"Je suis au pays avec ma mère" (Atrabile) : Irene de Santa Ana & Isabelle Pralong abordent la psychologie d’un réfugié

8 janvier 2020 0 commentaire
  • La dessinatrice Isabelle Pralong et la psychothérapeute Irene de Santa Ana ont réuni leurs qualités pour donner à comprendre, dans une bande dessinée originale, la psychologie d'un jeune réfugié. Partant de ses rêves et de ses entretiens, elles reconstituent un portrait fin et nuancé, rendant ainsi toute sa dignité à celui à qui on la refuse.

Irene de Santa Ana est psychologue et psychothérapeute. Co-fondatrice de l’association Appartenances-Genève spécialisée dans les soins psychiques aux personnes réfugiées, elle s’intéresse particulièrement aux questions d’identité et aux conséquences psychiques des migrations et des violences collectives. Isabelle Pralong est dessinatrice et enseignante. Elle a publié des livres notamment chez Vertige Graphic, Atrabile et L’Association. Sans avoir grand chose en commun, elles se sont pourtant retrouvées autour d’un projet atypique.

À l’origine se trouve un article d’Irene de Santa Ana [1], écrit à la suite d’une psychothérapie menée avec un jeune réfugié originaire d’Afrique de l’Ouest. Partiellement réécrit par la psychologue, adapté et illustré par la dessinatrice, il est devenu Je suis au pays avec ma mère, bande dessinée éditée par Atrabile en septembre 2019 et en sélection officielle pour le prochain Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La phrase-titre correspond au début d’un récit de rêve, la psychothérapie s’attardant notamment sur les songes du jeune homme.

Cédric, ce réfugié à peine majeur, est arrivé en Suisse alors qu’il n’avait que seize ans. Mineur isolé ayant essuyé un refus de sa demande d’asile, il passe trois mois à la rue avant d’être orienté par les services sociaux et pris en charge par l’association d’Irene de Santa Ana. Elle rencontre un garçon dramatiquement seul, perdu, « coincé » comme il le dit lui-même, c’est-à-dire au bord du gouffre de la folie, et sans arrêt sur le qui-vive car menacé d’expulsion vers un pays où il n’a plus aucun recours pour survivre.

Sa solitude est immense. Son père, kissi et chrétien, et sa sœur sont morts assassinés lors d’émeutes dans son pays de naissance. Sa mère et son grand-père, peuls et musulmans, sont décédés peu après, elle dans un accident d’autocar, lui usé par la vie. Aux problèmes identitaires s’ajoutent donc la perte des repères familiaux et familiers. N’ayant pu aller à l’école que pendant deux ans, son manque de formation l’empêche d’espérer subvenir à ses propres besoins, même s’il rêve de devenir camionneur. Quant aux recours administratifs, il les a épuisés, au point de se retrouver dans une impasse, ou face à ce qu’il considère comme un « non-choix » : la clandestinité, et son cortège de violences, ou l’expulsion, quasiment synonyme de mort sociale, voire de mort tout court.

"Je suis au pays avec ma mère" (Atrabile) : Irene de Santa Ana & Isabelle Pralong abordent la psychologie d'un réfugié
Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019
Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019

Irene de Santa Ana et Isabelle Pralong racontent tout cela, la première dans ses textes, la seconde à travers ses dessins. Mais leur récit ne se contente pas de faire apparaître un parcours et ses conséquences. Étant le résultat d’une psychothérapie, il nous donne à lire et à comprendre la psychologie, dévastée et complexe, de Cédric. Qu’il s’agisse de morceaux de vie ou de rêves, de fantômes du passé ou de peurs du présent, les pensées du jeune réfugié sont couchées sur le papier d’une manière aussi franche que délicate.

L’imbrication du texte et de l’image font de Je suis au pays avec ma mère une bande dessinée éloignée des canons du genre. Les compositions s’affranchissent des cadres, les dessins sont plus évocateurs que directement représentatifs, et les textes sont délibérément présentés à part. Mais l’indissociable alliance de la parole de la thérapeute et des couleurs de la dessinatrice font indéniablement de cet ouvrage une bande dessinée de très belle facture.

À la fois sereins et engagés, comme il sied à une honnête et soucieuse thérapeute, les textes d’Irene de Santa Ana décrivent Cédric avec empathie et humanité, mais sans misérabilisme. En contrepoint, parfois en introduction, en complément ou en illustration, Isabelle Pralong donne formes et couleurs à la vie du jeune homme, à sa mémoire et à ses affects. Variant les tons, jouant de la récurrence des motifs, elle parvient à conférer une unité à l’ensemble tout en lui offrant une beauté onirique justifiée par les choix narratifs.

Finalement, et c’est toute la force de Je suis au pays avec ma mère, l’ouvrage ouvre non seulement une porte sur des problèmes méconnus des réfugiés, mais permet en outre de rendre à Cédric toute sa dignité. Cette dignité perdue dans son pays d’origine où il a été injustement enfermé, cette dignité bafouée en Suisse où on lui a peu à peu nié ses droits. Cette dignité d’être humain doué d’émotions, de sentiments et de pensées, à l’histoire et au caractère singuliers, faisant de lui un être unique parmi des milliards d’autres.

Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019
Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019
Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019
Je suis au pays avec ma mère © Irene de Santa Ana / Isabelle Pralong / Atrabile 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Je suis au pays avec ma mère - Par Irene de Santa Ana & Isabelle Pralong - Atrabile - 20 x 27 cm - 80 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 20 septembre 2019.

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[1"Le garçon qui continuait à rêver", La Tribune psychanalytique, n° 12, Obéissance, insoumission, 2015.

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