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L’été DeconstruKt et ReconstruKt ? d’Enki Bilal

  • Avec sa double exposition parisienne, "DeconstruKt" (Artcurial) puis "ReconstruKt ?" (Galerie Barbier), Enki Bilal continue à mener sa réflexion inquiète sur la marche du monde. Dans cet entretien réalisé début juillet, il revient sur l’idée de départ de cet événement, sur les liens étroits qu'entretiennent la guerre et son œuvre, et les influences qui interagissent entre artistes de SF. Si "DeconstruKt" est organisée comme une exposition unique mélangeant œuvres anciennes et récentes, "ReconstruKt ?" est un travail original en deux parties : la première s'appelle "Inclusive Hybrids", une série de sept portraits, et la seconde se nomme "Inside Guernica", sur la thématique des enfants témoins de guerres. Une réflexion que l'auteur a bien voulu partager avec nous.

Qu’est-ce que vous a apporté l’exposition DeconstruKt chez Artcurial, mêlant œuvres anciennes et récentes ?

C’est inscrit dans mon disque dur : je connais exactement l’emplacement de chaque image de mes récits. C’est une matière familière que j’ai sélectionnée, non selon ce qui me plaisait, mais dans le souci d’équilibrer les styles. Cela a représenté énormément de travail, je ne l’ai pas ressenti tout de suite. J’ai la chance d’exercer une activité en pleine liberté, sans intervention d’éditeurs, mais j’ai tenu compte des critiques. Aucune de ces images n’a été faite pour le plaisir de faire une belle image. Chacune des ces images a une fonction, dans la narration, le rythme, l’évocation. Lorsque j’ai ramassé toute cette matière, j’ai été frappé par cette immensité de travail que je n’avais pas ressentie comme un poids. Quand c’est la narration qui vous guide, vous devez passer par des phases, comme dans un film. Quand on tourne un film, le champ-contrechamp n’est pas toujours intéressant pour faire avancer le récit ; dans chaque album, il y a aussi ces moments-là. J’en déduis que j’ai eu énormément de chance de pouvoir travailler dans la liberté. Le danger de la Cancel Culture est de faire croire que l’imaginaire est sulfureux, il y a déjà ça dans certains discours. On ne déboulonnera pas mon œuvre, je le ferai moi-même.

Est-ce qu’il y un récit, justement, une organisation dans cette exposition ?

On a un peu fait ça à la hache, dans l’urgence [avec le commissaire de l’expo, Éric Leroy. NDLR]. Il s’est créé une complicité formidable entre nous, purement culturelle, puisque rien ici n’est commercial. Je suis allé jusqu’au bout de la déconstruction, en plaçant moi-même des aphorismes et citations. Même ces textes sont placés un peu n’importe où, selon un rythme. Je voulais que cette déconstruction soit aussi l’œuvre de ceux qui la regardent. Il n’y a pas de règles, c’est presque une exposition de flemmard en ce qui me concerne [rires]. Il n’y a pas de logique, mais celui qui traverse l’exposition va se créer la sienne. Peut-être que le visiteur sortira avec une overdose d’images, des cauchemars, mais l’idée est qu’il n’y a pas de structure, c’est dans le titre.

L'été DeconstruKt et ReconstruKt ? d'Enki Bilal
Affiche de l’exposition DeconstruKt
© Enki Bilal / Artcurial
Photos : Didier Pasamonik / Artcurial

Est-ce que l’exposition ReconstruKt ? [à la galerie Barbier] est une suite ou une adaptation des dessins présentés à Artcurial ?

ReconstruKt ? est une partie inédite, composée de sept tableaux, sur une thématique de l’humain augmenté. Le transhumanisme est un thème qui m’intéresse, ces tableaux sont une reconstruction de l’humain. Dans la deuxième partie, il y a une surprise au fond : c’est une installation qui implique Picasso et de jeunes artistes. Ce sont des enfants de guerres, inspirés de l’exposition Déflagration du Mucem à Marseille. Ce sont de vrais dessins, émouvants, sur de nombreux sujets, en voyant ces dessins d’enfants, et en sortant moi-même d’une expérience sur un livre au Musée Picasso, sur Guernica, je me suis dit que c’était incroyable. Picasso lui aussi est un enfant, et ces enfants qui ne connaissaient pas Picasso ont fait du Picasso ; J’ai sorti quatre dessins dont le style me parlait et pouvait s’intégrer à ce tableau. À ma manière j’ai redessiné Picasso, on a l’impression que c’est une œuvre unique et cohérente. Ces dessins ont été récupérés par des ONG, certains datent de trente à cinquante ans, et je les ai redessinés. Pour la plupart ils sont anonymes. Je les ai recueillis et j’en ai fait une fresque. J’ai valorisé ces dessins par du rouge, le reste est monochrome. Je pense que si Picasso voyait ça aujourd’hui, il serait ému aux larmes, transpercé d’émotion.

Entre la peinture, la BD et cinéma, les expériences que vous avez vécues, quel est le statut du spectateur face à l’image ? Est-elle spontanée ou réfléchie ?

En travaillant à ma manière, case par case, en intégrant du texte off, j’ai un peu cassé les codes la BD traditionnelle liée à l’enfance et à la nostalgie ; quand je vois Tintin ou les premiers Astérix, il y a une émotion, un frisson. C’est quelque chose qui est resté très fort. Déconstruire le système de la BD pour proposer des livres différents n’a pas plu à tout le monde, ça a désintéressé beaucoup de lecteurs. J’ai volontairement décidé de raconter autre chose, j’ai retiré les onomatopées car je n’en pouvais plus, même si j’adore ça – par exemple chez Franquin. La plupart de mes images sont venues du dessin et de la peinture. J’ai fait trois films, j’ai été ravi d’être au contact des techniciens et des acteurs, le pas qu’ils faisaient vers moi était très important, ça a créé quelque chose d’original. Tout est lié dans mon œuvre. Mon écriture non conforme a marqué, j’espère que les créateurs originaux continueront de marquer le cinéma, comme Leos Carax. Il arrive encore à faire un film tous les huit ans, c’est déjà bien.

Avez-vous été influencé par Blade Runner ?

Je vais vous raconter une anecdote : lorsque Ridley Scott était à Paris pour la première de Blade Runner, il a demandé à me rencontrer. Il voulait me remercier de l’avoir influencé. Si vous regardez le making-off du Blu-Ray, l’acteur Rutger Hauer demande à Ridley Scott comment il doit jouer son personnage. Ridley Scott lui demande s’il me connaît. Il répond que oui, et Scott lui réplique « - Eh bien, c’est ça. » En réalité, je ne sais même pas dans quel sens l’influence va. Ridley Scott, qui est un bon ami, m’a aussi influencé avec Alien. Les créateurs de science-fiction forment tous une très grande famille. Lorsque Métal Hurlant a révélé la SF franco-belge, toutes leurs planches ont servi d’inspiration directement à Hollywood. J’ai aussi aidé Michael Mann pour un point ponctuel dans l’un de ses films. Même si cela a peu été relevé par les médias à l’époque, la bande dessinée a produit énormément de créativité. La BD a été considérée à tort comme le parent pauvre de la culture.

Quel regard portez-vous sur la bande dessinée à l’heure actuelle ? Que proposeriez-vous à la jeune génération d’auteurs pour créer quelque chose de nouveau ?

C’est une question très délicate. Il est très difficile de vivre de sa passion aujourd’hui. L’âge d’or, qui était une période d’émulation, était une nouveauté. La BD franco-belge était admirée partout, mais aujourd’hui on est en loin, les gens ont de nouvelles façons de consommer la culture. Il y a surtout un problème économique : celui des éditeurs qui doivent avancer des fonds aux jeunes auteurs. Je regrette qu’il n’y ait plus vraiment de créateur d’univers. Aujourd’hui, ce sont les ouvrages sociétaux qui marchent bien. On arrive à la fin du monde occidental tel qu’on l’a connu. La culture est en souffrance, on a pu s’en rendre compte avec la Covid. Dans des situations comme ça, la culture n’est pas une priorité.

Enki Bilal, vous avez voulu exposer en même temps que ces enfants de plusieurs générations qui dessinent la guerre. Quel effet cela vous a fait d’être confronté à des jeunes talents qui ont fait la même chose que vous ?

C’est un peu compliqué à expliquer. C’est une petite installation dans une exposition qui est personnelle, d’œuvres personnelles, récentes. C’est Picasso qui a servi de lien. Il y a quelques années, je soutenais le travail de Zérane Girardeau, qui est à l’origine d’une grande exposition, très poignante, qui a lieu au Mucem de Marseille. Et cette exposition montre des dessins d’enfants réalisés pendant des guerres, dans des conditions souvent atroces, qu’elle a collectés pendant des années. Ce sont des dessins de tous les conflits, de 14-18 aux guerres du Moyen-Orient.

Je l’ai un peu accompagnée dans cette aventure, et quand j’ai fait une expérience au Musée Picasso pour écrire un livre, il y avait une expo sur Picasso et son œuvre majeure, Guernica. C’est en passant la nuit à côté de Guernica que j’ai réalisé à quel point c’était un dessin enfantin. Ce qu’il représente lui, la violence du bombardement de Guernica, je me suis dit que c’était du copié-collé des dessins d’enfants. Je me suis dit que j’allais moi-même faire un mix de Picasso et des dessin d’enfants. J’ai choisi quatre dessins d’enfants dont j’ignore tout, sauf un, parce qu’ils faisaient corps avec le graphisme et le trait de Picasso. Tout naturellement, j’ai considéré que cette expérience forte sur ces thématiques très dures avait sa place. J’ai demandé à Zérane si elle était d’accord, et on a fait cette petite installation qui prolonge mon travail.

Ce que j’ai exposé juste avant, c’est un peu l’état de l’humain qui l’amène d’une vie paisible à quelque chose de violent, comme la guerre. À travers trente dessins, on rentre dans la violence. Lorsqu’on entre ici, on entend des cris d’enfants joyeux, puis tout à coup on est confronté à ces images, dessinées par Picasso, quatre enfants artistes et moi. C’est quelques exemples de ce qu’il y a au Mucem de Marseille. C’est une espèce de circuit un peu compliqué mais qui a du sens.

Vous qui avez souvent imaginé le futur, est-ce que la guerre, avec l’IA, l’Internet, etc., va profondément changer de nature ?

Je pense que la guerre va changer. Elle est en train de changer. Il y a toujours ces bombardements, cet aspect ultra-violent hérité des guerres du XXe siècle. On a réellement sophistiqué par nos armements les conflits, mais en même temps les conflits restent traditionnels. Le XXIe siècle sera un siècle de guerres larvées, à la fois numériques, virtuelles – on sait qu’il y a des armements conçus pour ne tuer que des militaires, on commence à prendre en compte l’idée de ne pas tuer des civils, donc la guerre s’humanise et c’est une très bonne chose [rires]. Mais il y aura toujours des saloperies et des salopards. Je pense que la guerre fait malheureusement partie des gènes de l’humain. On en n’est pas encore sorti même si on a pris conscience que ça pouvait être d’une violence terrible. Les guerres sont cyniques, géopolitiques, mais je pense que l’on aura moins de bombardements massifs qu’avant, de Guernica, d’Hiroshima et de Nagasaki, il faut l’espérer.

Est-ce qu’il est finalement permis d’avoir une vision positive de l’avenir ? Quand on lit les auteurs de SF comme vous, on sort peu optimiste de l’avenir, on a envie de se dire : "autant se suicider tout de suite, en fait !" [rires]

Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous voulez lire Tintin et Astérix toute votre vie ? Moi, je fais pas de la BD, je raconte, c’est mon rôle d’artiste. Je suis un témoin de la connerie des hommes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, je ne suis que ça. Ça me sidère ce genre de question, j’ai envie de vous dire : mais enfin, vous vivez dans quel monde ? Est-ce que vous lisez les journaux, ce qui se passe dans le monde ? En plus, je fais beaucoup de dérision, de second degré, heureusement ; mais il y a beaucoup de premier degré en Syrie, en Libye, partout. On ne peut pas se placer sous cet axe, en disant « vous avez un regard pessimiste, vous devriez vous suicider tout de suite ! ». C’est pas en regardant mes œuvres qu’on devrait se suicider, c’est plutôt en relisant l’histoire des hommes, non ?

Propos recueillis par Didier Pasamonik et Auxence Delion.

Affiche de l’exposition ReconstruKt
© Enki Bilal / Galerie Barbier
Les sept portraits qui composent la partie "Inclusive Hybrids" de ReconstruKt
Photos : Auxence Delion
Extrait de la partie "Inside Guernica" de l’exposition ReconstruKt ?
Dessin d’enfant dans la partie "Inside Guernica" de l’exposition ReconstruKt
Photos : Didier Pasamonik

En médaillon : Photo d’Enki Bilal par Didier Pasamonik

Voir en ligne : Le lien vers l’expo "Reconstrukt ?" sur le site de la Galerie Barbier

(par Auxence DELION)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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