Interviews

Christel Hoolans, DG des éditions Kana et du Lombard : vingt ans de Naruto et des projets ! [INTERVIEW]

Lors du dernier Japan Expo, Christel Hoolans, directrice générale de Kana, nous a dressé une petite histoire des éditions Kana, sur ses fondations et sur le développement de projets récents comme la collection Classics qui a fait beaucoup parler d’elle ou les Kana Originals qui ont eux aussi défrayé la chronique. Un échange enrichissant avec une personnalité passionnée qui connaît aussi bien le milieu du manga que celui de la bande dessinée.

Quel bilan tirez-vous des éditions Kana aujourd’hui ?

Christel Hoolans : Aujourd’hui les éditions Kana vont très bien avec un marché qui est en forte croissance depuis 2020. Nous sommes même passés numéro deux sur le marché des mangas en France. Et pour la première fois de notre histoire, nous sommes quatrième éditeur du marché BD dans son ensemble (mangas, comics et bande dessinées) !

En 2021, plusieurs tomes de la série Naruto étaient classés dans le top 5 des ventes et le premier tome était même numéro 1, ce qui est formidable pour une série finie en France depuis 2016. D’ailleurs, cette année nous fêtons les 20 ans de Naruto pour lequel nous avons prévu un beau programme.

Cette série porte les éditions Kana et représente 30 % de notre chiffre d’affaires environ. Elle a permis d’éditer d’autres séries, dont certaines qui, commercialement, auraient été compliquées à lancer. Par exemple, le label Made in qui promeut un manga davantage underground.

Pour le reste, nous avons réussi à déployer notre catalogue généraliste en créant différents labels que l’on nourrit à notre rythme. Parmi les lancements récents, on peut citer Mission : Yozakura Family et Undead Unluck.

Nous avons eu également la chance d’éditer Goldorak en bande dessinée, dans notre label Classics. Aujourd’hui, cette série, c’est 360 000 exemplaires vendus, ce qui est juste colossal. C’est motivant d’être sur un marché aussi dynamique, surtout après les deux ans de Covid que nous avons vécus. On s’attendait à tout sauf à une relance aussi exceptionnelle. Chez Kana, éditeur depuis plus de 25 ans, nous avons la chance d’avoir un fonds énorme. Les fonds sont extrêmement dynamiques et nous avons de grosses licences historiques comme Assassination Classroom ou des titres en cours comme Hunter x Hunter.

Christel Hoolans, DG des éditions Kana et du Lombard : vingt ans de Naruto et des projets ! [INTERVIEW]
Konoha Express Japan Expo
© Artech Deco/Kana éditions

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de Kana ?

Quand Kana est née, nous avons cherché à voir sur quel segment nous positionner. À l’époque, il y avait Dragon Ball mais le shōnen était encore peu édité. Nous avons fait le choix de nous développer sur le shōnen pour commencer, ce qui explique que notre catalogue a vraiment des fondations shōnen très fortes.

Nous avons commencé avec les mangas Conan, Saint Seiya puis Yū Yū Hakusho et Yu-Gi-Oh. Sur cette base solide, nous avons pu commencer à nous diversifier afin de montrer la diversité des mangas. Nous avons pu développer d’autres labels avec des titres de niche, des one shot mais aussi de grandes séries seinen et des grandes séries shōjos. Et notamment les séries de l’autrice Io Sakisaka dont nous sommes fans et qui fonctionnent très bien. Le tome 1 de Blue Spring Ride a dépassé les 60 000 ex vendus .

Il faut savoir que ce segment demande beaucoup de travail car ce sont des titres publiés mensuellement au Japon et qui s’arrêtent après une dizaine de tomes contrairement au shōnen où les séries sont souvent plus longues. Cela demande donc de renouveler le catalogue shōjo en permanence.

Pour en revenir à notre catalogue, nous cherchons à proposer des titres pour tous : du plus jeune avec notre label Kodomo, jusqu’au plus adulte avec notre label sensei qui permet de découvrir les auteurs des origines comme Hokusai, Ishinomori ou encore Kamimura et des grandes séries comme Kamui Den.

Couverture T.1 Blue Spring Ride
©Io Sakisaka/Kana éditions

De façon générale comment sélectionnez-vous vos auteurs, quels sont vos critères et quels conseils donneriez-vous à un jeune mangaka qui cherche à se faire publier ?

Un éditeur de manga est un éditeur qui achète des licences donc nous accompagnons peu d’auteurs, dans les faits. Notre catalogue est constitué de 90% d’achats de licences et seulement 10% de créations, même si cette dernière part a encore augmenté récemment avec l’arrivée de titres comme Oneira ou Sweet Konkrete. En fait, nous achetons des licences à travers le département des droits étrangers qui est le département international d’une maison d’édition. Notre interlocuteur est un agent et donc nous avons très peu de contacts avec les auteurs qui sont loin de nous.

En revanche, si je devais donner un conseil à de jeunes auteurs européens qui voudraient se lancer dans le manga c’est : allez-y, tentez votre chance, car aujourd’hui vous avez plus d’occasions que jamais d’être édité ! Je pense que la qualité du travail de tous ces jeunes auteurs a fortement augmentée en quelques années. Aujourd’hui, nous rencontrons des auteurs qui ont des projets ou un portfolio graphique d’un niveau vraiment élevé.

Des écoles de mangas ont ouvert leurs portes en France ces dernières années et les premiers étudiants sont sortis tout récemment. Parmi eux, certains sont mêmes édités au Japon. Avant c’était difficile pour les auteurs d’ici d’être édités en tant que mangaka en France mais actuellement les possibilités sont nombreuses. Il faut donc tenter sa chance et essayer de rencontrer des éditeurs sur les salons. Une sélection est faite et tout le monde n’est pas choisi, mais ce n’est pas parce qu’on vous a dit non une fois qu’il ne faut pas revenir et retenter. Il faut persévérer, écouter les conseils et avancer.

Vous avez récemment lancé des séries originales dont le but est de mettre en avant des créations européennes sous l’intitulé « Kana Originals ». Comment est né le projet ?

Kana est un éditeur qui fait de la création depuis toujours. Nous avons tenté plein de choses différentes comme la création de tandem entre des auteurs japonais et européens ou encore l’édition de mini-séries en couleurs ou en noir et blanc avec des auteurs chinois et des auteurs taïwanais.

Nous fonctionnions au début plutôt par opportunité. Il n’y avait donc pas une volonté pour nous de développer de la création sauf en ce qui concerne les collaborations d’auteurs pour lesquels nous avons beaucoup travaillé en essayant de trouver des croisements et de créer de nouveaux formats. Puis, nous avons un peu ralenti en pensant que le marché n’était pas encore prêt ou que nous ne proposions pas les bonnes choses.

Mais aujourd’hui c’est différent, car comme je l’ai évoqué tout à l’heure, la qualité des artistes a nettement grimpé. Nous voyons arriver des auteurs hypers-motivés et très forts graphiquement ou scénaristiquement. Cela donne donc envie d’y retourner.

Nous avons lancé quelques nouveautés dont celles citées plus haut, et avons créé le label Kana Originals pour le numérique. Nos créations sont ainsi rassemblées sous une même bannière pour plus de visibilité sur Mangas.io qui est la plateforme avec qui nous avons mis en place les prépublications numériques.

Dans notre catalogue, les créations ne seront pas traitées différemment des autres licences et elles seront classées dans le label adéquat. Voici comment est né ce projet qui est plus une opportunité que de la stratégie au long cours. Nous voyons de plus en plus de projets intéressants et d’auteurs qui ont des choses à raconter et nous leur donnons une opportunité de développer tout ça.

Quel a été l’accueil du public pour ces séries ?

Elles sont plutôt bien accueillies puisqu’on a beaucoup de lecture sur la plateforme. Les lancements sont très récents donc c’est difficile à dire, mais pour de la création c’est plutôt un bon départ. Il faut dire qu’il est compliqué de lancer de la création car, ne venant pas du Japon, il n’y a pas le buzz qui préexiste à leur arrivée sur le marché français. Le public est très réactif et très à l’écoute mais, en même temps, il peut être très critique. De façon globale, je trouve que les lecteurs soutiennent de manière très positive toutes ces créations. Et puis, il y a des auteurs avec qui nous travaillions qui ont déjà leur communauté de fans, ce qui aide.

Sorties Kana Originals
© Kana éditions

Cette année à la Japan Expo, il n’y a pas au de grands artistes japonais, ce qui est une opportunité pour les auteurs européens, non ?

Oui, en l’absence d’auteurs japonais, nous avions l’occasion de mettre un grand coup de projecteur sur nos créations. Nous avions envie de rassembler ces auteurs et faire de grandes sessions de signature permettant au public de prendre le temps de faire connaissance avec eux. C’était vraiment l’occasion d’une belle mise en avant.

En décembre dernier, vous avez organisé la première édition du POP ASIA MATSURI, un évènement virtuel qui a réuni pas mal d’artistes et qui a permis la retransmission en simultané des annonces de la Jump Festa, entre autres. Comment ce projet d’envergure s’est mis en place ?

C’était un super-évènement que nous avons travaillé très en amont et qui répondait à une frustration que nous avions depuis le début de la crise du Covid. Kana est en salon toute l’année avec au moins un salon par mois et cela faisait deux ans que ce n’était plus le cas.

En 2020, nous avons lancé une chaîne Twitch pour reprendre contact avec notre communauté de lecteurs et discuter avec eux en direct. Avec notre chaîne, nous avons créé un programme varié et des invités. L’expérience était intéressante et nous a donné envie d’aller plus loin vu que la situation ne s’améliorait pas.

Comme nous avions beaucoup de choses à dire et à montrer, l’idée du PAM est née. Nous avons rencontré des spécialistes de l’événement qui nous ont proposé une solution numérique séduisante qui nous a donné envie d’aller au-delà de la chaîne Twitch et de tenter un festival entièrement numérique. Cela nous a permis aussi de travailler avec les standistes qui n’avaient plus de travail.

Nous avons donc démarré ce projet en ne sachant pas très bien où nous allions, mais heureux de tenter cette première. C’était une superbe expérience même si elle a été assez complexe à mener à terme.

Nous avons monté un programme avec le Japon qui a montré tout de suite beaucoup d’enthousiasme pour le projet. Nous avons créé de nombreux outils et avons dû beaucoup solliciter nos partenaires japonais qui ont tous répondu présents.

Nous avons été prêts à temps grâce à la curiosité et l’enthousiasme des ayants droits japonais. La programmation que nous avions préparée était très riche et variée mais assez lourde, donc compliquée à mettre en place dans les faits. Nous avions un travail titanesque à préparer avec toute la partie technique aussi qui a demandé des serveurs puissants et nous avons dû créer un studio que nous n’avions pas.

Hall Festival PAM
© Kana éditions

Quelles sont les retours que vous avez eu des éditeurs et artistes japonais qui ont participé au projet ?

Pour ce qui est des retours après l’évènement, ils ont été très positifs de la part des éditeurs, des auteurs, journalistes et participants. Nous avons également trouvé de nouveaux partenaires qui se sont présentés après le festival en disant vouloir participer à une prochaine édition, s’il y en avait une.

Il y a sûrement plein de choses à améliorer mais c’est le principe d’une première édition. Nous avons été très heureux de l’avoir fait et d’avoir pu rassembler autant de monde numériquement le temps de deux jours. Même pour l’équipe, qui s’est rassemblée pour travailler ensemble, c’était amusant dans une période comme la crise sanitaitre.

Est-ce que vous comptez faire plus d’évènements virtuels à l’avenir ?

On aimerait beaucoup, oui. Nous avons même pensé faire une édition du PAM par saison, mais c’est tellement lourd à monter que ce n’est pas gagné.

Saint Seiya illustration
© Masami Kurumada/Jérôme Alquié/Arnaud Dollen/Kana éditions

Quels sont vos futurs objectifs ? Vos projets à venir ?

Nous venons d’annoncer une nouvelle création réalisée par des auteurs français dans le label Classics et prévue en cinq tomes : la nouvelle série de Saint Seiya ! Cette nouvelle édition fait beaucoup parler d’elle chez nous, mais aussi en Amérique du Sud. Elle est très attendue.

La preuve : notre collector a été sold-out dès juillet alors qu’il sortait en septembre. À nouveau, une super-expérience pour l’équipe avec un auteur japonais, l’auteur original, Masami Kurumada, qui est hyper-bienveillant. À tel point qu’il a poussé son éditeur à éditer en avant-première la BD au Japon (en version tout en couleurs, dans le sens occidental) à l’occasion de l’anniversaire du magazine Red Champion chez Akita Shoten. Nous avons également quelques licences qui arrivent mais je ne peux pas les annoncer maintenant.

Christel Hoolans par Elsa Brants
DR

(par Malgorzata Natanek)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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