Dimitri Avramoglou & Xavier Cazaux-Zago ("Lone Sloane Babel") : " Nous n’avions jamais mesuré que nous reprenions quelque chose qui était entré dans l’histoire de l’art."

11 janvier 2020 0 commentaire
  • Le maître a parlé : " - Ce n’est pas vraiment du Druillet mais, par contre, c’est vraiment du Sloane." Lorsque nous chroniquions l'album "Lone Sloane Babel" en avant-première l'été dernier, nous interrogions les notions de succession et d'héritage. Les repreneurs de la série, Xavier Cazaux-Zago et Dimitri Avramoglou, ont accepté de répondre à nos questions. Découvrez une incroyable aventure humaine menée par deux -trois avec Phlippe Druillet- amis férus de science-fiction, n'hésitant pas à investir toute leur énergie au service de Sloane, le héros aux yeux rouges.

Comment est né, en 2009, le projet de reprise, alors même que la sortie de Délirius 2, avec Benjamin Legrand au scénario, n’intervient que trois ans plus tard ?

Dimitri Avramoglou : C’est parce qu’à l’origine, ce n’était pas un projet de reprise. Ce contrat a été signé relativement tôt dans les années 2000 entre Serge Lehman et Philippe Druillet, à l’époque chez Albin Michel qui détenait alors l’ensemble du fonds Druillet. Serge Lehman et Philippe s’étaient associés dans le but de conclure les aventures de Lone Sloane dans un dernier album qui était sensé être l’adieu de Philippe à une forme de BD traditionnelle, supposant les contraintes d’une narration et d’un découpage au sens plus classique.

Il a en tête d’autres choses comme l’adaptation de Dante qu’il trimballe depuis longtemps maintenant, il en parle beaucoup et j’espère vraiment qu’il va réussir à le faire. En ce qui concerne Lone Sloane, il avait en tête de raconter la mort du personnage dans une ultime aventure avec Serge Lehman. Ce dernier a produit un rapide synopsis qui tient plus ou moins en 8 pages et avait scénarisé les dix premières planches. Ils avaient signé là-dessus avec Albin Michel mais ils ne s’étaient jamais mis au boulot...

En 2007, Glénat rachète l’intégralité du fonds BD d’Albin et notamment Druillet. Tous les contrats en cours sont alors rachetés. Glénat commence donc à dire à Serge Lehman et Philippe qu’il serait bien de se mettre au projet Babel...

J’ai rencontré Philippe Druillet fin 2008 et nous nous sommes très vite bien entendus. Il m’a alors parlé de ce projet en me disant qu’il ne se voyait pas s’embarquer là-dedans. Il avait Délirius 2 à finir, d’autres projets qui fleurissaient et cet album ambitieux nécessitait un travail de découpage contraignant que Philippe n’avait pas envie de produire, préférant s’éclater avec de grands formats d’illustration ou de la peinture. Il m’a proposé de reprendre le projet. J’ai rencontré les équipes de Glénat et on a refait un contrat avec Serge Lehman. Philippe gardait une partie des droits et nous nous partagions, Lehman et moi, le reste de l’enveloppe jusqu’à la production du bouquin pour laquelle j’assurai donc le dessin.

Dimitri Avramoglou & Xavier Cazaux-Zago ("Lone Sloane Babel") : " Nous n'avions jamais mesuré que nous reprenions quelque chose qui était entré dans l'histoire de l'art."

2009 – 2019, Babel l’album d’une décennie ?

Je me mets au boulot début 2009. Je perds alors ma compagne dans un accident de scooter. J’ai traversé l’enfer pendant plus d’un an, je ne parvenais plus à rien. Je me suis remis en selle en partant rejoindre des amis au Laos et en emportant seulement ce projet, ce contrat, dans l’optique de réaliser ce bouquin là-bas. J’ai dessiné la dizaine de pages que Lehman avait scénarisées, ai envoyé le tout à Druillet, Lehman et Glénat en leur demandant de m’envoyer la suite. Elle n’est jamais arrivée.

Lehman s’est retiré du projet et moi, au bout d’un an, je n’avais plus de ressources et ai dû rentrer. Entre temps, j’avais rencontré Xavier qui rendait visite à un ami d’enfance qui était mon colocataire au Laos. Nous nous sommes revus à mon retour en France, avons sympathisé et sommes devenus assez potes.

Ça travaillait Xavier de voir ce beau projet en panne, tandis que moi je ne savais pas par quel bout prendre le problème. J’ai relancé Lehman à plusieurs reprises et l’ai rencontré, mais il ne s’y est pas remis. Ça a pataugé comme ça pendant environ deux ans jusqu’à ce que je demande à Xavier si ça ne le tentait pas de me rejoindre en tant que scénariste sur le projet, que nous le développions ensemble. Je ne me sentais pas l’estomac de m’y attaquer seul : les enjeux thématiques sont tout de même assez copieux. Xavier s’est donc saisi de la chose, s’est isolé et est revenu me voir quelques mois plus tard avec un énorme pavé en me disant : « Tiens, le voilà ton scénario. »

Xavier Cazaux-Zago : Qui n’était pas un scénario mais une plus étude. Je reprenais un univers que je ne connaissais pas avant de rencontrer Dimitri, je n’avais jamais lu Philippe. Dimitri m’a convaincu que c’était fait pour moi. Je me suis isolé, ai découvert et lu tout Druillet, mais pas seulement. J’en ai profité pour replonger dans tous les bouquins que nous avions en commun : Lovecraft, Moorcock et tout un tas d’auteurs que j’avais lus ado.

J’avais rédigé un scénario avec tous mes choix commentés et, dans certains cas, des propositions de séquences alternatives. Comme ce n’était pas mon initiative et que je ne concevais pas un canevas, je l’ai pris comme un cahier des charges dans lequel j’insérais beaucoup de ma personnalité. Il y avait toute une exégèse. Pour une scène de racontée, il y avait trois ou quatre pages d’explication des références, des symboles utilisés… L’écriture symbolique, tout comme l’apport ésotérique sont essentiels chez Philippe. Ce n’est pas du simple décorum, cela participe à ce qu’il raconte et je voulais que cela fasse sens.

Il y a de l’ogre chez Druillet : la culture phénoménale dont il est pétri transpire de ses planches. J’avais envie d’entrer là-dedans mais de manière plus narrative, donnant ainsi naissance à cette bible de 150 pages qui échappait totalement au découpage d’un album. On partait sur un album de 120 planches. Finalement on a réussi à faire un album de 78 planches.

Nous imaginons la frustration suite à la réduction de 40 planches...

X. C-Z. : De mon point de vue, c’est une expérience jouissive. On a tiré le meilleur parti de ce corpus sans y perdre. Nous sommes parvenus à raconter la même histoire dans un espace plus resserré. Nous prenons peut-être moins le temps sur les transitions et voyages, mais comme notre objectif à tous les deux est que nous ressentions le déplacement, on l’a conservé bien en tête tout du long. Cela nous a permis de continuellement repenser la structure. C’est un projet qu’on a réécrit un nombre incalculable de fois. Une trentaine ne serait pas exagérée… Jusqu’avant que Dimitri l’envoie et que Stéphane Paitreau finisse les couleurs, tant que nous pouvions modifier.

D. A. : Xavier m’apporte ce truc. Donc clairement ça déborde dans tous les sens, ce n’est pas forcément dans l’ordre, mais la matière est là, il y en a plus qu’il n’en faut pour monter un album qui fonctionne. Je me tourne alors vers l’éditeur pour lui demander s’il est envisageable de rebooter complètement le projet avec un nouveau scénariste alors que nous sommes déjà trois dessus. Benoît Cousin accepte d’y réfléchir, considérant l’option sérieuse. Philippe se montre tout aussi enthousiaste et nous parvenons à un deal avec Serge Lehman. Pour qu’il se retire du projet, un arrangement commercial est trouvé puisqu’officiellement nous démarrons de ses idées, en dépit de l’évolution, le point de départ reste le sien.

Nous faisons plus que raconter la conclusion des aventures de Sloane, nous offrons une ouverture qui n’était pas envisagée dans le synopsis liminaire de Lehman. La seule contrainte qu’a posée l’éditeur concerne la pagination. Nous avions signé un contrat pour 64 planches. Pour des raisons d’enveloppe budgétaire, l’éditeur ne nous autorisait pas à aller au-delà de 78 planches pour ne pas trop déborder et n’augmentait pas l’enveloppe. C’est-à-dire que nous produirions 78 planches au prix de 64. Nous nous sommes donc débrouillés pour faire tenir ce que nous avions à raconter en 78 pages ce qui n’a pas été commode. Et comme le disait Xavier à l’instant : en écriture, réécriture, etc., il s’est passé une bonne année et demi. Je suis sur les exécutions, les planches finales, sur la version définitive du découpage depuis environ quatre ans. Le bouquin finit correspond à la v11 du découpage.

Vous évoquez le synopsis de Lehman, à quel point celui-ci a t’il été remanié ?

X. C-Z. : Je ne voulais pas recommencer les premières planches existantes. Elles étaient géniales et avaient été payées. Il fallait repartir de l’existant.

D. A. : Je n’ai pas eu à modifier tant de choses que ça. Nous avons dû virer un personnage prévu par Lehman, m’obligeant à redessiner et réorganiser l’espace et les décors de quelques scènes. Nous avons donc pu préserver l’essentiel de mon travail correspondant aux 16 premières planches. Ce qu’avait développé Lehman pour dix pages ne tenait pas du tout ou supposait un découpage à la Tintin ou Blake et Mortimer avec douze ou quinze images par page. Cela ne fonctionne pas pour faire du Sloane. J’avais assez sérieusement modifié et recomposé sa proposition de découpage pour l’étendre de 10 à 16 planches.

Caravane par Michel Bosco et Dimitri Avramoglou, paru en 2003 aux éditions Upload

Comment la prise de contact et le legs de l’inestimable héritage Sloane s’est-il déroulé ?

D. A. : Je l’ai rencontré fin 2008 grâce à ma compagne de l’époque qui travaillait à la bibliothèque municipale de Boulogne-Billancourt. Un jour, elle est rentrée avec un flyer qui annonçait les Rencontres de l’Imaginaire à Sèvres. Parmi les invités figurait Philippe Druillet. Je ne me sentais pas à ma place dans les agences de communication où je travaillais et je voulais continuer la bande dessinée après Caravane en 2003. Elle m’a poussé, presque forcé à aller voir Druillet et lui montrer mon travail.

J’ai fini par y aller, ai joué des épaules à sa table de dédicaces et lui ai collé mon bouquin sous le nez, lui disant que cet album lui devait beaucoup. C’est une des influences que l’on pouvait reconnaître dans Caravane même si ça tourne plus franchement du côté de Moebius. Il le regarde attentivement avant de me dire en rigolant : « - C’est carrément du pillage ! T’as qu’à me faire une dédicace sur ton bouquin. ». En échange de quoi il m’a donné sa carte. Au bout de six mois, nous avons fini par nous rencontrer un soir chez Philippe. J’ai passé la nuit entière à lui montrer mon travail, bavarder et boire. Très vite, il me parle de Babel. La rencontre, pour lui comme pour moi, tombait à un moment opportun. Quelque chose de très fort s’est établi tout de suite car nous avions mille choses à nous raconter. Le décès de ma compagne quelques mois plus tard a soudé quelque chose d’indéfectible, Philippe ayant vécu le même drame à peu près au même âge.

Philippe s’est toujours montré généreux et accessible. Il a rencontré des quantités de jeunes dessinateurs dont il a regardé le travail, qu’il a conseillé et aiguillé.

Xavier, vous êtes un nouvel arrivant dans le petit monde de la bande dessinée. Pourriez-vous nous éclairer quant à votre carrière passée ?

X. C-Z. : J’ai un peu l’impression d’être entré là-dedans par effraction. J’ai toujours lu des bandes dessinées. J’ai eu la chance de lire depuis très jeune. J’ai eu mes premiers comics à l’âge de 4 ou 5 ans. En quatrième, je séchais les cours pour aller m’acheter mon Akira. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert Glénat. Jusqu’il y a peu, je faisais de la réalisation et de la photo pour des films institutionnels. Ce qui m’intéressait c’était la mise en scène.

Quand nous nous sommes rencontrés je venais de faire un court-métrage de genre qui me valait une sale réputation. Le peu de producteurs qui l’avait visionné me demandait pourquoi je faisais du genre en France… À l’époque, je scénarisais déjà beaucoup et travaillais sur des projets de commandes de séries télévisées qui n’aboutissaient jamais.

Quand Dimitri est rentré du Laos, on m’avait commandé une série mythologique, une espèce de Buffy pour adultes. Lost venait de se terminer et avec un ami nous avions proposé un anti-Lost. Lost, tout est dans le titre, vous serez perdu du début à la fin. Nous voulions une série dans laquelle le spectateur avance avec les personnages et où chaque mystère résolu génère un champ d’investigation plus large. C’est un processus d’écriture que je vais employer à nouveau chez Philippe. Philippe, c’est une mythologie extrêmement vaste, assez floue et parfois très contradictoire, qu’il ne faut pas dénaturer. C’est un terrain de jeu pour créer d’autres intrigues avec leurs propres mythologies internes telles que Babel et cela trouve un écho dans l’ensemble de la mythologie de Druillet sans y toucher.

© Glénat
© Glénat

La série sur laquelle je travaillais était une histoire d’amitié par temps de fin du monde sur un fond de conspirationnisme ambiant -qui fait partie de l’inquiétude d’un monde devenu trop vaste. Comment se projeter là-dedans quand tu as entre 25 et 40 ans, comment y parvenir ? Là où s’arrêtait l’histoire, débute Babel thématiquement. Je suis également lecteur de Jorge Luis Borges. La Bibliothèque de Babel est une expérience littéraire hors normes mais je ne la conseillerais pas à tout le monde. C’est une écriture à l’opposé de la mienne, de ce que je me dis chercher, très hermétique.

Sur Babel, je me suis approprié le matériau de base construit par Lehman. Je l’ai toutefois rapidement laissé de côté, à l’exception de la structure, d’autant plus que Dimitiri m’encourageait à prendre carte blanche. J’ai donc essayé d’y mettre tout ce que je pouvais avoir dans le bide et la cervelle, me mettre à nu.

Ce projet nous a également permis de nous rencontrer. Nous avions des tonnes d’intentions et idées communes sans vraiment s’en être parlé. Dans le travail avec Philippe, il y a eu des hauts et des bas. Nous avons mis du temps à apprendre à nous connaitre mais ça a été génial, je me suis vraiment découvert un grand frère. Dès que j’ai ouvert l’univers de Philippe, cela m’a parlé à un niveau très intime que je ne m’explique pas, et plus je le relis, plus ça me subjugue.

Ce que Philippe donne à vivre, penser et ressentir à travers le personnage de Sloane est hautement rock’n’roll et subversif et c’est un mot que j’emploie avec parcimonie. C’est un mot trop souvent employé, une sorte de mot-valise, mais pas chez Philippe. Je ne sais pas à quel point c’est réfléchi chez lui, car tout est très instinctif. Mais en termes de narration, je trouve le tout est stupéfiant de cohérence.

Philippe Druillet à la Fondation Michel et Hélène Leclerc en décembre 2013.
© D. Pasamonik (L’Agence BD)

Le défi que représentait l’aventure proposée par Dimitri ne vous a-t-il pas effrayé ?

X. C-Z. : Je ressens une certaine forme d’angoisse de légitimité tous les jours au niveau de l’écriture d’un scénario de Lone Sloane. Cette angoisse grandit de jour en jour, avec à la fois l’approche de la sortie et la potentialité d’une suite. J’avais conscience que l’œuvre de Philippe était extrêmement importante et séminale, mais je n’en avais pas mesuré la portée jusqu’au mois de juillet dernier lorsque nous avons fait nos premiers entretiens. Il a eu avec nous une espèce de bienveillance et de générosité. Je n’avais jamais mesuré que nous reprenions quelque chose qui était entrée dans l’histoire de l’art, qui n’était plus de la BD. Quand on lit ses bandes dessinées, il y a effectivement une dimension plastique sur laquelle il est inutile de s’étendre, mais également une vraie ambition littéraire, poétique, et métaphysique. Ce sont des éléments que je prends très au sérieux. Ils font naturellement partie de mon cahier des charges. Derrière son argot et ses saillies : « Ça pue la merde », rien n’est gratuit. De plus, je suppose que le tout est très instinctif. Oui, c’est réfléchi, mais pas seulement. Philippe a beaucoup lu, beaucoup vécu. Je pense qu’il y va d’abord avec ses tripes.

Neuf années ou presque à quatre sur une enveloppe de droits… Nous imaginons que cela n’a pas dû être facile tous les jours.

D. A. : Ça a été assez compliqué, je n’ai quasiment rien fait d’autre. Il y a bien eu deux/trois trucs, des projets avec Philippe notamment. J’ai participé, avec lui, à l’élaboration d’un projet de film qui n’a pas abouti, à la projection de tout un habillage pour le requiem de Verdi au Chorégie d’Orange, sur le mur de l’amphithéâtre, et quelques petites choses mercenaires. Je m’en sors uniquement parce que je dispose d’un appartement que me laissent mes parents à Boulogne et un RSA. Avant ça, je travaillais comme graphiste dans la pub et la communication mais j’ai tout arrêté pour ce projet.

X. C-Z. : Comme 150 auteurs sur 200…

En août dernier, nous annoncions une publication le 26 septembre. Celle-ci a finalement été repoussée au 8 janvier, pour quelles raisons ?

D. A. : C’est une décision stratégique de l’éditeur, à mon avis très pertinente. J’ai personnellement terminé avec trois semaines de retard. J’ai livré début septembre au lieu de mi-août, ce qui aurait décalé la sortie d’autant. Les albums n’auraient pas pu être prêts avant la mi-octobre. Au regard du calendrier des sorties pour cette période, nous avons pris conscience que nous n’aurions aucune visibilité.

Pour exister, ce titre requiert un minimum de couverture médiatique. Nous n’avons pas les budgets pour lancer des PLV [Publicité sur le lieu de vente NDLR] partout dans les Fnac, ni du 4 mètres par 3 dans le métro. Sortir au milieu des Thorgal, Astérix et Blake et Mortimer et tout ce qui se met en place pour les fêtes de fin d’années, tenait du suicide éditorial. On a donc choisi d’attendre le créneau favorable suivant, c’est-à-dire janvier. Derrière les fêtes de fin d’année, les libraires ont à nouveau de la place pour installer des nouveautés et cela nous laisse trois semaines de préparation avant Angoulême où nous espérons être correctement visibles.

Concentrons-nous maintenant sur l’exercice de reprise. Tout d’abord graphiquement, comment reprendre du Druillet ?

D. A. : Je suis familier de l’univers de Philippe depuis mes 12/13 ans. Lorsque j’en ai fait la connaissance, c’est resté assez hermétique. Je ne m’y suis replongé que plus tard, pendant l’adolescence. J’ai fait mon apprentissage des univers de BD qui m’ont porté vers l’envie d’en faire moi-même essentiellement avec Moebius quand j’avais une douzaine d’années. Mais j’ai pris le pack Métal Hurlant complet avec Druillet dedans.

J’ai pris la mesure assez tôt qu’il était vraiment au fondement de toute l’esthétique que j’adorais en SF. T’enlèves Druillet il ne reste pas grand-chose. Tout le monde s’est nourri de lui. Il fait Les 6 voyages de Lone Sloane en 1968/9, La Guerre des étoiles c’est 1977 ! L’album Délirius est paru en 1972, en prépublication dans Pilote. Tu prends certains plans de Délirius, tu as carrément la tronche de Dark Vador et les stormtroopers, ils sont dedans, certes en couleur mais le design est posé.

Couverture de la première édition de Délirius. Le personnage au centre de la composition porte un casque préfigurant ceux des stormtroopers de George Lucas quelques années plus tard.
© Dargaud 1973

J’avais conscience de cela relativement jeune alors que ça n’a pas spécialement circulé dans le grand public. Même si Druillet est évidemment très connu de l’ensemble des artistes qui s’inspirent de lui, avec les grandes heures de Métal Hurlant, la reconnaissance arrive plus tard. Dans ma génération, j’ai une quarantaine d’années aujourd’hui, personne ne le connaît et il a fallu que j’arrive en école d’art pour parler avec des personnes possédant des références culturelles similaires.

Je suis donc un peu dans mon jardin, c’est une esthétique que je connais et parcours depuis longtemps. Je n’ai pas à forcer ma main pour entrer dedans. Stylistiquement, il avait été établi dès le départ entre Philippe et moi, qu’il n’était pas question que j’essaie d’imiter son style. Trouver des familiarités évidentes dans l’univers en manipulant des objets qu’il a l’habitude de manipuler, des gimmicks de décors, des tatouages sur les tronches, ses récurrences d’habillage en lignage sur les surfaces, est toutefois naturelle. À priori, quand on ouvre l’album Babel, on sait immédiatement chez qui on se trouve, le doute n’est pas permis. Il s’agissait de ne pas le trahir en allant vers quelque chose de totalement différent, tout en faisant transparaître l’évidente parenté et un style propre. Concernant ce dernier, je ne me suis pas forcé et Philippe ne m’a jamais demandé de refaire un dessin.

Du point de vue technique, ça a été très expérimental. J’ai fait tout un tas de trucs que je n’avais jamais faits avant. Pour le travail en valeur de gris, j’ai combiné mille techniques : encrage traditionnel, reprise au fusain, pierre noire, etc., et puis ça finit en tout numérique. On ne retrouve pas ça chez Philippe où c’est un encrage au trait ou ce qu’il fait en peinture. En bande dessinée, à part peut-être dans Salammbô où quelques pages sont travaillées en peinture et couleur directe, les chapitres sont développés de manière traditionnelle avec une mise en couleur à posteriori. Chaos est plus expérimental, il y a un petit peu de tout dedans. Le genre de travail que je fais en noir et blanc, c’est de la tambouille complètement personnelle. C’était notre ambition à tous les deux et Philippe le synthétise bien en disant que ce n’est pas vraiment du Druillet mais par contre c’est vraiment du Sloane.

© Glénat
© Glénat

Scénaristiquement maintenant, nous évoquions les envolées métaphysiques druillesques plus haut. Vous produisez quelque chose de plus cadré, à la manière d’un Jacques Lob sur Délirius. Une fois consommée l’angoisse de légitimité dont vous nous faisiez part, quelles sont vos influences et techniques narratives sur cet album ?

X. C-Z. : Jacques Lob est un dieu suprême en termes de scénario ! C’était très compliqué pour moi de passer derrière lui et Flaubert… Du coup, je n’ai pas cherché à me mesurer à qui que ce soit. Quand j’ai commencé la rédaction de Babel, j’avais vraiment été impressionné par Salammbô. J’ai pris depuis énormément de recul vis-à-vis de cet album, notamment grâce à Philippe qui conserve un discours assez critique dessus. Dimitri et moi sommes très pointilleux, bien que de façon très différente, en matière de dramaturgie et de narration. Je ne me suis donc jamais trop posé de questions de légitimité à ce niveau-là. Il fallait lâcher prise, sinon ce serait devenu insurmontable. Sans compter que j’avais les dessins de Dimitri pour me faire rêver et qui m’ont servi de point de départ. Avec les images des premières planches sous les yeux, à force de tourner ces idées et tout ce matériel formidable en tête, les personnages finissent par vivre en toi. Après, j’ai seulement essayé de rester le plus fidèle aux premières impressions que j’ai eues lorsque j’ai découvert le travail de Philippe, pour restituer ce plaisir et cet émerveillement-là.

D. A. : Il me semble que c’est valable à l’écriture et à la conception graphique, le secret est là : ne pas se poser de questions. On s’est mis d’accord sur les intentions initiales, ce n’est pas un prolongement sous la forme d’un travail de copiste. Nous allons apporter quelque chose de personnel et à partir de là, on la joue perso. De mon côté, j’ai vraiment dessiné le Sloane que je voulais dessiner. Que ce soit entré en convergence avec ce qu’attendait Philippe est presque un coup de chance.

X. C-Z. : Pour ma part, mon premier objectif à l’écrit est de faire délirer Dimitri, mon premier lecteur, et bien sûr Philippe. C’est une chance d’écrire pour deux lecteurs que je côtoie et dont je connais un tout petit peu les goûts. Qu’est-ce qui va les faire marrer ? Mais, avant cela, mon seul compas, c’est mon ventre. Je traite des sujets qui me touchent. C’est une question de sens qui m’anime, par rapport au récit autant qu’au cadre qui lui sert de décor. Et tout ça doit s’inscrire dans un univers qui préexiste à notre effort.

De plus, Babel est un récit polyphonique. Nous avons travaillé sur différents types d’écriture, différents niveaux de langage, en espérant aménager la plus large variété de lecture ou d’interprétation possibles. Je voulais aussi donner la sensation au lecteur, à la fin de l’album, qu’il venait de refermer un manuel d’Histoire, venu d’un avenir très lointain, lui racontant des événements depuis longtemps révolus. Les albums précédents sont conçus pour chaque fois faire vivre un moment très particulier à leurs lecteurs. Je pense que c’est la voie qu’il nous faut suivre à notre tour. J’imagine que Philippe était dans une recherche personnelle, son écriture carbure à l’envie, à l’instinct. Il y a quelque chose de très expérimental chez lui. Je ne sais pas à quel point c’est réfléchi, mais j’ai le sentiment que toute son œuvre est travaillée en prenant en compte la position du lecteur.

D. A. : Je ne pense pas. En ce qui nous concerne, tu as raison, mais pour Philippe, c’est beaucoup plus pulsionnel.

X. C-Z. : Il propose en tout cas une réelle expérience à ses lecteurs.

D. A. : Exactement et cela tiens au caractère viscéral de son art. Nous avons adopté la même posture qui, à mon avis, est la seule qu’il faille adopter quand tu te poses en créateur. Si tu t’installes simplement en faiseur et en exécutant d’intentions qui ne sont pas les tiennes, le rendu sera creux. Si tu veux incarner quelque chose, il faut vraiment y mettre tes tripes. On reprend un univers façonné et conçu par quelqu’un d’autre, mais on se l’accapare complètement, et ce qu’on livre avec, c’est notre jus à nous !

Druillet est inimitable car, pour ce faire, il faudrait que l’on ait ses défauts. Défauts dont il trouve le moyen de faire une force extraordinaire. Et ça, ça n’appartient qu’à lui. Il tord les perspectives dans tous les sens. Il y a des espèces d’anamorphoses de partout. Ses personnages ne sont pas justes mais il s’accommode de tout ça pour livrer un truc qui t’explose à la gueule et t’emporte. C’est tout simplement inimitable.

X. C-Z. : Je pense que la justesse n’a aucune espèce d’intérêt pour lui face à l’expressivité.

À l’orée des années 1970, Philippe Druillet brise les perspectives dans Délirius.
© Dargaud 1973

Dans toute cette reprise, vous convoquez des personnages historiques de la saga de Sloane. Est-ce un désir personnel, une demande émanant de l’éditeur, de Philippe, ou bien un respect du scénario liminaire de Lehman ?

D. A. : Oui, dont certains qu’on a finalement très peu vus auparavant. Sinon cela vient de Xavier car le traitement que proposait Lehman n’intégrait pas tous ces personnages. Celui que Xavier fait revenir et qui n’était pas prévu par Lehman, c’est Kurt. Le Roi-ours est, quant à lui, une création de Lehman, mais que nous avons décidé de traiter différemment en laissant entendre que ce n’était pas sa première rencontre avec Sloane. On installe quelque chose laissant entendre au lecteur qu’il existe tout un tas de choses autour mais qui ne sont pas nécessaires à la compréhension de l’action en cours, tout en donnant envie de fouiller dans ce qui se passe en arrière.

Le chien aux yeux rouges rencontre le Roi-ours, création de Serge Lehman.
© Glénat
Le retour de Kurt Kurtsteiner, dit l’Horloger.
© Glénat

Les ingénieux encarts introduisant chacun de ces protagonistes émanent également de vous Xavier ?

X. C-Z. : C’est venu très naturellement à l’écriture. Je me demandais comment mettre sur un pied d’égalité des lecteurs qui connaissent les aventures de Sloane depuis les années 1960 et des néophytes. Je voulais recréer de la surprise pour tout le monde. J’ai lu beaucoup de bandes dessinées, de comics et de mangas, il y a quand même un plaisir à retrouver des personnages dont on ne t’a pas parlé depuis longtemps, de même qu’avoir des instants biographiques, des introductions comme des images figées.

Un de mes buts est que le public ait envie, et aille racheter les anciens albums. Et si nous poursuivons, j’aimerais parvenir à transmettre ma grille de lecture de l’univers de Druillet. J’aimerais arriver à le partager tel que je le lis et tel qu’il me parle. En tant que lecteur, c’est pour moi un univers parfaitement cohérent, beaucoup plus linéaire et plus accessible qu’il n’y paraît.

Pour en revenir à ces petites biographies, cela permettait de faire redémarrer les lecteurs tous ensemble et puis peut-être aussi de redécouvrir certains personnages en mettant en place des liens qui n’existaient pas. Par exemple, pour moi, Vuzz est un personnage qu’on a déjà croisé dans Salammbô. Or, ce n’est pas tout à fait le même, ils ont simplement une esthétique similaire. Philippe l’a validé en disant : « - Pourquoi pas, c’est pas con. » Nous tissons des liens en points de suspension qui ne dénaturent pas le flou de cette mythologie, contrairement à la tendance en vigueur et selon laquelle il faudrait tout expliquer ou tout justifier.

© Glénat
© Glénat

Lone Sloane est une œuvre science-fictionnelle majeure. Nous avons cru comprendre que vous étiez deux grands amateurs du genre, pourriez-vous nous citer vos principales références ?

X. C-Z. : J’ai grandi avec deux frères plus âgés de 8 ans. Je découvre Conan le barbare à six ans au cinéma, c’est un choc. À l’âge de 8 ans 2001 : L’Odyssée de l’espace, La Guerre des étoiles m’a toujours accompagné… Au fur et à mesure, avec Dimitri, nous nous sommes rendus compte que tous les programmes que nous regardions étaient peu ou prou influencés par Philippe : Ulysse 31, Cobra, les visuels d’Albator, jusqu’aux productions américaines comme Les Maîtres de l’univers.

À l’âge de 12 ans, mon voisin déménage et j’hérite de sa bibliothèque de romans de série B et de science-fiction. J’y découvre Philip K. Dick, Lovecraft, A. E. van Vogt, Clifford D. Simak, Kurt Vonnegut et tant d’autres. J’ai eu la chance d’être insomniaque très tôt. J’ai pu tuer le temps en lisant des bouquins qui m’empêchaient encore plus de dormir. Pour moi, ces imaginaires côtoient très bien aujourd’hui la poésie classique ou la littérature du XIXe. Je vois un trait d’union évident entre K. Dick et Hegel, la culture de K. Dick en métaphysique allemande est indéniable. J’intègre également la peinture, ou le cinéma à ce logiciel de pensée qui finalement, je pense, nous a rapproché tous les trois. Nous avons un même rapport à la culture qui se soustrait à une hiérarchisation conventionnelle.

D. A. : Même si nous avons des parcours différents, voir opposés, nous nous rejoignons sur l’essentiel dans une forme d’exigence à l’égard de la recherche du beau – à ne pas confondre avec le joli – et cette conscience que nous ne sortons pas de nulle part et que les racines puisent très loin. Quand je dessine du Sloane, je crois que ce qui tourne dans ma tête et nourrit mon dessin, ce n’est pas aussi dense que ce que pourrait avoir Philippe qui a une culture graphique bien plus riche que la mienne, mais cela ne se limite pas à trois/quatre BD et illustrations. Je puise dans toute ma culture classique qui n’est pas circonscrite aux univers de SF, elle se nourrit de tout un tas de chose. C’est une chose que Philippe a su apporter de manière très forte à ces univers très déconsidérés lorsqu’il s’y est plongé. Il a su y déverser tout ce qu’il avait pu acquérir de culture classique et de nourriture tous azimuts pour proposer un univers de Fantasy hyper enraciné dans l’histoire de l’art.

X. C-Z. : Pour moi la SF est un genre noble. C’est le genre le plus poétique et le plus métaphysique. C’est le genre dans lequel tu poses la question de ce que nous allons devenir et de ce qu’il restera. À partir de là, tu entres dans une réflexion sur une époque et son devenir. Cela fait appel à toutes les ressources possibles, tu peux faire de la comédie, de la romance, du polar, etc. Nous sommes dans un univers où nous pouvons, et plus ou moins devons tout faire. Je trouve que Philippe s’inscrit là-dedans. Quand je le découvre, je rencontre quelqu’un qui a réussi à travailler une idée que je me suis toujours faites sans jamais vraiment la trouver ailleurs ou peut-être seulement chez K. Dick, qui est un peu le même type de personnage finalement.

La SF contemporaine est de plus en plus terre-à-terre, avec une recrudescence d’univers post-apocalyptiques mettant en scène des questions d’ordre social et environnemental. Au regard de ce paysage éditorial, quelle est la place d’un Space Opera comme Lone Sloane Babel ?

X. C-Z. : Alain Damasio a déjà plus ou moins répondu à la question en disant qu’aujourd’hui il ne restait plus que le "Social" Opera. Que le Space Opera n’a plus d’intérêt car il n’y a plus d’inconnue, plus de frontières. Nous savons que nous n’irons pas plus loin. Je suis finalement assez d’accord avec lui et pourtant très content de notre place à contre-courant.

Nous ne faisons pas du "Social" Opera, notre travail avec Babel est aussi de ramener de l’incertitude à nos lecteurs, susciter d’autres pistes, surprendre et donner l’envie d’être curieux, partir explorer de nouveaux espaces. Je pense qu’il faut redonner un appétit pour l’Inconnu. Il y a un engagement derrière cette idée. En ces temps de fin du monde, sans envie de se jeter dans les bras de l’inconnu, il nous sera impossible de nous organiser.

D. A. : Il y a différents axes dans ce que l’on qualifie de science-fiction. Je ne considère pas que ce que fait Philippe soit de la science-fiction ou alors dans sa veine la plus noble. C’est une approche comparable à une Chanson de Geste. Elle consiste à pratiquer une forme de récit allégorique, avec des thèmes et une approche plus mythologiques. Avec Lone Sloane, Philippe est dans une démarche comparable à celle d’Homère avec Ulysse : il s’agit de déporter des problématiques contemporaines, profondément intimes, interroger le sens de notre existence sous un prisme différent, plus universel et intemporel. C’est un ailleurs.

Nous ne nous préoccupons donc pas d’anticipation, nous faisons du récit allégorique comme on en trouve dans la mythologie de toute civilisation. Chaque époque a inventé des formes allégoriques dans lesquelles déplacer des interrogations contemporaines - des questions qui ne cesseront jamais de se poser - dans un cadre où il est envisageable de les étudier de manière décalée pour tenter de se les approprier. Ce qu’on qualifie de genre « science-fiction » est l’espace d’expression du mythe contemporain moderne.

X. C-Z. : Je pense que c’est patent dans Babel. C’est intéressant d’être dans un récit comme celui-ci où, justement, on revient au cœur du mythe et à ce qui en fait l’importance : l’idéal inaccessible.

D. A. : Cela suppose de révéler l’issue du livre, mais c’est là toute son ambition : raccorder le personnage de Sloane avec tout ce qui l’a nourri. Il y a pour nous une filiation très claire. Cette volonté est contenue dans le projet original de Lehman et Druillet, une volonté d’installer le personnage de Sloane dans une filiation mythologique. Mais chez Lehman, il y avait deux ou trois figures avec lesquelles il voulait le mettre en relation, et son final n’avait rien à voir avec ce qu’on en a fait.

X. C-Z. : L’objectif est de remettre en perspective l’œuvre de Philippe dans l’histoire de la littérature à laquelle il appartient et de l’asseoir à sa place à travers le personnage de Sloane.

© Glénat
Planches 6 et 7 de l’édition N&B. Première splash page de l’album. Aucun doute n’est permis, nous sommes bien chez Sloane.
© Glénat

Nous l’écrivions l’été dernier, Babel est un héritage à l’art de Philippe Druillet. Si vous deviez dégager un autre héritage contemporain à Druillet et sa saga Lone Sloane, lequel serait-il ?

D. A. : Finalement celui qu’on doit forcément mettre en parallèle c’est l’univers de Star Wars, la première trilogie. George Lucas propose de la chevalerie dans l’espace. Il raconte une Chanson de Geste [1], brassant lui aussi ces thèmes éternels : l’héritage, la filiation, la transmission, le devoir, la droiture, l’honneur, la conscience de soi et l’orientation que prennent nos vies… Il y parvient très bien et l’emballe de façon merveilleuse. Le second volet : L’Empire contre-attaque est tout simplement un chef-d’œuvre. Sloane précède et a nourri George Lucas qui l’admet sans problème.

X. C-Z. : Pour moi, l’un des plus beaux hommages contemporains qui ait été fait à l’œuvre de Philippe, c’est Mad Max Fury Road. À l’époque de sa sortie, j’avais dit à Philippe avoir vu un film qui aurait pu être fait par lui. La narration de Fury Road est un sommet dont reparlera dans cinquante ans. Je vais être un peu fort, mais selon moi, c’est le 2001 : L’Odyssée de l’espace de notre génération.

D. A. : Il acquiert ce statut car il sort de l’anticipation pour aller vers un véritable ailleurs et nous proposer un conte allégorique simplissime mais qui manipule des thématiques universelles déportées dans un univers simplifié, permettant ainsi leur mise en exergue de même que leur traitement.

Vous avez fait allusion à d’hypothétiques suites de la série des Lone Sloane, êtes-vous en mesure de communiquer sur de futurs projets ?

D. A. : On est dessus. Babel était supposé clore la saga Lone Sloane, être son tome final. Il ne l’est plus tout à fait au bout du compte et nous avons plus que de simples idées pour la suite. Nous ne pouvons toutefois annoncer aucune fenêtre de sortie dans la mesure où nous n’en avons nous-même aucune idée. Mais ce ne sera pas dans neuf ans, ça c’est sûr.

X. C-Z. : Je viens de passer un an et demi à rédiger une sorte de grosse bible. Je voulais déclarer mon amour à cette œuvre et à Philippe pour que lui puisse peser les orientations que je souhaite faire prendre à son personnage et son univers. À mon arrivée sur le projet, notre éditeur, Benoît Cousin, me tenait ces mots : "- J’espère que ça continuera longtemps, dix ans derrière !".

Je suis content d’avoir amené dans Babel un canevas à même d’ouvrir l’album sur une suite potentielle, mais je ne serais peut-être pas la meilleure personne pour l’écrire. Continuer à servir cet univers dans lequel je me reconnais en y vidant mes tripes ferait toutefois de moi l’homme le plus heureux du monde. J’ai conscience que l’importance de l’œuvre dépasse de loin mon statut de scénariste, ce n’est pas de la fausse modestie.

D. A. : Je n’imagine pas pouvoir me lasser d’un univers pareil. J’ai le sentiment qu’en ce sens, c’est une véritable transmission. Il existe quelque chose de presque filial, une forme d’évidence assez naturelle assumée par Philippe qui tient le même discours. Mais je crois que cela dépasse la simple entente autour d’une proposition artistique. Cette rencontre, dans toute sa dimension humaine, est une chance inouïe.

X. C-Z. : Cela prolonge la question de ce que peut apporter Lone Sloane aujourd’hui. Je pense qu’il est plus que jamais précieux dans une époque aussi engoncée ou sclérosée. Il ouvrira et explorera toujours des chemins ou des voies loin de toutes routes tracées. C’est sa nature même et c’est surtout pour cela qu’il est si facile de s’identifier à lui. Ses épreuves comme son fort caractère font écho à ce que nous vivons. Son plaisir à affronter l’impensable est contagieux et donne rapidement, en général, envie de suivre son exemple.

Propos recueillis par Thomas Figueres

(par Thomas FIGUERES)

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Lone Sloane Babel - Scénario : Xavier Cazaux-Zago - Dessin : Dimitri Avramoglou - D’après l’œuvre de Philippe Druillet - Scénario liminaire Serge Lehman - Couleurs : Stéphane Paitreau - Éditions : Glénat - Sortie : 8 janvier 2020 - Prix : 19 euros

Lone Sloane Babel N&B, tirage limité - Sortie : 8 janvier 2020 - Prix : 35 euros

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[1La Chanson de Geste est un récit versifié relatant des exploits guerriers appartenant, le plus souvent, à un passé mythifié.

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