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"Hongkong, cité déchue", ode à la rébellion contre Pékin

  • Bouleversant et accablant, voici le témoignage de Kwong-shing Lau, auteur engagé dans le mouvement pro-démocratie de Hong-Kong, qui nous raconte à travers maintes histoires, dessins de presse et anecdotes personnelles, les avatars de l'année et demie ayant secoué l'ancienne colonie britannique face à l'autoritarisme du gouvernement chinois. Publié chez les éditions Rue de l'Échiquier, il nous rappelle que nos libertés citoyennes ne sont pas indéboulonnables.

C’est une histoire bien connue : en 1997, l’Angleterre "rétrocédait" Hongkong à la Chine, après plus d’un siècle et demi d’administration coloniale. C’était l’aboutissement d’une promesse donnée en 1898 et qui s’ouvrait sur celle de maintenir, durant les prochaines cinq décennies, le style de vie de La perle de l’Orient, synthétisé dans le slogan « un pays, deux systèmes » : d’une part le territoire continental de la Chine, défini par le régime du parti unique et ladite « région administrative spéciale de Hongkong », avec son économie libérale et ses institutions démocratiques.

"Hongkong, cité déchue", ode à la rébellion contre Pékin

Depuis quelques temps, à travers une myriade de scandales et de bras de fer entre les deux administrations, les Hongkongais avaient vu leurs prérogatives s’éroder et leur style de vie démocratique changer afin de le faire rentrer dans le « moule » de la Chine continentale.

Le plus souvent, les nouvelles mesures cherchaient en surplus à tirer parti des atouts de sa nouvelle province, telle une colonie d’outre-mer, tout en limitant l’usage de la langue régionale, le cantonais, mandarin traditionnel, en faveur du mandarin simplifié.

Pendant ce temps, le jeune Lau, grandissait au Japon épris des mangas. Les difficultés financières de sa famille les forcent à rentrer en Chine pendant un an où le jeune artiste découvre le mépris et la paranoïa d’un pays conservateur, où la mémoire de l’occupation japonaise reste une présence très douloureuse.

Installé définitivement à Hongkong, le petit Lau se sent renaître. Ses camarades de cours apprécient son cosmopolitisme, son amour pour les mangas... C’est le milieu idéal pour développer son esprit artistique, débordant de musique, de street dance et de dessins. Et pourtant, il garde au fond de son cœur, le souvenir d’un pays, bien trop proche, où rien de cela ne serait possible.

Puis vint l’année 2019 et le gant de velours des belles paroles laissa la place à la main de fer de Pékin. Les images de ces confrontations violente nous sont connues, mais c’est le privilège de l’art, en l’occurrence du 9e, de nous permettre de créer une image « palpable » sur des événements autrement trop lointains et complexes qu’on puisse les saisir dans leur dimension humaine.

C’est ce rôle que Hongkong, cité déchue vient remplir. Composé d’histoires courtes, des commentaires de l’auteur et des dessins de presse qu’il a publiés lors des soulèvements, notamment sur son compte Instagram (@cowcowtony), il donne vie aux avatars d’une nation et d’une culture menacée d’extinction.

Avec le manga comme première école, Kwong-shing Lau ne renie pas ses emprunts à la franco-belge afin de se doter d’un style propre, basé sur le trait léger au crayon, capable d’un grand dynamisme dans les mouvements et d’expressivité grâce aux nuances des ombres.

Dotées de cette grammaire, les planches de l’album reconstruisent dans l’imaginaire du lecteur, le calvaire et les frustrations des citoyens hongkongais. On découvre ainsi la réalité des « suicides » involontaires où la collaboration entre les triades et la police dans la traque des manifestants et bien d’autres drames, qui dressent le portrait terrifiant des forces contre lesquelles se battent les habitants de la province rebelle.

À travers ce voyage dans l’univers des résistants à l’Empire du Milieu, on explore de même les relations complexes entre les nations asiatiques, dont Taiwan en particulier, cherchant à échapper de la sphère d’influence de Pékin.

Déjà connu en France avec une nouvelle chez Patayo, Fantaisie ordinaire, le nouvel album de Kwong-Shing Lau est une lecture singulière, alternant entre la fiction, le reportage documentaire et le journal intime, il se veut comme un témoignage échappé des griffes de l’oppression, sur le courage et la détermination d’un peuple assiégé qu’il synthétise avec l’adage hongkongais : « Ce n’est pas parce qu’il y a des raisons d’espérer qu’il faut tenir bon, mais c’est parce qu’on lutte avec obstination qu’un espoir est possible. »

Voir en ligne : BD : les mystères de Hong Kong

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Hongkong, Cité déchue - Par Kwong-shing Lau, traduit du chinois par Bertrand Speller. Éditions Rue De l’échiquier. 192 pages - 24€ 90.

À lire sur ActuaBD :

- La chronique "La Chine en images (1/3), témoignages du Milieu" par Laurent Melikian

- La chronique "Servir le peuple, le détournement jubilatoire du Petit Livre rouge" par Lise Lamarche

 
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