, des motifs abstraits et des signes récurrents.

La démarche est donc à la fois déterminée - le carnet n’est complété qu’exclusivement lors d’échanges téléphoniques - et spontanée - aucun sujet n’est prévu. Nous savons ce mélange de contrainte et de liberté cher à un auteur qui fraye avec l’OuBaPo - Ouvroir de Bande dessinée Potentielle. Il est ici exploité à plein : les dessins téléphoniques constituent ainsi une forme d’écriture automatique, dans une sorte de surréalisme encadré, dont l’auteur lui-même ne peut pressentir le résultat final. Réalisés sans contrôle mais pas sans intelligence ni sensibilité, ces dessins expriment alors une part d’inconscient ou du moins d’impensé, aussi bien qu’une autre plus triviale issue de la conversation elle-même.

Atelier (page originale) © Jochen Gerner / L’Association 2020

Nous pourrions croire que cet Atelier, ce carnet qui tient à la fois du cahier de brouillon et du journal intime, n’a d’intérêt que pour son auteur. Qu’il suffit de le feuilleter pour s’en faire une idée, retrouver quelques-uns des motifs familiers du dessinateur - visages stylisées ou trames minimalistes par exemple - et constater que l’ensemble est joli mais anodin - bénin même. Après tout, chaque ligne tracée par un artiste, fût-il génial ou passionnant, n’a pas forcément vocation à être éditée ou même à susciter l’intérêt d’un regard extérieur.

Pourtant ! Ce carnet qui s’ouvre distraitement ne se referme pas facilement. D’abord parce que l’on s’y perd. Et que du coup, l’on cherche à s’y retrouver. Dans ce « minimalisme foisonnant », chaque détail est une borne pour se repérer, une aspérité à laquelle s’accrocher pour ne pas se noyer. Un motif apparemment abstrait acquiert une signification, en écho avec un autre vu plus loin, plus tard. Une citation absconse fait sens avec retard, quand la mémoire s’éveille. Des jalons apparaissent peu à peu, rassurant bien qu’énigmatiques.

Ensuite parce qu’une véritable familiarité, exempte de toute vulgarité, s’installe entre le lecteur-regardeur et le locuteur-dessinateur. On imagine, à force, les conversations. Sans en deviner la teneur, cela ne va pas jusque-là ! Mais, dans le cadre enveloppant de la répétition des signes et des taches, quelques-mots résonnent aimablement et l’on se surprend à se découvrir des références communes ou à tout le moins des élans de curiosité qui rapprochent.

Enfin, et c’est sans doute le plus fascinant, parce que ce carnet nous donne à découvrir le terreau, ô combien fertile, sur lequel se développe la création de Jochen Gerner. Élaboration inconsciente d’une esthétique, accumulation pléthorique de motifs et construction évasive mais certaine d’une culture personnelle s’y rejoignent, constituant une masse magmatique à la surface tranquille mais au cœur en fusion. De là peut jaillir - c’est une possibilité, mais la contingence fait qu’elle peut ne pas aboutir - une œuvre davantage pensée.

Atelier nous permet donc d’observer ce que Jochen Gerner lui-même nomme une « météorologie du quotidien » : des instants, dont l’aspect éphémère s’est retrouvé comme piégé dans le griffonnage. Mais, au-delà, c’est tout un climat qu’il dévoile, c’est-à-dire les conditions d’un processus créatif original. Ce qui in fine fait la singularité de l’artiste.

Atelier (page choisie comme visuel pour l’exposition "Plan A") © Jochen Gerner / L’Association 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Atelier - Par Jochen Gerner - L’Association - 14 x 21 cm - 88 pages couleurs - couverture cartonnée & toilée, dos toilé - parution le 17 janvier 2020.

Consulter le site de l’auteur.

Visionner un portrait de l’auteur réalisé par l’ADAGP et la chaîne Arte en 2017 & écouter l’émission Par les temps qui courent de Marie Richeux enregistrée avec l’auteur en février 2020.

Exposition Plan A au FRAC Poitou-Charente - site d’Angoulême
Rencontre d’une maison d’édition de bande dessinée et d’une collection publique d’art contemporain
Commissariat : Jochen Gerner et Alexandre Bohn
Du 24 janvier au 16 mai 2020
Du mardi au samedi de 14h à 18h et le 1er dimanche du mois (fermé les 1er & 8 mai)
Entrée libre

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