"Bruxelles 43" : presse et auteurs de BD sous l’Occupation

7 octobre 2020 0 commentaire
  • Après "Sourire 58" et "Léopoldivlle 60", ce troisième opus de la saga de Kathleen nous ramène dans les temps troublés de l'Occupation : collabos, partisans, rexistes, résistants, juifs, comment savoir qui est qui ? À qui se confier et de qui se méfier ? Une belle reconstitution de l'atmosphère de l'époque, centrée en plus sur les auteurs de BD.

Bruxelles, 1960. De retour de Léopoldville, Kathleen aide sa mère à ranger son grenier. Elle y découvre de nombreuses planches de bande dessinée, destinées à la presse clandestine durant la Seconde Guerre mondiale. Kathleen replonge alors dans son passé...

En 1943, Kathleen a 12 ans et la jeune fille ne comprend pas grand-chose à la guerre. Son père Fernand tient un kiosque à journaux, Place de Brouckère. Un dimanche, Bob, un dessinateur ami de Fernand, lui montre ses strips de BD. Des histoires corrosives brocardant Hitler, qu’il tente de faire publier dans un journal de la Résistance. Mais Bob se sent surveillé par un collaborateur rexiste [un mouvement collaborationniste belge dirigé par Léon Degrelle]...

L’atmosphère devient de plus en plus irrespirable à Bruxelles. Les rafles anti-juifs se multiplient. Les bombardements, aussi. Et les bombes des Alliés ne font pas la différence entre les bons citoyens et les collabos. Kathleen, Suzanne, la fille de Bob, et une de leurs amies, enfant de rexiste, vont être au cœur de l’un d’entre eux. Les tensions qui en résulteront feront vaciller leur amitié.

"Bruxelles 43" : presse et auteurs de BD sous l'Occupation

Nous vous l’annoncions il y a quelques mois : après avoir réussi la transition entre l’Expo 58 et l’évocation plus difficile de la fin de l’époque coloniale du Congo belge, l’équipe de Sourire 58 décide de se frotter avec un défi encore plus compliqué : évoquer la sensible période de l’Occupation à Bruxelles.

Un sujet si vaste qu’il fallait le réduire, éviter le risque de réaliser un projet sans âme. Le scénariste Patrick Weber l’a bien compris en choisissant de s’intéresser à la presse : les quotidiens récupérés par l’Occupant avec le fameux Soir volé dont nous vous parlons régulièrement, mais aussi les coups d’éclats des journaux clandestins avec en exergue le faux numéro du quotidien Le Soir publié le 9 novembre 1943 à la place du journal "officiel" dirigé par les Allemands.

Bruxelles 43 se focalise donc sur cette passionnante action authentique, ce qu’apprécieront les amateurs d’Histoire, de la Belgique en particulier. Les connaisseurs de bande dessinée, quant à eux, seront aussi intéressés par l’évocation des activités de quelques auteurs notables pendant la Guerre. Ainsi, Jacobs et Hergé font de régulières interventions dans le récit : la question de la publication dans un journal contrôlé par l’occupant est bien entendu évoquée.

Le regard de l’héroïne, Kathleen, confère une réelle atmosphère à l’ensemble. Se basant sur des témoignages de personnes qui ont vécu l’époque, les auteurs évoquent alors toutes les difficultés et les horreurs liées à l’Occupation vues au travers des yeux d’un enfant : les rafles, les privations, le marché noir, l’inquiétude constante, et l’incompréhension de devoir se méfier de tel enfant car ses parents ne partagent pas la même vision politique que les siens.

Dans ce récit historique dense, le trait Ligne claire de Baudoin Deville évoque magnifiquement l’atmosphère, les décors et les lieux emblématiques de l’époque. Éclairés par les couleurs de Bérengère Marquebreucq, le dessinateur réussit en particulier les visages de ses personnages, traduisant ainsi les sentiments et les angoisses ressenties au lecteur.

Les couleurs de Bérengère Marquebreucq amplifient l’aspect tragique de la séquence

L’album n’est pourtant pas dénué d’approximations, tant graphiques que narratives. Ni la Ligne claire, ni le ton du docu-fiction sur cette période ne peuvent supporter la moindre faiblesse. Ces difficultés ressenties dans le dessin des mains, dans l’aspect parfois artificiel de certaines séquences, de même que l’avalanche des notes de bas de page, sont pourtant rapidement oubliés car Bruxelles 43 recèle également de vrais scènes chargées en émotion qui resteront dans l’esprit du lecteur.

Encore plus réussi que les deux précédents opus, Bruxelles 43 mérite toute l’attention. D’autant qu’un dossier de huit pages vient une fois de plus compléter le récit avec des témoignages et des documents historiques bienvenus. L’éditeur nous annonce déjà un quatrième album qui se déroulera en 1967.

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant ce que l’on peut désormais appeler La Saga de Kathleen par Weber, Deville & Marquebreucq (Éd. Anspach), lire :
- "Sourire ’58", le revival de l’expo universelle 1958 de Bruxelles
- L’interview de Baudouin Deville : "Dans cet album, nous proposons un récit d’aventure et d’espionnage autour de l’Expo 58"
- Léopoldville 60 - Par Weber, Deville & Marquebreucq - Éditions Anspach

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