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Filipe Andrade (Toutes les morts de Laïla Starr) : « Je pense que cette œuvre peut toucher beaucoup de personnes. » [INTERVIEW]

Par Sacha PUAUX le 28 octobre 2022                      Lien  
En mai dernier sortait chez Urban Comics « Toutes les morts de Laila Starr », récit complet du génial scénariste Ram V. Dans une Inde aux couleurs chamarrées, La Mort court après l’inventeur de l’immortalité, responsable de son récent renvoi des hautes fonctions de l’au-delà. Rencontre avec l’homme dont les pinceaux ont accouché de ce somptueux album : Filipe Andrade.

Paru initialement chez Boom ! Comics en Avril 2021, Toutes les morts de Laila Starr nous raconte l’histoire de la divinité de la Mort, au chômage technique après la naissance de l’inventeur de l’immortalité. Démis de ses fonctions, elle est condamnée à se réincarner en humaine sur Terre (le protocole habituel), mais dans un dernier élan de rancune, celle-ci va faire le vœu de se réveiller dans le même hôpital de Bombay que le nourrisson responsable de son malheur… C’est ainsi que commence pour la Mort, ou Laïla comme elle s’appelle désormais, un grand voyage dans les profondeurs de l’humanité. Perdue dans la métropole indienne, nous l’accompagnons d’incarnation en incarnation au gré de ses interrogations. Son but ? Saisir le sens de la vie mortelle. S’étirant sur toute une vie, l’album dépeint tour à tour le doute, la joie, la colère et le deuil avec une palette de couleurs saisissantes.

Filipe Andrade (Toutes les morts de Laïla Starr) : « Je pense que cette œuvre peut toucher beaucoup de personnes. » [INTERVIEW]
Dans sa fuite, la Mort cours au devant...d’elle-même
©Urban Comics

Pour cet album, Urban Comics a décidé de publier les cinq issues dans l’élégant format 21x32 inauguré en 2021 par Decorum et Le Dernier des dieux. Un format élancé, plus éloigné des habitudes de l’éditeur en matière de comics. Et à l’intérieur, surprise ! un dessin pour le moins atypique. De sinueuses courbes et des couleurs chatoyantes peignent les aubes mordorées de l’Inde.

Filipe Andrade confortablement installé sur un banc parisien pour répondre à nos questions
Photo par Sacha Puaux

Si ce n’était pas pour le logo Urban sur la tranche, il serait difficile de se rendre compte que c’est un comics américain que nous tenons entre les mains. Un album surprenant donc, qui n’a pas usurpé sa place dans la collection Indies de l’éditeur français de DC comics.

Pour nous expliquer la singularité de Laïla Starr, nous avons rencontré le dessinateur portugais Filipe Andrade (Captain Marvel...) à l’occasion d’une tournée dans l’Hexagone, entre deux rayons d’un soleil automnal, le dessinateur a accepté de répondre à nos questions et nous en révèle ainsi plus sur sa collaboration avec le scénariste Ram V.

Bonjour Filipe, Merci de nous recevoir. Vous êtes sur le point d’entamer votre tournée française pour la promotion de l’album Toutes les Morts de Laila Starr, sorti déjà depuis quelques mois en France. Vous collaborez avec le scénariste indien Ram V : comment la rencontre s’est-elle faite ?

Cela a commencé un peu par hasard, via Instagram. Ram travaillait avec Eric, de chez Boom ! et ils cherchaient un dessinateur pour rejoindre l’équipe du projet. Ram a vu une illustration que j’avais faite et s’est dit « C’est parfait ! » Il m’a contacté, on a échangé un peu et ça a bien accroché ! On est devenus de bons partenaires.

Vous êtes surtout connu pour votre travail chez Marvel et dans le comics de super-héros, mais Laïla Starr est tout sauf un comics de super-héros. Cette ambiance plus contemplative, ces tranches de vies… C’était comment de retourner sur un projet plus indé ?

J’ai tendance à préférer travailler sur ce genre de projet. Ici en Europe, on a une certaine manière de raconter les histoires. J’ai travaillé pour Marvel pendant douze ans environ, ça a été une étape très importante de ma carrière : apprendre à connaitre le marché, comment travailler etc. Mais j’avais envie de faire des récits plus indé et juste à ce moment-là, le projet de Ram V est apparu ! Une formidable coïncidence, ahah.

Peut-être pourriez-vous nous parler de votre propre parcours, comment vous est venu ce style si unique ?

Mon style s’est beaucoup affiné en dessinant du comics. À la base, il vient de beaucoup d’écoles différentes. Par exemple j’ai un diplôme en sculpture, c’est une tout autre approche, et j’ai toujours apprécié regarder ce qui se passait dans toutes les formes d’arts, pas juste le comics. J’aime un peu tout, de Godart, Visconti à Michelangelo ! Je puise dans des choses très différentes, de tous les périodes, des plus anciennes au plus contemporaines, davantage que dans du comics d’ailleurs. Probablement parce que j’ai grandi avec peu de comics…Peut-être un Superman ou un Batman, mais c’était tout pendant longtemps. C’est probablement pour ça que la diversité m’a toujours attiré.

Effectivement, cette pluridisciplinarité doit être ce qui donne à votre trait cette saveur si particulière. Mais dans ce cas comment s’est fait la rencontre avec le comics, comment avez-vous débuté ?

Je dessine depuis que je suis tout petit. Il y avait une peintre qui tenait un studio où elle donnait des cours pour intégrer les Beaux-arts. J’y suis rentré très jeune, et il y avait une partie du groupe qui organisait des ateliers. L’un de ces ateliers était consacré au comics. Je m’y suis inscrit quand j’avais 11 ans et là-bas, les gens parlaient toujours de dessiner du comics professionnellement. C’était très rare d’y arriver à l’époque au Portugal. J’ai commencé à me dire que c’était possible de passer pro et même travailler pour Marvel ! J’ai suivi mon parcours académique, mais en parallèle je continuais de travailler sur mes comics.

Et maintenant que vous avez eu du succès sur un album indé, allez-vous-continuer à travailler sur des projets similaires, plutôt que du super-héros ?

Je ne vais pas dire que je vais arrêter de faire du super-héros, mais maintenant j’aimerais mener ces projets dans des directions différentes, faire davantage d’issues uniques et des choses comme ça, à moins que ce soit des projets qui me tiennent vraiment à cœur du point de vue de l’histoire ou du scénariste. Je préfère continuer sur des grandes collaborations comme celle-ci.

Vous avez des projets sur lesquels vous travaillez en ce moment dont vous pouvez nous parler ?

J’ai quelques projets mais malheureusement je ne peux rien dire du tout, ah ah.

Alors nous n’allons pas insister ! Hâte de voir ça ! Ram V est très attaché à l’Inde, on la retrouve dans These Savage Shores ou même dans le plus récent Swamp Thing infinite où s’y déroule une grande partie de l’action. Était-ce un environnement avec lequel vous étiez familier ? Vous avez effectué un superbe travail sur les décors et les paysages, donc comment s’est passé votre travail de recherche ?

Ahah, Merci ! Il se trouve que j’ai déjà voyagé en Inde, c’est un pays qui m’a toujours fasciné, donc c’était une super-coïncidence. À vrai dire, la plupart des lieux où se déroule Laïla Starr sont des lieux où j’ai moi-même été, j’ai beaucoup utilisé mes souvenirs et les photos de mes voyages pour travailler sur l’album. Pour la lumière par contre, c’est Lisbonne qui m’a servi de modèle.

Voir Bombay et mourir...(plusieurs fois d’ailleurs)
©Urban Comics

Votre travail avec Ines Amaro sur les couleurs nous a interpellé. Dans l’album, on voit beaucoup l’usage de bleu, de violet, des couleurs traditionnellement considérées comme « froide », et pourtant, à la lecture, il y a une véritable sensation de chaleur qui se dégage du récit, comme une douce brise qui nous transporterait au fil de l’histoire… La couleur de l’album, nous pensons que c’est la première chose qui interpelle, quel était votre approche ?

La couleur a été un véritable enjeu pour moi dans cet album. Je n’ai jamais colorisé un album aussi long. Évidemment j’ai colorisé des histoires à moi, mais c’était l’histoire de dix, seize pages, rien à voir. Pour les couleurs, je me suis replongé dans le disque dur avec les photos de mon voyage en Inde, j’ai puisé dedans. Et pour cette brise qui rythme, eh bien, comme je le disais, c’est Lisbonne ! À certains moments de la journée, L’atmosphère de Lisbonne m’a beaucoup rappelé celle de l’Inde. C’était la pandémie, les rues étaient vides, donc je pouvais prendre mon vélo pendant les levers et les couchés de soleil pour en saisir les ambiances et les retranscrire… On peut avoir l’impression que les couleurs sont froides, mais il y a beaucoup de tons qui sont chauds, c’est ce qui donne cet éclat au dessin.

Comment l’album a-t-il été reçu aux Etats-Unis ? Vous venez d’une école de dessin plus européenne, c’est d’ailleurs ce qui fait que Laïla Starr est un comics qui peut toucher un public plus vaste que les amateurs du genre. Mais dans la mère patrie du comics comment l’album a-t-il été reçu ?

Je ne sais pas si tu vous avez déjà été aux Etats-Unis, mais là-bas ils aiment bien tout mettre dans des boites, surtout les styles. « - Oh ça, ça vient d’Italie » « - Ça, ça sonne comme du français, etc. ». Je pense que c’est parce que c’est plus facile à vendre ainsi. Pour moi, là, ça a été un peu différent. Mon temps chez Marvel m’a permis de comprendre le marché et comment sortir du moule, se distinguer. Mon éditeur était derrière moi, ils ont compris quelles étaient ma position et ma démarche ; ils savent par exemple ce que je n’apprécie pas dans le comics américain, c’est l’absence de gouttière entre les cases. Parfois, ça rend l’action confuse et illisible. C’est un peu le bazar et j’ai toujours essayé de m’éloigner de ça, et pour cela, la meilleure école, c’est la bande dessinée européenne. On sait orchestrer l’action comme il faut, en un mettant un peu par ici, un peu par-là, c’est une construction plus complexe. En tout cas c’est mon approche : j’ai expliqué aux éditeurs que je voulais le faire à ma façon, avec mes grandes gouttières blanches et ils ont accepté d’essayer. Éric m’a donné plein de bons conseils, il fait complétement partie du succès de l’album.

J’ai beaucoup apprécié la réception par le public, pas en termes de chiffres de ventes mais de compréhension : le public a compris l’histoire que nous voulions raconter, et je pense que c’est aussi grâce au découpage aéré, aux cases qui donnent le temps au lecteur de comprendre ce que Ram voulait transmettre. Je suis très content de l’édition française, aux USA l’album relié est plus petit mais je l’ai vraiment dessiné avec ce genre de grand format en tête.

La couverture de l’Issue N°2. Le regard de Laila Starr pèse sur nous
©Urban Comics

Comment était la collaboration d’ailleurs ? Il n’est pas rare que des scénaristes aient des idées très précises sur ce qu’ils veulent pour leur histoire, notamment en termes de découpage, vous avez pu avoir la liberté souhaitée ?

C’est vraiment ma première « grosse » collaboration. On a pris le temps de discuter de l’histoire, de pourquoi on s’associait. Ram est une personne très accessible et il m’a laissé toute la liberté dont j’avais besoin, ça a contribué à faire de ce partenariat une si belle expérience. On se parlait au téléphone avant la sortie de chaque numéro, on se faisait plein de retours. On a vraiment apprécié le processus de création, en dépit du fait d’être confiné. D’ailleurs je pense que cette atmosphère d’échange m’a aidé à tenir le coup pendant la pandémie. Cette relation de travail avait un aspect « authentique », vrai, et je pense que ça en a imprégné l’album. C’était presque comme si on se connaissait depuis très longtemps, un peu comme des membres d’un groupe de musique, ahah.

Est-ce que vous avez un petit message à communiquer à nos lecteurs qui n’auraient pas encore lu l’album ?

Je n’ai pas de message pour le public francais en particulier, ou pour le public d’un autre pays d’ailleurs. Je pense que cette œuvre peut toucher beaucoup de personnes, pour peu qu’on s’intéresse aux sentiments humains. On l’a écrit pendant la pandémie, et d’ailleurs je pense que si on l’avait sortie avant, le succès n’aurait pas été le même. Après la pandémie, tout le monde est dans un état d’esprit un peu différent, et j’ai la sensation que cet album répond bien à ce changement d’état d’esprit. C’est l’histoire d’une victoire des sentiments humains sur la douleur !

Propos recueillis par Sacha Puaux

(par Sacha PUAUX)

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Code EAN : 9791026823032

Toutes les morts de Laila Starr, Ram V et Filipe Andrade, Urban Comics, 06/05/2022, 21x 32, 128 pages, 19 €

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