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Florent Grouazel et Younn Locard ("Révolution") : "Montrer la contemporanéité des événements du passé." [INTERVIEW]

Par Paul CHOPELIN le 4 janvier 2023                      Lien  
Trois ans après leur Fauve d'Or pour le premier tome de "Révolution", Florent Grouazel et Younn Locard nous font pénétrer dans les coulisses de leur saga révolutionnaire à l'occasion de la sortie de la première partie du tome 2. Une grande minutie documentaire, mais aussi quelques libertés avec l'histoire pour produire un récit extrêmement vivant et d'une actualité brûlante !

Comment s’est passé l’après Fauve d’Or ? De meilleures conditions de travail grâce une rémunération plus juste par votre éditeur ?

Younn Locard. L’éditeur s’est effectivement montré plus compréhensif et on voit l’avenir un peu plus sereinement aujourd’hui. La pandémie de Covid est arrivée quasiment dans la foulée du Fauve d’Or, on n’a pas pu faire la tournée des festivals et des dédicaces. Le confinement nous a remis très vite au travail.
Florent Grouazel. Avec le prix, et les ventes qui vont avec, on s’est retrouvés en position de renégocier pas mal de choses avec l’éditeur et on a pu le faire avec le soutien de collègues qui nous ont bien conseillés. Mais on a conscience d’être des espèces de gagnants du loto dans cette histoire. Des gens qui partagent nos conditions de boulot actuelles, il y en malheureusement très peu. Les choses avancent sur le terrain des rémunérations, grâce à la mobilisation collective, mais le rapport de force avec les éditeurs reste globalement en défaveur des auteurs, même si les choses commencent à bouger un peu.

Florent Grouazel et Younn Locard ("Révolution") : "Montrer la contemporanéité des événements du passé." [INTERVIEW]
Croquis pour les personnages du bal costumé.
© Florent Grouazel & Younn Locard

Ce nouveau tome Liberté, le deuxième du triptyque – Liberté, Égalité, …ou la Mort –, va donc finalement se décliner en deux volumes. C’était prévu à l’origine ?

YL. Non, pas du tout. On a écrit le scénario et on s’est retrouvé avec un récit trop dense pour tenir en un seul volume. L’éditeur nous a dit "ce n’est pas grave, faites-en deux". On a quand même beaucoup réécrit pour tenter de faire un seul volume, mais c’était vraiment difficile. On élaguait d’un côté, mais il fallait raconter de nouvelles choses de l’autre. Difficile de ne pas faire deux volumes. Et ce n’est pas plus mal finalement, car il y a beaucoup de mouvements politiques complexes à présenter pour comprendre cette période 1791-1792. La césure de la fusillade du Champ de Mars [17 juillet 1791] et de la répression du premier mouvement républicain marche plutôt bien.
FG. Thierry Groensteen, notre éditeur, avait aussi en tête le précédent du volume Beta… civilisations de Jens Herder qu’il a dû aussi publier en deux volumes. Le projet de Révolution a vu le jour à Angoulême au même moment où Jens sortait son livre et, sous son étoile en quelque sorte, l’ampleur de son projet nous a servi un peu de modèle. On s’est dit qu’on pouvait s’autoriser quelque chose d’assez long pour faire deux volumes. Surtout, comme l’a dit Younn, que les années 1791-1792 sont très chargées en événements peu connus, beaucoup moins que ceux de 1789. Il nous fallait de la place pour placer des repères pour les lecteurs. Cela ira plus vite je pense pour le dernier tome qui traitera de la période 1793-1794, mieux connue finalement que cet entre-deux de 1791-1792.

Croquis d’expressions des personnages.
© Florent Grouazel & Younn Locard

Comme dans le premier tome, les grands personnages historiques sont bien présents, plutôt à l’arrière-plan, au profit de certaines figures qui incarnent le « révolutionnaire ordinaire », à l’instar de cet abbé Nouet, prêtre patriote, guide politique de son quartier. Comment avez-vous créé ce type de personnage ?

FG. Pour Nouet, on s’est inspiré des curés rouges de la Révolution, notamment du personnage de Jacques Roux dont on a lu la biographie par Walter Markov. Mais aussi d’un aumônier de l’Observatoire de Paris, un ecclésiastique qui s’intéresse aux sciences, étudié par Haïm Burstin, et de l’abbé Fauchet, l’un des animateurs du Cercle Social. Cela permet de créer un personnage qui évoque l’intérêt des gens de l’époque pour un mélange d’Écriture sainte, de sciences et de parasciences, comme le mesmérisme. Et puis nous voulions montrer un curé qui ne soit pas forcément hostile à la Révolution, contrairement à l’abbé Brotier, le conspirateur royaliste qui apparaît au début de l’histoire. Pour chaque personnage clé on a essayé de mélanger plusieurs figures de l’époque, pour en montrer toute la diversité et la complexité.

Vous avez renouvelé vos références historiques par rapport au premier tome ?

YL. La nouveauté vient surtout de tout ce qu’on a lu sur Saint-Domingue et sur la question coloniale, sujet que l’on connaissait très mal et dont a découvert l’importance.
FG. On a surtout élargi le spectre de nos sources de documentation. On a amélioré notre méthode de travail, on trouve plus facilement l’information, sur des sujets parfois très pointus. On s’est procurés des livres anciens, mais extrêmement documentés comme le livre de Braesch sur la commune insurrectionnelle du 10 août 1792, le répertoire de sources de Tuetey ou les Archives parlementaires, notamment pour les débats à l’Assemblée nationale au moment de la fuite du roi. Et puis, dans la bibliographie plus récente, le livre de l’historienne Dominique Godineau, à qui nous avons demandé la postface de l’album, sur les citoyennes tricoteuses et celui de Clyde Plumauzille sur la prostitution à Paris pendant la Révolution. Ils nous ont beaucoup aidés à comprendre le quotidien des femmes en révolution et leur rapport au travail notamment.
YL. On a aussi reçu l’aide de spécialistes ou d’historiens amateurs qui nous ont apportés beaucoup de documentation ou d’explications sur des points particuliers. Avec souvent beaucoup d’enthousiasme il faut le dire.

Le Paris révolutionnaire que vous mettez en scène est visuellement très neuf, en rupture avec l’imagerie traditionnelle des maisons médiévales ou Renaissance que l’on trouve au cinéma ou dans les fictions télévisées. C’est un Paris qui commence à entrer dans l’âge industriel. C’est un Paris où l’on travaille, en atelier ou auprès de machines, dans des conditions extrêmement difficiles. Un écho au livre de Joseph Ponthus, auquel l’album est notamment dédié ?

YL. C’était très important de reconstituer au mieux cette vie laborieuse. Bien montrer cela permet au lecteur de comprendre d’emblée les enjeux de la situation sur le plan social. La pompe à feu du Gros Caillou introduit aussi la question technique et une silhouette industrielle inhabituelle dans les représentations de la ville pendant la Révolution.
FG. On a voulu montrer Paris comme une ville en mouvement, qui se transforme beaucoup à cette époque. On démolit le bâti ancien et on construit beaucoup de bâtiments neufs, comme la halle aux veaux ou le quartier devant l’Odéon. Il nous a paru important de montrer cette coexistence de bâtiments et de quartiers fraîchement construits, en style néo-classique, avec des lieux plus insalubres ou des formes architecturales déjà industrielles avec la pompe à feu.

J’ai été frappé dans cet album par la place importante accordée à l’animal, omniprésent sous la forme de montures, de moyen de traction, de viande de boucherie ou de carcasses putréfiés. Une sensibilité personnelle ?

YL. Cela fait sans doute partie de notre volonté de décentrer le regard. On n’a pas voulu faire un feuilleton romanesque historique classique, ou du moins pas seulement. C’est pour ça aussi qu’on a fait deux volumes, pour donner le temps au lecteur de se promener dans Paris, de vivre le quotidien des hommes et des femmes du temps, un quotidien où l’animal est très présent. Cela donne à voir d’autres sensibilités, dont celles de l’animal.
FG. C’est aussi un plaisir de dessiner les animaux, cela permet aussi de varier notre travail. On ne voulait pas dessiner que des humains. L’époque de la Révolution permet d’introduire les animaux dans le quotidien et finalement on l’a fait assez naturellement. On ne s’est pas privés ! Mais je pense qu’on est aussi le réceptacle de notre propre sensibilité contemporaine à l’animal. La scène de la boucherie a été nourrie plus ou moins inconsciemment par l’expérience du travail d’abattoir dont témoigne Joseph Ponthus dans À la ligne. On a aussi pensé au livre de Pierre Serna sur l’animal pendant la Révolution.

Révolution est une série BD engagée, avec beaucoup d’allusions à l’actualité. L’agitateur Jérôme Laigret emprunte ses traits à Éric Zemmour, mais on voit aussi des scènes qui font penser à des images d’actualité récente. C’est le cas de ces prisonniers montrés à genoux, en ligne, encadrés par des gardes nationaux, qui font immédiatement penser aux lycéens de Mantes-la-Jolie filmés dans la même position par un policier en décembre 2018. Une histoire au présent ?

YL. Oui, c’est voulu. Ce sont des images que nous avions en tête, qui nous ont marquées et que nous avons très naturellement introduites dans le récit. Cela lui donne tout son sens. Sans cette résonnance très contemporaine, on n’aurait pas fait Révolution. C’est un objet historique vivant.
FG. Nous n’avons pas voulu nous cantonner à une reconstitution fidèle de la Révolution. Bien sûr on se documente, mais la priorité reste pour nous de montrer la contemporanéité des événements du passé, leur actualité politique, comme le fossé entre les législateurs, finalement gardiens de l’ordre établi, et les aspirations des gens de la rue. Tout est déjà là, dans la posture de certains politiques et de leurs héritiers, du moins de ceux qui se proclament héritiers de la Révolution et de la République. Même chose pour les manifestants qu’on a mis en scène sur la statue de Louis XV lors du retour de la famille royale. Ils font bien sûr écho aux manifestants d’aujourd’hui qui grimpent sur le monument de la place de la République à Paris.

Croquis de la "galiote" de la Seine.
© Florent Grouazel & Younn Locard

L’album contient un clin d’œil à une grande figure du XVIIIe siècle dans la BD, en la personne de Yann de Kermeur, alias l’Épervier, le héros de Patrice Pellerin, qui apparaît ici, âgé, en patron de galiote sur la Seine, loin de ses heures de gloire au service du roi Louis XV. Un hommage à un maître ès reconstitution historique ?

YL. C’est un hommage taquin. On a beaucoup de respect pour Patrice Pellerin et de goût pour son travail, qui a exercé une influence positive sur le nôtre.
FG. C’est aussi une façon de mettre à distance son extrême minutie documentaire et surtout d’exorciser ma propre tendance à accumuler des informations qui peuvent parfois être un frein à l’avancée du travail. À l’origine de cette scène, il y a la mention d’une galiote qui allait de Saint-Cloud à la place Louis XV, mais qui s’est avérée, au fil des lectures ultérieures, être le « coche d’eau » déjà montré dans le tome 1, donc pas du tout un galion ! Il nous restait néanmoins des gravures faisant apparaître une embarcation avec voile et mâts devant les Tuileries, plus intéressante visuellement, et qu’on a choisi finalement de montrer comme une sorte de « promène-touristes » un peu désuet, le genre d’attraction qui pourrait bien coller à l’époque. On a pensé aux modèles réduits commandés par Louis XV à la Marine, comme celui que manœuvre l’Épervier sur les bassins de Versailles et donc de mettre en scène le personnage en guise de clin d’œil.
YL. Et puis on s’est pris au jeu. L’Épervier peut tout à fait être encore en vie pendant la Révolution et c’était drôle de lui imaginer un emploi de marin d’eau douce sur la Seine.

Croquis de figures révolutionnaires potentiellement appelées à apparaître dans les prochains volumes.
© Florent Grouazel & Younn Locard

Pour finir, quelle échéance vous êtes-vous fixée pour le prochain volume d’Égalité ?

YG. Le scénario est écrit, mais il faut encore le retravailler. Il va y avoir plein de choses à reformuler. C’est une nécessité pour nous. On a déjà pas mal de documentation ; on pourrait recommencer à dessiner immédiatement, mais on ne va pas pouvoir s’y remettre tout de suite. Parce qu’il faut le dire : comme après Liberté, quand on arrive au bout d’un album comme ça, on est vraiment au bout de notre vie. Il faut qu’on récupère !
FG. On a encore une grosse pile de bouquins à lire. Donc le scénario va encore évoluer. Je ne veux pas être l’exécutant d’un scénario écrit il y a deux ans. Je veux pouvoir le faire évoluer, l’enrichir, le faire vivre. De toute façon, on sait qu’on changera des choses jusqu’à la dernière seconde, comme on l’a fait sur cet album. Et puis maintenant, il faut reconnaître aussi qu’on a le luxe de pouvoir le faire. On n’est pas pris à la gorge sur le plan financier, on va continuer à prendre le temps, on voit bien ce que notre travail doit à cette longue durée. Tout ce qu’on peut dire pour l’instant, c’est que l’histoire sera centrée sur l’insurrection du 10 août 1792, ce qui se passe un peu avant et surtout les conséquences de la chute du roi, jusqu’aux massacres de septembre.

Voir en ligne : notre chronique de "Révolution 2. Liberté. Livre 1" (Actes Sud/L’an 2)

(par Paul CHOPELIN)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782330171094

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