Coup de cœur de la rentrée : "L’Amirale des mers du Sud" de Carlos Nine & Jorge Zentner chez Les Éditions de la Cerise

23 août 2019 0 commentaire
  • Inédit en français et difficilement éditable du fait de l'absence des originaux, "L'Amirale des mers du Sud", ouvrage écrit par Jorge Zentner et dessiné par Carlos Nine à l'occasion des commémorations de la découverte des Amériques par les Européens, est traversé par le souffle de l'aventure. Récit classique d'exploration, il est magnifié par les couleurs de Carlos Nine, que Les Éditions de la Cerise nous rendent accessibles.

L’Amirale des Mers du Sud raconte une histoire forcément exceptionnelle, puisqu’il s’agit d’un récit d’exploration maritime, mais ce livre a lui-même une histoire peu commune. Résultat d’une commande et mal aimée par son dessinateur, cette bande dessinée n’avait jusque-là jamais été traduite en français. La perte des originaux, que Les Éditions de la Cerise ont su pallier, n’y est sans doute pas pour rien.

L’histoire racontée par Jorge Zentner et dessinée par Carlos Nine, tous deux argentins mais bien connus en Europe à partir des années 1980 et 1990, est à la fois extraordinaire et banale. Extraordinaire car elle se déroule dans une époque bouillonnante, le XVIe siècle, pendant laquelle les Européens se lancent à la découverte du monde, rêvant de nouveautés et de beautés mais aussi de conquêtes et de richesses. Banale car elle emprunte tous les lieux communs du récit d’exploration, passages obligés dont l’absence risquerait de frustrer le lecteur.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le navigateur Alvaro de Mendaña souhaite découvrir le Pacifique et étendre l’Empire espagnol toujours plus à l’Ouest. Il part une première fois des côtes péruviennes en 1567 pour entamer une traversée de l’océan d’Est en Ouest. Il accoste sur les Îles Salomon début 1568 et entre en contact avec des peuples polynésiens que les Européens n’avaient encore jamais rencontrés.

De retour sur le continent, il met tout en œuvre pour lancer la colonisation des territoires qu’il a découverts. Munis des autorisations et du financement nécessaires, il parvient à monter une expédition comprenant quatre navires, presque 400 personnes dont 280 soldats et - une rareté pour l’époque - quelques femmes, puisqu’il s’agit de peupler les îles colonisées. Parmi elles se trouve Isabel Barreto, qu’il a épousée en 1585. Ils partent en 1595, une nouvelle fois de Callao, pour une durée indéterminée.

Alvaro de Mendaña, Isabel Barreto, leurs marins et leurs soldats connaissent alors toutes les difficultés que peut rencontrer ce type d’expédition. Errance sur l’océan, manque d’eau et de nourriture, maladies, dissensions et risques de mutinerie, heurts avec les peuples indigènes... Rien ne leur est épargné. Si Jorge Zentner apporte une large part de fiction dans son histoire, tout est vraisemblable. En ce sens, le récit est d’un classicisme sobre et attendu.

Il recèle cependant quelques originalités. Le point de vue du narrateur, d’abord, que nous ne découvrons qu’à la fin du livre, est pour le moins surprenant, même s’il rappelle les fantaisies de Carlos Nine dans Fantagas. La construction du récit, ensuite, opère malgré sa linéarité un glissement qui accorde une place croissante à Isabel Barreto. Loin d’être présentée seulement comme l’épouse fidèle et effacée de l’amiral, elle s’affirme peu à peu jusqu’à devenir à son tour amirale, après le décès d’Alvaro de Mendaña, emporté par la maladie. Enfin, il règne une atmosphère assez sombre, où l’expédition agit comme un révélateur des vanités, qu’il s’agisse de celle de l’amiral au projet démesuré ou des soldats sûrs de leur supériorité face aux peuples indigènes.

Coup de cœur de la rentrée : "L'Amirale des mers du Sud" de Carlos Nine & Jorge Zentner chez Les Éditions de la Cerise
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019

L’histoire racontée par L’Amirale des mers du Sud parvient à donner un souffle à des ressorts scénaristiques pourtant convenus. L’histoire vécue par la bande dessinée est tout aussi épique, alors qu’elle a failli être oubliée. Lucas Nine, fils de Carlos et comme lui dessinateur [1], nous la raconte dans une préface où il montre qu’un témoignage de première main est toujours utile. Il a en effet pu reconstituer la genèse et la réalisation de l’ouvrage, révélant ainsi ce qu’il nomme avec justesse le « processus créatif de l’album ».

L’Amirale des mers du Sud fait partie d’un ensemble de productions nées de la volonté de l’État espagnol de commémorer ce qui est présenté comme la découverte des Amériques par les Européens [2]. De larges fonds furent alors alloués à la création artistique, et quelques bandes dessinées purent voir le jour. Elles furent publiées sous la direction de l’éditeur de Séville Pedro Tabernaco, qui créa la collection « Récits du Nouveau Monde », accueillant notamment Lorenzo Mattoti, Alberto Breccia et, donc, Carlos Nine.

C’est probablement lui qui a mis en contact Jorge Zentner et Carlos Nine, qui ont travaillé par correspondance. Nine a reçu le scénario par voie postale, sans jamais rencontrer Zentner. C’était une offre qui ne se refuse pas. Outre la garantie de la rémunération, le dessinateur bénéficiait de l’expérience d’un scénariste alors plus aguerri que lui. Seul problème, de taille : le délai de réalisation était extrêmement court. Carlos Nine dut renoncer à la technique qu’il envisageait - un dessin associant plume et aquarelle - pour adopter un geste plus rapide. Abandonnant les croquis au bout de quelques pages, il dessina ensuite directement à l’aquarelle sur une base de fusain.

Se faisant, il renonçait à suivre tout le processus qu’il affectionnait, d’une grande complexité et nécessitant une maîtrise technique indéniable [3]. Il dut laisser s’exprimer la spontanéité, à l’opposé de ce qu’il préconisait d’habitude. Ce qui apparaît au long des pages de L’Amirale des mers du Sud et permet d’entrevoir la singularité de Carlos Nine. La vivacité du trait et la force des couleurs prouvent l’acuité de son regard, sa capacité de synthèse et d’évocation à la fois. Il parvient à donner corps à l’ambiance sans négliger l’action, à caractériser des figures marquantes et à compenser un scénario que nous sentons contraint par la commande.

Les couleurs sont éclatantes. Nous croirions aux tropiques couchés sur le papier. L’Amirale des mers du Sud est un must have pour les amoureux de l’aquarelle. Malgré ce que Carlos Nine a pu penser, son trait ne souffre pas de la rapidité d’exécution. Au fur et à mesure de l’avancée dans le récit, sa ligne est de plus en plus évasive, en particulier pour les scènes d’actions. Quelques lignes et quelques taches de couleur suffisent parfois à faire vivre une scène. Cela donne un aspect onirique à l’histoire et correspond idéalement à la fuite en avant d’Alvaro de Mendaña et Isabel Barreto.

Or ces couleurs n’ont pas été aisées à retrouver. Carlos Nine détestait ce livre et son éditeur de l’époque, sûrement peu scrupuleux, a disparu avec les planches originales. Toujours est-il qu’elles demeurent indisponibles et que c’est Lucas Nine qui a dû fournir aux Éditions de La Cerise un exemplaire de l’ouvrage paru en Espagne. Le photograveur en a découpé les pages pour les scanner couleur par couleur afin d’éliminer les flous dus aux décalages provoqués par les films de l’époque ainsi que les trames de la première édition. Jimmy Boukhalfa, de Labogravure, est un orfèvre en la matière [4]. Le résultat est sans faille et offre une plongée dans un océan de couleurs, vaste et tumultueux comme le Pacifique.

L’Amirale des mers du Sud n’est donc pas seulement un ouvrage de commande et de circonstance. Malgré et même grâce aux contraintes de sa réalisation, il revêt des aspects exceptionnels qui en font un jalon méconnu mais important dans l’œuvre de Carlos Nine. Surtout, en dépit de sa relative brièveté, c’est un petit chef-d’œuvre de dessin à l’aquarelle auquel Lucas Nine et Les Éditions de La Cerise nous donnent accès.

L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019
L’Amirale des mers du Sud © Carlos Nine / Jorge Zentner / Les Éditions de la Cerise 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

L’Amirale des mers du Sud - Par Carlos Nine (dessin) & Jorge Zentner (scénario) - préface de Lucas Nine - Les Éditions de la Cerise - traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon - 21 x 27 cm - 56 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 23 août 2019.

Lire également sur ActuaBD :
- Lune de Sang - Pampa T1 - Jorge Zentner et Carlos Nine - Dargaud
- Carlos Nine remporte la palme graphique du Prix lycéen de la bande dessinée 2007
- Décès de l’artiste argentin Carlos Nine
- "Fantagas", le fantôme de Carlos Nine

[1Son ouvrage le plus récent a paru chez Les Rêveurs le 14 mars 2019, une bande dessinée fantastique et fantasque, élégante et rétro : Budapest ou presque, traduction de l’espagnol (Argentine) par Cécile Ramirez, 24 x 33 cm, 128 pages couleurs, couverture cartonnée.

[2Nous savons en fait que des Scandinaves avaient posé le pied en Amérique du Nord quelques siècles plus tôt. Par ailleurs, l’expression tend à minimiser la présence des peuples dits amérindiens.

[3Lucas Nine revient en détails dans sa préface sur tout ceci, ce qui intéressera particulièrement les dessinateurs professionnels ou amateurs.

[4Il a notamment travaillé sur Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris, chez Monsieur Toussaint Louverture, en 2017-2018 et sur Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes de Dai Dunbang, aux Éditions de la Cerise, en 2018.

  Un commentaire ?