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ZD ("Space Punch") : « il faut vivre des choses pour pouvoir évoluer » [INTERVIEW]

Par Gabriel FRANCE le 12 octobre 2022                      Lien  
Après deux premiers tomes très prometteurs, le tome 3 du manga français "Space Punch" débarque en librairie le 21 octobre 2022. Dans cette saga mêlant humour, action et drame, rapport fraternel, corruptions et guerre de gang, nous avions hâte de poursuivre les aventures de Zack et Joe ! C'est au cœur d'une Japan Expo 2022, généreuse en mangas français, que nous avions pu nous entretenir avec l'auteur de ce manga coup de poing qu'est "Space Punch" afin que ZD nous livre les coulisses de son œuvre au moment de la publication de son dernier opus.

Comment avez-vous commencé et découvert le dessin ?

Pour le dessin, c’est depuis tout petit, à travers tout ce qui fait l’imaginaire des enfants et particulièrement les dragons. Vers sept ans, je découvre Dragon Ball et là, première claque, parce que tu passes d’Astérix et des Schtroumpfs à des super-guerriers qui balancent des boules d’énergie.

À l’époque, il y avait des fascicules à 2.99€ dans les tabacs et je m’amusais à refaire les illustrations qu’il y avait à la fin. Je les décalquais même parfois avec du papier cuisson (rires). Le premier tome que j’ai eu c’était le tome 34 et je me souviens j’avais même redessiné la scène du Kamehameha final mais avec des dragons à la place des personnages (rires).

Après, en grandissant et en arrivant au collège, j’ai découvert plein de mangas : Naruto, Full Metal Alchemist, Bleach, One Piece, D.Gray Man etc…
Et ensuite tardivement j’ai commencé à faire mes petits dessins persos.

Dans Space Punch, nous avons l’impression de sentir l’influence de Boichi (Dr Stone) dans la mise en scène de certaines planches, mais il nous semble aussi voir du Tekken dans les designs ainsi que dans les scènes d’action et poses de combat ?

Alors déjà pour Boichi, ouais c’est une inspiration, j’ai découvert Sun Ken Rock il n’y a pas si longtemps, en 2017 ou 2018, il me semble et j’étais vraiment sur le cul. Je le connaissais de nom depuis un moment mais quand j’étais ado mais je n’avais jamais osé le lire parce que je me disais « - Ah ouais, ça va se retrouver dans ma bibliothèque et si ma mère tombe sur les jaquettes, je suis foutu, donc je le lirai plus tard » (rires).

Et quand je l’ai enfin lu, j’ai trouvé ça génial parce que ça mêle semi-réalisme, voire réalisme, avec un dessin parfois déformé et dynamique en même temps, ce qui donne un super-équilibre qu’on ne voit pas forcement dans les mangas et que je cherchais à trouver. Les mises en scènes déboitent, les angles de vues, l’ambiance général est au top, enfin bref c’est vraiment génial. En anatomie d’ailleurs, ça m’a beaucoup aidé et c’est une inspi’ qui est restée et c’est sûrement pour ça qu’aujourd’hui je fais un manga avec des mafieux.

Et pour Tekken, beaucoup de personnes me le disent, et clairement, ouais, c’est mon jeu de combat préféré, même si le dernier auquel j’ai joué c’était Résurrection sur PSP. Et donc c’est une inspiration qui a dû marquer mon inconscient et par exemple pour la couverture du tome 2, j’ai volontairement dessiné Zak avec un œil rouge pour faire la petite référence à Kazuya.

Une planche d’ailleurs où on se dit que cela ne peut pas être autre chose qu’une référence à Tekken, c’est pendant le combat de Zak dans le tome 2.

Ah, oui oui (rires). En plus, pour cette planche, j’ai fait exprès de faire la pose de Kazuya pour Zak et pour son adversaire j’ai fait un peu la posture de Bryan Fury.
Et pour l’anecdote, le nom de famille des héros est en fait une contraction de Kazuya et Kazama et d’ailleurs on me dit souvent que Joe (protagoniste de Space Punch) ressemble à Jin Kazama (protagoniste de Tekken).

ZD ("Space Punch") : « il faut vivre des choses pour pouvoir évoluer » [INTERVIEW]
Space Punch - Par ZD - Ankama Edition
© Ankama Edition

Quelles sont les autres œuvres hors manga qui vous ont influencé ? Dans les ambiances, univers graphiques ou visuels...

Comme ça… les films qui me viennent à l’esprit c’est : Drive avec Ryan Gosling ou Les Sentiers de la perdition avec Tom Hanks. J’avais aussi regardé quelques films de mafieux pour la culture et l’inspiration, pas mal de Scorsese aussi. Mais au final, c’est quand même plus les mangas qui m’ont inspiré comme Prisonnier Riku par exemple pour ne citer que lui.

Ankama (éditeur de Space Punch) semble vouloir s’inscrire dans ce marché en faisant la part belle aux mangas français, comment c’est passé ta recherche d’éditeurs, Ankama était une évidence ?

Avant d’envoyer le dossier d’édition, ça faisait deux ou trois ans que je préparais le terrain en allant voir des éditeurs et des artistes sur des salons, des conventions et les personnes que je voyais le plus au final c’était l’équipe d’Ankama. Ensuite, lorsque j’ai envoyé mon dossier, les cinq maisons d’édition ont accepté, ce qui a donné lieu à plusieurs entretiens. Au final, j’ai choisi Ankama parce qu’il y avait le feeling, c’était d’ailleurs le choix le plus intéressant en termes de rémunération.
Je me suis aussi dit qu’ils avaient la formule pour faire des mangas a succès avec Radiant et puis être chez le même éditeur que Tony Valente c’est une belle symbolique car c’est grâce à lui que tout a commencé. (Cf. les bonus du tome 1 de Space Punch)

Le stand "Space Punch" d’Ankama Edition à Japan Expo 2022
Photo : Gabriel France

Il est clair aujourd’hui que les auteurs français ne sont pas soumis aux mêmes conditions que les Japonais et tant mieux pour vous et votre santé... Quel est le quotidien et quelles sont les contraintes d’un mangaka français ?

En moyenne, il faut que je sorte deux pages par jour. Donc, chaque matin je prends deux story-boards et il faut que je les crayonne, que je les encre et que je les finalise dans la journée. Si j’ai fini ça dans la journée, je prends un peu de temps pour moi le soir et sinon je continue de bosser jusqu’à ce que j’aie fini ou que je n’en puisse plus.

Et donc je fais ça du lundi au vendredi, pour pouvoir faire dix planches par semaine, et les weekends, j’essaie de bosser sur des choses annexes comme des bonus ou des illustrations couleurs, donc au final je bosse 7 jours sur 7 et sans compter les déplacements, les dédicaces etc.

Au Japon, l’éditeur a un rôle crucial dans l’orientation que prend une série, comment cela se passe en France ?

Ça dépend beaucoup de ce que souhaite l’auteur, en fait. Il y a des auteurs qui veulent qu’on leur fiche la paix du genre « je vous envoie les pages finies, et basta ! » En général, ce sont les auteurs les plus aguerris en qui l’éditeur fait confiance.
Mais dans l’ensemble, on a plutôt carte blanche, l’éditeur passe quand même derrière en vérifiant que c’est cohérent avec l’univers, qu’il n’y ait pas de grosses coquilles. Ça arrive qu’il fasse quelques propositions, quand par exemple, je galère à illustrer une scène : s’il y a une façon plus concise de le faire, l’éditeur va me le proposer. Pour résumer, on est quand même plutôt libres, on est loin de l’éditeur japonais qui est limite co-scénariste.

Quel est votre ressenti en tant qu’auteur sur la perception qu’ont les lecteurs sur votre travail ?

Pour l’instant, la perception des lecteurs est assez bonne, surtout après la lecture, mais sinon il y’a de tout : les plus vieux sont assez intrigués en regardant le style, ils voient que ça ressemble à du manga comme au Japon. Mais comme on a plein d’auteurs qui arrivent et qui ont assimilé les « codes manga » à fond, on fait plus trop la différence.

En ce qui concerne les plus jeunes, ils ne calculent même pas : « - Que ce soit français ou japonais je m’en fous, ça a l’air stylé, je prends ! ». À cela s’ajoute le fait que, c’est plus sympa que ce soit un auteur français car on peut le rencontrer et lui demander une dédicace. Et plus le temps passera, meilleur l’accueil sera je pense.

ZD en dédicace sur le stand d’Ankama à Japan Expo 2022
Photo : Gabriel France

Lorsque que l’on vous suit sur les réseaux sociaux, on a l’impression que les auteurs de manga français forment une espèce de grande famille, avec beaucoup d’échange, de partage et de fan art... Est-ce que cet entourage constitue un soutien précieux ?

Ouais totalement, c’est la famille « professionnelle », la famille de la passion. Le manga français, c’est un petit monde, donc on est pas mal à se connaitre et à se donner de la force.

Et ce qui est sympa, c’est que les lecteurs voient qu’on est accessibles sur les réseaux, déjà sur Twitter et Insta, mais certains d’entre nous ont aussi des Discord où l’on échange, on joue même parfois. C’est également le cas sur Twitch pour certains.

Lorsque l’on lit Space Punch, une chose saute aux yeux : c’est la clarté et la lisibilité des planches dans les scènes d’actions, mais aussi le fait que les thèmes abordés quittent un peu le shonen grand public et frôlent le seinen même parfois... Est-ce que c’était important pour vous de raconter quelque chose de plus adulte ?

Je voulais surtout raconter quelque chose de plus personnel, avec des thèmes précis que je voulais aborder : les rapports fraternels, la mafia ou la boxe entre autres. C’était pas une volonté de faire quelque chose d’original, je voulais faire mon truc à moi.

Par exemple, Joe c’est pas le héros classique, il est pas habité par un idéal, par un rêve à atteindre c’est juste une boule de seum, il veut juste qu’on lui fiche la paix, il a vraiment juste la haine et elle grossit, elle grossit … et on voit où ça le mène !
Et je pense le fait de faire quelque chose qui me plaît et qui me parle c’est une des clefs… du succès je ne sais pas, mais en tout cas je suis assuré de faire quelque chose d’authentique.

Space Punch - Par ZD - Ankama Edition
© Ankama Edition

Quelque chose que nous apprécions particulièrement aussi c’est que vous semblez vouloir donner une vraie profondeur et de l’intérêt aux personnages secondaires, qu’ils ne soient pas simplement les faire-valoirs des protagonistes.

Exactement. En fait, comme j’ai beaucoup de groupes de persos différents : j’ai deux mafias, la police, le club de boxe, le côté de Zak et qu’en plus je fais pas mal d’ellipses, à chaque fois, je jongle avec eux et je m’immisce dans la vie de chaque groupe.

Et dans chacun de ces groupes il y a des personnalités différentes. Par exemple, pour les mafieux, j’ai préféré faire des équipes restreintes pour pouvoir donner de la vie à chacun d’eux, pour créer des interactions intéressantes.

Si j’avais fait, comme dans les Furyo classiques [NDLR : style de manga narrant la plus ou moins petite délinquance japonaise comme par ex : Racailles Blues, Tokyo Revengers, Young GTO... Voir notre Petit Lexique du manga) avec des designs de personnages où c’est limite tous des clones, où ils se ressemblent dans les expressions... Je pense que ça aurait peut-être gonflé les lecteurs.

Vu que Space Punch se passe dans un univers urbain qui ressemble au nôtre, pour pas que ce soit trop barbant, il fallait des personnalités fortes avec des designs pas trop excentriques non plus mais quand même un peu originaux.

Space Punch - Par ZD - Ankama Edition
© Ankama Edition

Dans le tome 2 de Space Punch, un virage puissant est pris dans le ton et dans l’évolution du personnage principal, est-ce que c’est annonciateur d’une série forte en rebondissement ?

Oui, c’est hyper-important, le tome 2 : c’est le début de son évolution, initiée par ses pouvoirs. Mais évidemment, il continuera d’évoluer dans les tomes suivants.
Ce sera le cas de Zak aussi, et de pas mal d’autres persos au final, sachant que je l’ai montré très très bas au début de l’histoire (Joe), contrairement à d’autres mangas, justement pour qu’on voit son évolution, sa montée en puissance, sans qu’elle soit trop nette ou trop simple.

Par exemple à la fin du tome 2, il a le design du mec chaud mais il a pas encore le courage qui va avec. Dans le fond, il a pas vraiment changé pour l’instant.
Les lecteurs ont trouvé ça intéressant et original, mais au final, c’est surtout humain et en général les persos dans les mangas : ils ont le déclic et d’un coup ils passent de faible à hyper-fort avec le courage et tout. Ils n’ont plus peur de rien, et moi justement, je voulais montrer que cette passerelle, elle prend du temps à se construire, il faut vivre des choses pour pouvoir évoluer.

Space Punch - Par ZD - Ankama Edition
© Ankama Edition

Tsutomu Takahashi (Bakuon Retto ; Black Box ; Sidooh) disait : « - Tous les mangakas devraient faire leur manga de boxe », qu’est ce qui vous a donné envie d’écrire autour de cet univers ?

En fait, il me fallait un sport initiatique pour mon histoire et comme j’avais kiffé Ippo quand je l’avais lu, je voulais faire kiffer les gens qui vont me lire et d’ailleurs si ça peut donner aux gens envie d’aller lire Ippo, ah bah, foncez ! Grosse recommandation !

- Est-ce qu’être exporté et traduit est un rêve pour vous ou a contrario Space Punch est fait pour être lu et apprécié par des francophones ?

Hmm, non. C’est pour tout le monde, pas forcément que les francophones, c’est déjà édité en Espagne et il y a d’autres éditeurs dans d’autres pays qui attendent que la série avance avant de potentiellement l’éditer chez eux. Et pas qu’en Europe, ça peut être en Amérique latine, aux États-Unis, voire même au Japon, c’est pas impossible.

Est-ce que vous avez déjà imaginé l’après-Space Punch, doit-on s’attendre à une série longue ou avez-vous déjà d’autres projets en tête ?

Si je peux finir Space Punch et faire le nombre de tomes que je souhaite donc entre 5 et 10, ce serait déjà top et sinon, faire une série plus shonen, plus déjanté, ou alors du seinen fantastique, j’ai quand même pas mal d’idées !

ZD - Auteur de Space Punch - Ankama Edition
Photo : Gabriel France

(par Gabriel FRANCE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791033512660

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