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L’Intelligence artificielle est-elle une autrice de BD consciente ?

Le 18 Août, Steve Coulson, producteur et directeur artistique, a tweeté un lien vers sa bande dessinée, Summer Island. Le pépin : elle est entièrement dessinée par une intelligence artificielle appelée Midjourney.

Il y a trois ans à peine, nous en parlions sous la forme d’un poisson d’avril, l’un des commentaires se moquant de notre naïveté face à ce que sera cette boutade quand elle se sera concrétisée dans la réalité. Ce commentateur avait raison : Steve Coulson vient de produire une bande dessinée utilisant l’Intelligence Artificielle.

L'Intelligence artificielle est-elle une autrice de BD consciente ?
"J’ai crée une BD de 40 pages sur les monstres et Midjourney était mon artiste. Téléchargez-la gratuitement" -@SteveCoulson

L’intrigue : un photo-journaliste en mission dans un village écossais lors d’une fête païenne découvre que les habitants y cachent des monstres.
Le tout complété en presque trois semaines, 1000 images individuelles, et un peu de Photoshop.

La réaction générale : "Yikes".

Summer Island

Accessible en pdf sur son site, Summer Island y est décrite comme telle :

"Une bande dessinée d’horreur folklorique dans la tradition de Midsommar et The Wicker Man, cette première bande dessinée de 40 pages du directeur créatif de Campfire, Steve Coulson, présente de superbes illustrations entièrement générées par l’intelligence artificielle."

Summer Island

Comment en sommes-nous arrivés là ?

En 2015, une avancée majeure de l’intelligence artificielle était la possibilité pour l’IA de légender une image, c’est-à-dire de traduire une image en mots. Mais si cette reconnaissance s’inversait ? Les chercheurs ont essayé de faire traduire des mots en images et d’en faire générer automatiquement.

En Janvier 2021, la compagnie OpenIA a annoncé la création de DALL·E. Pas encore ouvert au public, le programme était annoncé comme révolutionnaire, en montrant par des images époustouflantes de réalisme des scènes qui n’ont jamais existé.

Alors, Internet s’est enflammé : des dizaines de développeurs ont crée leurs propres modèles de texte-à-image. Craiyon a fait parler de lui. Cette micro IA, facilement accessible et nourrie par des données non filtrées d’Internet, n’était pas assez puissante pour montrer des résultats efficaces, et générait des images ridicules.

Dall-e mini, ou Craiyon, avec les mots-clés "Astérix & Obélix dans un jacuzzi"
L’IA en ligne Nightcafe, avec les mots-clés : "Macron lisant une bande dessinée"

Des auteurs de BD intrépides ont fait leurs premiers tests tout aussi étranges, comme Lovebot, un "porno algorithmique" publié par le magazine italien Čapek [1], faite à partir de BD érotiques des années 1980.

© Čapek

Mais si ces images sont risibles au mieux, elles sont vite devenues inquiétantes. Beaucoup de développeurs indépendants poussés par la vague ont commencé à travailler sur Midjourney, accessible uniquement par invitation sur Discord.

Midjourney utilise donc un composite de plusieurs œuvres d’artistes pour générer ses images. Elle analyse des phrases et des mots-clés :
« Un petit village écossais, fête païenne, homme en osier, 1973 ; dessin au trait à l’encre, case de BD en noir et blanc, contraste. »

C’est cette description narrative qui a donné de la cohérence aux images de Summer Island.

Summer Island

S’ensuivit un débat houleux. Les uns dirent que c’était une façon d’éviter de payer les artistes ; du plagiat, du vol. D’autres dirent que la machine ne volait pas, elle apprenait ; elle ne copiait pas, elle s’inspirait. Comme le fait chaque artiste, en somme.

"Midjourney n’était pas ton artiste. Ton.es artiste.s étaient ceux utilisés pour nourrir l’algorithme pour produire des versions dégradées de leur travail. Si tu ne peux pas te permettre de rémunérer des humains pour leur talent, dis le simplement" -@adamtotscomix
"Je comprends ce que vous dites, mais à aucun moment n’ai-je dis que ce travail était de l’"art", car ça ne l’est certainement pas. J’ai généré quelque chose qui ressemble à une BD traditionnelle. À la limite, c’est une contrefaçon. Mais la contrefaçon n’est pas toujours un vol, selon moi." -@SteveCoulson

Car Coulson ne divulgue pas le nom des auteurs qu’il a utilisés comme prompt dans ses mots-clés. Il s’agirait de copier le style de l’artiste sans copier son image. Ce qui pose la question inévitable : qui est l’artiste ? Comme une toile peinte dans l’atelier d’un peintre, le véritable auteur ne serait-il pas l’exécutant, mais plutôt l’artiste à l’origine du style ? Ou du concept ?

« MidJourney ne vole pas plus qu’un imitateur ne vole la voix d’une célébrité » , continue-t-il. Ce qui n’empêcherait pas les procès, comme un Michel Polnareff attaquerait Cetelem pour avoir utilisé son sosie dans une pub...

Summer Island

L’auteur est un peu opaque sur ses motifs. En postface, il écrit :
« Le problème a toujours été que je ne pouvais pas dessiner, ce qui est un peu un handicap dans un support visuel. Et je n’avais pas de collaborateur artistique sympathique qui me faisait suffisamment confiance pour entreprendre un projet comme celui-ci (à bon escient). »

Sur Twitter, il dit que la raison pour laquelle il n’a pas embauché d’artiste est plutôt qu’il ne voulait pas faire une bande dessinée : il voulait simplement tester les possibilités de l’IA et la BD était un terrain de jeu parfait. En témoignent les "photos" à la fin de l’album.

Summer Island

Pour les artistes qui utilisent l’IA, le but serait d’assurer un rôle de directeur artistique ; d’altérer, compléter, détailler, voire reproduire une image générée à sa guise. Une collaboration humain-machine. Mais souvent il y a la fierté de vouloir tout faire seul, comme si les artistes n’étaient pas, tout comme l’IA, influencés par tout ce dont ils se sont nourris.

"Dans pas longtemps, les scénaristes nourriront les IA de scripts de 90 pages pour leur faire générer des films complets. Puis, un simple synopsis. Puis des playlists Netflix. Les artistes de storyboard inquiétés par la conquête de leurs métiers par l’IA ne voient pas tout à fait l’énormité du changement qui vient."

La phobie générale : peut-on dire que les artistes et les scénaristes se feront remplacer par les machines ? Non. Les images sont encore maladroites et l’IA ne peut rien créer elle-même de personnel. Mais peut-on le dire avec certitude pour le futur ? Non plus.

(par Marlene AGIUS)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN :

[1Hommage à Karel Čapek, écrivain tchécoslovaque, qui a forgé le mot "robot". NDLR.

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18 Messages :
  • D’après ce que je comprends, c’est fait à partir de photos qui sont traitées informatiquement pour leur appliquer le style graphique d’un auteur mais pas à partir de dessins existants ?
    Dans ces cas, ce ne serait pas une copie du travail d’un auteur

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  • Depuis l’invention de la photographie, c’est comme ça.
    Pour "paraphraser" Bergson dans le rire : "... du mécanique sur du vivant".
    Avec la photo -"graphie" tout le monde dessine !
    La différence c’est l’intention. Henri-Cartier Bresson avait toujours une intention (comme ses autres collègues photographes) et une culture qui l’aidait à opérer des choix pertinents.
    Cela les machines ne l’auront jamais.
    Il s’agit donc d’une nouvelle manière d’envisager de faire des images.
    Les auteurs ont encore de beaux jours devant eux .
    Merci de susciter ces questions par votre article.

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  • Ce travail (cette expérience) ne me gêne pas vraiment. A partir de photos, des milliers des millions ?) d’artistes se documentent pour déjà réaliser leurs propres bande dessinées. Nous ne sommes pas derrière eux constamment pour voir comment naissent leurs premiers traits. Alors, parce que celui-ci a le courage de dire comment il a procédé, on lui ferait un procès ? Nope. Si le scénario est bon, et le "dessin" agréable à l’oeil, je valide. Après tout, déjà, en 1990, Mickael Gotze, auteur allemand, avait entièrement réalisé son "Empire des robots" sur ordinateur... Certes, il avait "drivé" l’ordi et c’est un peu plus l’IA qui travaille désormais, mais quand-même, l’artiste a eu l’idée, et à assuré la "médiation".

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  • Ce n’est pas légal de gagner de l’argent sur de telles oeuvres, car elles sont le fruit d’une ’’déformation’’ de travaux déjà existants qui ne sont pas dans le domaine public. Exemple avec Moebius : https://www.cartoonbrew.com/comics/dall-e-midjourney-ai-illustrated-comics-220166.html. C’est aussi simple que cela.

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    • Répondu par michel ferrandi le 25 août à  11:28 :

      Non. Ce n’est pas du tout aussi simple que ça. Rien ne dit que cet artiste perdrait un éventuel procès face aux ayant-droits de Moebius. Lesquels, suivant la même logique, pourraient intenter des procès à tous les auteurs que Moebius a influencé et il y en a un paquet. Si le dessin par IA nous fait entrer sur le terrain juridique, on en a pour 25 ans. D’un autre côté, on ressentait les mêmes craintes quant à la « déshumanisation » face aux images de synthèse il y a 40 ans, et rien ne s’est produit. Mes gamins de 12 ans en ont rien à foutre des images de synthèse, ils en ont tellement bouffé que ça ne les intéresse pas, ils préfèrent quand c’est dessiné à la main.

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    • Répondu par Milles Sabords le 25 août à  12:02 :

      Il est bien gentil ce Steve Coulson, mais il ne suffit pas de coller des images les unes contre les autres pour appeler ça de la "bande-dessinée". Ce qui me dérange plus que l’IA (de toute façon on y arrivera tôt ou tard et ce sera bluffant de créativité, on n’arrête pas le progrès sinon on serait encore à l’âge de pierre !) c’est cette utilisation du terme BD à tort et à travers. J’en vois déjà les effets pervers autour de moi, quant on me dit : "oh, la BD c’est facile, avec un bon ordinateur on peut tout faire...".

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      • Répondu le 25 août à  13:04 :

        Ben de fait la BD, c’est facile. Un ordinateur peut en faire, un gamin de 4 ans aussi. Je ne sais pas sur quelle planète vous vivez, mais c’est ce que tout le monde pense. Et moi aussi.

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        • Répondu par Milles Sabords le 30 août à  05:52 :

          Ce qui fera toujours la différence entre un être humain et une IA, ce sont les sentiments. Ces sentiments qui nourrissent nos vies et chaque acte de nos journées, qui font notre humeur. Ces sentiments qui stimulent notre créativité. Et ce n’est pas un circuit imprimé sur une puce qui fabrique du sentiment.

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  • Walter Benjamin en deviendrait fou !
    c.f. "L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée" : https://www.larevuedesressources.org/L-oeuvre-d-art-a-l-epoque-de-sa-reproduction-mecanisee

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  • Des gens ont fait une expérience avec Midjourney. "Dessine-moi l’inspecteur Columbo dans le style de [tel ou tel auteur]".

    https://www.reddit.com/r/Columbo/comments/vm6x1c/columbo_eternal_putting_peter_falks_detective/

    Et on est *très loin* du compte. D’accord, les AI savent maintenant qu’un visage doit comporter deux yeux et une bouche, et les résultats sont exploitables. Mais ils sont hors-sujet. Regardez le résultat sur "Jack Kirby" ou "Akira Toriyama", c’est particulièrement à côté de la plaque.

    On est loin de pouvoir automatiser le style, ça reste même probablement l’ultime forteresse que l’AI ne pourra jamais conquérir. Le vrai problème, c’est de savoir si notre culture globale et le public en auront encore quoi que ce soit à foutre du style, dans les générations à venir. Certaines réactions de ce fil de discussion me rendent pessimiste à ce sujet.

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    • Répondu par thomas more le 26 août à  13:07 :

      Huhu merci c’est intéressant ! Le Columbo par Picasso est quand même pas mal. Il en sera pour le style à l’avenir comme il en a toujours été : ça intéressera une poignée de connaisseurs qui feront la différence et les autres ne la verront pas. C’est déjà le cas. Les gens achètent le nouveau Thorgal alors que les dessinateurs ont changé et ça ne dérange que quelques puristes. Dans les BD hyper-industrialisées, comme exemple au hasard, les mangas, vous pourrez bientôt faire dessiner les planches par une IA, pas grand monde ne verra la différence.

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      • Répondu par Laurent Colonnier le 26 août à  19:54 :

        Dans les BD hyper-industrialisées, comme exemple au hasard, les mangas, vous pourrez bientôt faire dessiner les planches par une IA, pas grand monde ne verra la différence.

        C’est rigolo comment des gens qui n’y connaissent rien ramènent leur fraise... et souvent avec un petit relent xénophobe.

        Répondre à ce message

        • Répondu le 27 août à  14:24 :

          C’est rigolo comme vous dégainez vite mais pas toujours bien à propos. Je lis et fais de la Bd depuis plus longtemps que vous et je suis moi-même un gros fan de mangas. Mais pas de tous, loin de là ! J’observe seulement que leur réalisation est totalement sortie de l’artisanat aujourd’hui, réalisant un rêve de productivité industrielle que même l’industrie américaine du comics n’aurait pas imaginé à sa grande époque. Aujourd’hui le travail en studio est poussé à un tel point que remplacer certains postes de travail par des AI n’aurait rien d’utopique. Et comme je le disais, pas grand monde ne verrait la différence. Traitez moi de tous les noms si vous voulez, à votre habitude, mais on va y venir et très vite.

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          • Répondu le 27 août à  18:01 :

            Je lis et fais de la Bd depuis plus longtemps que vous et je suis moi-même un gros fan de mangas.

            C’est dingue tous ces anonymes qui se prennent pour des auteurs de BD...

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            • Répondu le 27 août à  22:58 :

              C’est dingue tous ces auteurs de BD qui fréquentent le site en pensant être les seuls à en être.

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              • Répondu par Hélas le 28 août à  10:32 :

                C’est dingue tous ces auteurs de BD qui ont honte d’être des auteurs de BD et préfèrent faire leur intéressant anonymement... Faut s’assumer à un moment les gars (et filles, mais je doute que ce soit des filles, déjà que je doute que ce sont des auteurs de BD).

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          • Répondu par Laurent Colonnier le 31 août à  20:27 :

            Je lis et fais de la Bd depuis plus longtemps que vous

            Vraiment ? Vous disiez être né en 1974, j’avais 7 ans, je lisais et gribouillait déjà de la bande dessinée, mais peut-être le faisiez-vous in utero...

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      • Répondu par Capitaine Kérosène le 27 août à  08:47 :

        Aucune des versions proposées ne correspond aux styles énoncés. Le résultat, en plus d’être d’une laideur extrême, montre le chemin qu’il reste encore à parcourir.
        Cependant, je me garderai bien de dire qu’on n’y arrivera jamais. En matière d’informatique ce qui était impossible hier s’est avéré réalisable assez vite.
        Un Colombo version Francis Bacon a plus de chance de marcher.
        Mais une proposition basée sur un oxymore : un portrait de Colombo par Jackson Pollock, Kasimir Malevitch, Piet Mondrian ou Vassily Kandinsky, pour voir comment l’IA se sortirait de la contradiction, pourrait se révéler intéressante.

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