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Christian Rossi : "La Ballade du soldat Odawaa traduit mon envie de raconter l’Histoire"

  • Pour son premier scénario de BD, Cédric Apikian a fait mouche. Avec "La Ballade du soldat Odawaa", il nous a proposé un récit de guerre crépusculaire d'une étonnante subtilité, lorgnant sur le western. Ce one-shot qui est sorti fin 2019 est brillamment illustré par l'excellent Christian Rossi, que l'on retrouvera au mois de mars prochain chez Glénat dans un album érotique. En attendant ce prochain rendez-vous, nous vous proposons cet entretien qui nous révèle la genèse de l'histoire du soldat Odawaa.
Christian Rossi : "La Ballade du soldat Odawaa traduit mon envie de raconter l'Histoire"
La Ballade du soldat Odawaa
Christian Rossi & Cédric Apikian © Casterman

Cédric Apikian, La Ballade du soldat Odawaa est-il votre premier scénario ?

Cédric Apikian : C’est mon premier scénario en BD, oui. C’est le scénario d’un film que j’ai écrit et que j’ai ensuite adapté pour la bande dessinée. Je suis auteur-réalisateur et j’ai écrit plusieurs scénarios de films avant celui-là.

Comment avez-vous eu l’idée de cette histoire ?

C.A. : Je sortais d’un film intitulé Là où l’Indien dort et à la fin, ma compagne me dit qu’elle a lu dans un livre qu’il y avait des Amérindiens durant la Première Guerre mondiale, chose que je ne savais absolument pas. Du coup, le sujet m’a intrigué et j’ai entamé des recherches. J’ai découvert qu’un Amérindien canadien du nom de Francis Pegahmagabow de la Nation Shawanaga était un des deux soldats amérindiens les plus décorés de l’histoire militaire du Canada. Durant la Première Guerre, il a abattu 378 soldats allemands et en a fait prisonniers 300 autres. C’était un super-soldat ! Son histoire m’a inspiré et je me suis mis à l’écriture d’un scénario pendant deux mois.

À quel moment Christian Rossi est-il intervenu dans ce projet ?

C.A. : Pendant un moment, j’ai cherché à monter un film sur la base de ce scénario, mais la démarche était assez compliquée. Je disposais d’une coproduction canadienne mais vu que je suis français, il fallait que j’obtienne aussi une coproduction française qui soit majoritaire. À côté, je m’occupe d’une chaîne YouTube consacrée à l’actualité de la bande dessinée intitulée Pif Paf Poum. La BD est une passion d’enfance et je me suis alors dit que je devrais plutôt adapter mon scénario pour ce médium. Et pour le dessin, j’avais envie de travailler avec Christian Rossi. J’ai un peu galéré à entrer en contact avec lui mais lorsque j’ai réussi, nous nous sommes aperçus que nous avions le même ADN culturel, notamment nous aimons le western : Blueberry, Sam Peckinpah, Sergio Leone, etc. Je lui ai alors proposé mon scénario qui lui a plu. À l’époque, il travaillait sur Le Cœur des Amazones mais il m’a promis d’enchaîner sur mon histoire tout de suite après.

Christian Rossi quelle technique graphique avez-vous utilisé pour cet album ?

Christian Rossi : J’ai travaillé de manière classique : à l’encrage au pinceau sur des planches plus petites que celles que j’ai utilisées pour Le Cœur des Amazones. La colorisation s’est faite à l’ordinateur avec mon complice le coloriste Walter. J’ai vraiment travaillé dans l’urgence pour cet album. Donc pour résumer, j’ai proposé un style dépouillé avec des proportions de noir assez importantes parce que le sujet s’y prête : l’envie de raconter l’Histoire. Nous avons revisité certaines séquences du script original, soit parce qu’il fallait les proposer sous un autre angle, soit pour les abandonner. Pour ma part, j’étais plus partisan d’un récit très dépouillé, à l’os. C’est l’option qui a été prise et le résultat est là.

Il y a véritablement une dimension mystique dans votre album. On se rend aussi compte de l’importance d’une propagande qui joue sur la peur des gens.

C.A. : C’est vrai qu’il y a un côté surnaturel dans cette histoire. Les soldats allemands ne savent pas s’ils sont face à un homme ou face à une sorte de wendigo [Le wendigo est une créature surnaturelle, maléfique et anthropophage, issue de la mythologie des premières Nations algonquiennes du Canada, qui s’est étendue dans tout le folklore d’Amérique du Nord, NDLR].

C.R. : Yann m’a fait un commentaire sur notre album, il a dit que le soldat Odawaa, c’est l’ange de la mort. On ne sait pas d’où il vient, mais il vient, il frappe et il se barre. Toute l’histoire se déroule dans un environnement réaliste mais on a introduit une part d’irrationnel, de surnaturel jusqu’à ce que la logique l’emporte finalement et du coup, provoque le contentement du lecteur. La propagande fonctionne toujours de nos jours, alors imaginez la propagande au début du XXe siècle, dans les tranchées, pendant la guerre. Pour les soldats français de l’époque, les Allemands étaient des dévoreurs d’enfants ! Autre exemple, le contingent africain était vu de manière complètement surréaliste.

C.A. : Un ami m’a raconté que son grand-père avait fait cette guerre et avait combattu aux côtés des soldats africains. Et effectivement, la propagande disait qu’ils mangeaient le cœur des Allemands et donc tout le monde en avait peur !

La séquence d’ouverture de l’album est magnifique !

C.A. : Cette séquence a été pour moi le prétexte pour écrire le film. Lorsque j’écris une histoire, je me mets toujours à la place du spectateur, j’écris ce que j’ai envie de voir en tant que spectateur.

L’histoire se concentre sur une poignée de personnages canadiens et allemands qui ont tous des objectifs très différents.

C.A. : Chacun a sa quête, un but pour traverser le chaos. Il y a celui qui est là pour laver son honneur, il y a les pilleurs qui sont là pour s’enrichir un maximum, il y a le capitaine de l’armée canadienne qui cherche un moyen pour remonter le moral de ses troupes, etc.

C.R. : À propos des pilleurs, vous savez que ces pillages qui ont mis à sac des églises et des villages ont constitué un véritable traumatisme chez les Français, contribuant ainsi au sentiment anti-allemand. Les Allemands étaient perçus comme des profanateurs. Semer la terreur dans la population adverse est malheureusement une pratique de la guerre qui est courante. L’armée soviétique l’a beaucoup utilisée en son temps. Sans compter que dans toutes les armées du monde, il y a toujours un certain nombre de soldats qui sont en rupture de ban et qui font encore plus de saloperies. Mais quand ils se font choper par leurs propres armées, c’est direct le peloton d’exécution ! Donc, il y a beaucoup de soubassements historiques qui permettent aux lecteurs de faire leurs propres recherches si le sujet les intéresse.

C.A. : En effet, j’ai fait un gros de travail de documentation avant d’écrire ce scénario. Et puis le spécialiste de la Première Guerre mondiale et créateur du Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux, Jean-Pierre Verney, m’a servi de conseiller technique.

C.R. : Quand tu te mets en immersion dans une histoire située, tu trouves des documents photos de l’époque de la guerre de 1914, des photos en noir et blanc qui forment un philtre, presque un code graphique qui fait très art contemporain, non figuratif. Puis il y a des images extrêmement choquantes qui ont été faites de part et d’autres, avec aussi cette nouvelle technologie -pour l’époque- de guerre moderne qui arrive à partir de la guerre civile américaine, puis qui monte encore d’un cran lors de la guerre 1914-18. Vous avez donc toute cette technologie -des mitrailleuses, des chars du dernier cri- qui cohabite avec la chair et la putréfaction, des cadavres dans la boue ou accrochés aux arbres, démantibulés et qui sont impossibles à regarder. Cette cohabitation entre la fragilité de l’humain et les progrès technologiques de l’armée créé un mélange vraiment étrange. Si vous ajoutez à ça un mec avec une coiffe de plumes et un tomahawk accroché à la taille, là c’est le pompon (rire) !

À la fin du récit, vous introduisez un personnage historique dans une scène troublante...

C.A. : J’ai introduit ce personnage dans cette séquence afin d’ajouter une pointe d’ironie à mon récit. L’Histoire tient parfois à peu de choses... Mais en faisant mes recherches, je me suis aperçu que dans la réalité, ce personnage était bel et bien dans les parages avec son régiment au moment de la séquence. Donc, c’était plausible.

Quels sont vos prochains projets ?

C.R. : Cédric travaille sur une prequel à La Ballade du soldat Odawaa et il cherche à me convaincre...

Est-ce bien parti ?

C.R. : Je n’en suis pas si sûr car je lui oppose des arguments qui me semblent recevables concernant le côté surprenant de ce bouquin. Concernant le destin des personnages et en même temps expliquer des choses qui se sont passés avant, je m’interroge sur la plus-value de ce nouveau projet... Et je ne parle même pas de mon envie car quand j’ai accepté ce one-shot, j’ai eu en tête des images, des évocations, des séquences de cinéma. Mais certains aspects du scénario ne me parlaient pas du tout. Il y a des séquences que nous avons remaniés mais il fallait quand même une accointance avec ma propre humeur. Que je puisse y mettre une énergie, une énergie qui n’est pas fabriquée. Donc là, Cédric est parti sur un autre projet et c’est à ça qu’il pense et je pense qu’il a aussi d’autres scénarios avec d’autres dessinateurs et pour moi, ça me va.

C.A. : Évidemment, certains scénarios sont prêts tandis que d’autres ont encore besoin de maturation. Après, effectivement, il y a ce prequel avec le personnage d’Odawaa. Je dois encore trouver comment articuler les deux récits et ménager autant de surprises dans ce projet de prequel que j’en ai mis dans cet album-ci. Mais je ne désespère pas. Pour en arriver à l’album de La Ballade du soldat Odawaa ce fut un long chemin de croix et j’espère que je pourrai retravailler un jour avec Christian, que ce soit sur ce prequel ou sur un autre scénario, peu importe.

C.R. : Tu sais comment je fonctionne. Ce qui m’intéresse c’est le projet et je n’ai aucun problème à collaborer avec des gens qui arrivent dans ce métier, comme ce fut le cas avec Géraldine Bindi. Je fonctionne à l’envie.

La Ballade du soldat Odawaa
Christian Rossi & Cédric Apikian © Casterman

Voir en ligne : Découvrez "La Ballade du soldat Odawaa" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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La Ballade du soldat Odawaa par Christian Rossi et Cédric Apikian, éditions Casterman. Album paru le 30 octobre 2019. 88 pages, 19.00 €.

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Photo en médaillon : Christian Rossi & Cédric Apikian © Christian Missia Dio

 
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